LA MAISON DES VIVANTS
Des rumeurs sinistres circulent. Les pacifistes endurcis, qui, naguère, haussaient les épaules à la seule idée d'une guerre européenne, en parlent maintenant comme d'une chose possible et même certaine Nos voisins augmentent leurs armements, et, de notre côté, nous sommes décidés à les suivre dans celte voie. On dirait que, de part et d'autre, on s'entraîne dès maintenant à la lutte inévitable. Ainsi qu'à la veille des grands bouleversements, des signes célestes terrifient les imaginations. Tels des météores annonciateurs de cataclysmes, des ballons-fantômes évoluent par les nuits sans lune au-dessus de nos frontières et de nos arsenaux, épouvantant notre amie d'aujourd'hui, la vieille Angleterre, qui, dans son île et ses brouillards, se croyait bien à l'abri des curiosités indiscrètes.
Chez nous, le peuple s'effare de la rareté de l'or, retiré peu à peu de la circulation en prévision de dépenses extraordinaires, et, autant que dans les sphères dirigeantes, on y éprouve un sentiment de malaise et d'insécurité qui va grandissant. Depuis 1870, jamais l'incertitude du lendemain n'a été plus angoissante.
Au milieu de conjectures aussi graves, que faisons-nous pour hausser les cœurs et les préparer à tout événement? Suivant notre vieille habitude, nous continuons à gémir sur nous-mêmes. Nous décourageons d'avance, par nos lamentations et nos critiques, toute velléité de résistance. C'est à qui nous prouvera Tinsuffisance de nos armements, la mauvaise qualité de notre matériel et de nos troupes. Pour celui-ci, notre cavalerie ne vaut rien, ni notre artillerie, ni notre génie. Pour cet autre, notre infanterie pliera au premier choc. Des prophètes de malheur nous assurent que nous serons écrasés en pleine mobilisation. Que peuvent dire les profanes quand les hommes compétents — ou considérés comme tels — osent formuler ces désolants pronostics? Ils ne peuvent que courber la tête et se livrer à d'amères réflexions sur la malfaisance d'un ré* gime qui, après avoir imposé au pays un si long sacrifice, aboutit à une faillite pareille.
Mais ce ne sont pas seulement les hommes de métier, ce sont des voyageurs, des publicistes, des écrivains notoires, pour peu qu'ils aient passé la frontière, qui s'évertuent comme de gaieté de cœur à semer la panique.
Un de mes amis, qui arrive d'Allemagne, me disait ces jours-ci, sur le ton le plus impressionnant:
— Qu'allons-nous devenir? Les Allemands sont décidés à ne faire de nous qu'une bouchée. Ils en ont assez, ils veulent en finir une bonne fois. Le courant de l'opinion en faveur de la guerre devient de plus en plus fort... Et quel spectacle
alarmant pour un Français, que celui de leur pays I Toutes les garnisons sont bondées d'hommes et de munitions. Tout est prêt, tout est prévu. Leur intendance est une merveille d'organisation... Et non seulement ils nous écrasent par le nombre, mais ils sont riches. L'argent afflue chez é
eux. L'Allemagne, d'un bout à l'autre, sue la prospérité. Partout des usines. Les anciennes villes sont noyées dans le débordement des banlieues industrielles. Dans ces villes, quelle circu- I lation intense! Quelle rumeur de travail! Quand on revient en France, on éprouve une humiliation navrante. Ce qu'on y voit vous serre le cœur. ( A part quelques grands centres, nos villes s'en- . dorment dans la médiocrité provinciale. Nos ' campagnes se dépeuplent, les logis désertés tombent en ruines... Paris même, Paris la Ville- Lumière, vous produit l'eff^et d'une cave, au sortir des splendeurs nocturnes de Berlin. Il semble
3ue l'on quitte la maison des vivants, pour entrer ans la maison des morts... »
Oui, c'est bien l'état d'esprit où l'on se trouve, é
quand on revient, non pas seulement d'Aile- •
magne, mais de n'importe quel pays étranger, |
même dé ceux qui sont réputés en décadence. i
Tout à coup, des défauts qu'on n'avait pas remar- 1
qués jusque-là vous sautent aux yeux, dette cons- j
tatation vous remplit de mauvaise humeur et I
aussi d'une douce joie. On est tout heureux de | pouvoir mépriser ses compatriotes, en homme qui revient de loin et qui a vu beaucoup de choses.
Ces impressions chagrines, je les connais. Je les subissais déjà tout enfant, lorsque je quittais notre vieux Metz, bouleversé par l'activité ostentatoire des vainqueurs, pour retomber dans la somnolence du Nancy d'avant 1880. Sitôt passé le poteau bariolé de rouge, de noir et de blanc, tout me paraissait étriqué et misérable. Les bâtiments de nos stations n'étaient plus à mes yeux Î[ue des cambuses, nos wagons — alors si inconortables et si mal éclairés, — d'affreux paniers à salade. Nos employés montraient un débraillé, un laisser-aller qui me choquaient, par comparaison avec la tenue, la discipline rigide qui réfnaient de l'autre côté du poteau. Je m'affligeais es figures trop pacifiques de nos douaniers, de leur uniforme dénué de splendeur, et je cherchais vainement, dans le costume et dans l'attitude de nos chefs de gare, cet air de gloire qui m'intimidait chez leurs plus humbles collègues germaniques.
Et puis, c'était le grand silence attristé du Nancy d'alors. J'avais la sensation d'un pays qui se recroqueville peureusement sur lui-même et
aui n'ose plus agir. Ah ! nos rêves n'avaient rien e colossal, en ce temps-là. Quand nous bâtissions, c'était avec parcimonie, en gens peu sûrs du lendemain et qui ne se permettent que le strict nécessaire... Mesquinerie, lésinerie, économie — économie de l'effort surtout — c'est à travers ces déprimantes idées que la figure de la France m'est apparue pour la première fois.
Mais, j'avais tort, mais nous avons tort de nous laisser éblouir ainsi par la façade de l'étranger.
Certes, le décor industriel et guerrier de TAllemagne contemporaine est un des plus imposants ui soient. Combien parmi nous, sont en mesure 'en vérifier la solidité? La plupart en jugent superficiellement, en badauds qui passent. Les autres s'en font une idée d'après des livres, se représentent cette grande force sur le papier, et
Suand ils l'évaluent en chiffres, ils omettent bien es facteurs essentiels, par exemple l'élément f>sychologique et moral. D'autres, enfin, ne veulent considérer, dans le tableau de l'activité allemande, que les points intenses ou brillants.
Or, ceux qui déplorent, chez nous, la torpeur de nos campagnes, trouveront, dans la partie agricole de la Lorraine annexée, des villages aussi endormis que dans nos plus mornes provinces. Pas plus que chez nous, les vainqueurs ne connaissent la baguette magique qui les tirera de leur sommeil. Tels ils étaient avant 1870, tels ils sont restés, sauf qu'ils se dépeuplent chaque jour davantage, le paysan, là comme partout, désertant de plus en plus le travail des champs, pour celui de l'usine.
L'an dernier, j'ai parcouru toute la banlieiue messine, que je n'avais pas revue depuis 1883. Rien n'y a bougé. Comme au temps de mon enfance, des monceaux de fumier, selon la coutume lorraine, bordent les deux côtés de la rue, s'étendent jusque sous les fenêtres des « poêles ». Les fourragères à l'abandon dressent devant les granges leurs herses triangulaires, tels des signaux lugubres. Çà et là, un rustre en blouse de toile brune s'appuie sur sa fourche pour regarder passer la voiture qui vient de la ville. Seulement, bien des logis sont vides, bien des volets sont clos. Les gars de charrue sont allés grossir,
à Hayange ou à Moyeu vre, le nombre des forgerons et des mineurs. Non moins qu'ailleurs, les vieux propriétaires, attachés au sol, se plaignent de ce que ragriculturè manque de bras.
Il serait puéril de triompher des tares du voisin, d'oublier sa prospérité, son luxe très réel, pour insister outre mesure sur la pauvreté prétentieuse de sa camelote. L'important, pour nous, c'est que le spectacle de la force et de la richesse allemandes, au lieu de nous consterner, excite notre émulation, nous réjouisse comme un exemple magnifique et salutaire. Le dénigrement est stérile autant que l'admiration béate.
Et il serait plus important peut-être, sinon d'oublier nos propres tares, du moins de ne pas nous les exagérer, et surtout de bannir de nos imaginations affolées le souvenir de la défaite. L'avons-nous assez pleurée cette défaite maudite, et, par une aberration incompréhensible, l'avonsnous assez glorifiée ! Pas un chef-lieu de département où ne se dresse un Gloria victis, un tro- Shée dérisoire aux vaincus. Que pourrons-nous onner aux vainqueurs, si nous donnons la gloire à ceux-là? Il convenait, au contraire, d'enfouir cette douloureuse aventure au plus profond de nos mémoires et de n'en parler jamais.
Avec ces perpétuels attendrissements sur nousmêmes, comme nous ressemblons peu aux autres peuples! Je me rappelle qu'au lendemain de Port-Arthur, je crus devoir me présenter chez des amis russes avec une mine de circonstance et des paroles de consolation. On eut l'air de ne
pas comprendre et Ton se mit à parler de la pluie et du beau temps. Evidemment, ces gens-là ne voulaient rien savoir de leur défaite. Us avaient raison! Ne pas s'avouer vaincus, tout est là. C'est le secret de la durée pour les nations.
En finir avec les récriminations inutiles contre nous-mêmes et contre les autres, — agir, agir au delà des forces, — voilà le conseil vivifiant que nous crie l'Allemagne contemporaine.
Sommes-nous capables de l'écouter? Toute notre éducation d'aujourd'hui semble^ au contraire, s'appliquer à tarir l'énergie de notre peuple. 11 y a des gens qui ne cessent de lui prêcher le moindre etfort et qui lui persuadent que son sort s'améliorera automatiquement par le seul fait de la révolution sociale. Besogne impie ! Le bien-être, le mieux-être, quel misérable idéal ! Un peuple qui ne vise qu'à cela est tout près de renoncer à vivre. 11 ne suffit pas, pour être heureux, d'avoir, comme on dit, à sa suffisance, il faut pouvoir gaspiller, jeter l'argent par les fenêtres. 11 faut être riche, il faut se sentir fort. Pour cela, il faut se donner de la peine, travailler, et, pour travailler en paix, il faut être glorieux, — vivre, en un mot, vivre d'une vie intense.
Voulons-nous que la France soit la Maison des vivants ou la Maison des morts?...
13 mars 1913.^