‹ Le sens de l'ennemiChapitre 30 sur 34 · EMPEREUR ROMAIN · texte numérisé non relu

EMPEREUR ROMAIN

Ces jours-ci, quelques journaux de France et d'Allemagne ont reproduit un écho sensationnel : S. M. le roi d'Italie serait sur le point de prendre le titre d'Empereur romain. Ceci n'est point une vaine rumeur, bien que Victor-Emmanuel III n'ait pas dit s'il acceptait cette flatteuse promotion. Mais ses ministres la lui proposent, ses peuples la désirent, et lui-même, je pense, se laissera faire cette douce violence.

Cette nouvelle s'est perdue dans le tapage belliqueux qui nous vient des Balkans. Le moment est, en vérité, peu propice, pour lancer un pareil ballon d'essai. Mais, n'en doutons point, ce glorieux projet reparaîtra en temps opportun. A l'étranger, on s'empressera sans doute de le critiquer, car enfin « Empereur romain » cela veut dire sinon absolument maître du monde, du moins arbitre du monde : l'Italie n'en est pas encore là. Et cependant ce projet est l'indice d'un état d'esprit qu'il serait tout à fait imprudent de traiter avec légèreté. 11 prouve une fois de plus

que le jeune royaume a toutes les ambitions et toutes les audaces. « Place à Tltalie », tel est le mot d'ordre qui se répète d'un bout à Tautre de la Péninsule.

Les Italiens ont montré que ce cri de ralliement n'est pas une fanfaronnade. Les voici installés en Afrique, entre la France et l'Angleterre, élevés au rang de grande puissance méditerranéenne. Ailleurs, ils ont mis la main sur quelques bons morceaux de l'Empire ottoman :

il est probable qu'il ne les lâcheront pas de sitôt. Et je ne dis rien du surprenant effort commercial, industriel, maritime, que l'Italie a tenté pendant ce dernier quart de siècle.

La conclusion déjà certaine de tout cela, c'est que, s'il est un vieux préjugé dont il faut absolument nous défaire, c'est celui de la décadence des races latines. Il n'y a pas bien longtemps que cette décadence était un dogme promulgué et proclamé par tous nos pontifes et docteurs es sciences sociales : il n'y en avait que pour les races germaniques, et, plus spécialement, pour r Anglo-Saxon. Les historiens protestants surtout se faisaient un pieux devoir de propager cet article de foi. Si la France avait été vaincue en 1870, si l'Espagne et l'Italie végétaient dans la misère ou l'abrutissement, la faute en était au catholicisme. Des hommes graves, des philosophes comme Taine et Renouvier, ne voyaient de salut pour notre pays que dans une conversion en masse au protestantisme.

Lorsqu'il y a vingt ans, j'arrivai en Algérie,

renseignement universitaire m'avait plus ou moins pénétré de ces idées désolantes. Peu à peu, je m'habituai à regarder autour de moi. Je les vis à Tœuvre, ces races latines, qu'on disait agonisantes, et je ne constatai point que leur catholicisme — si catholicisme il y avait — les emf>êchât d'être plus actives et plus énergiques que es autres races européennes. Tous ces gens-là travaillaient, faisaient leurs affaires, s'implantaient dans le pays. Ils fondaient des villes et des villages, traçaient des routes et des chemins de fer, mettaient en valeur d'immenses espaces incultes. Ils donnaient Timpression d'un peuple jeune et plein d'avenir.

J'essayai de le dire dès cette époque. Mais, en France, nous sommes tellement éblouis de littérature, que nous ne percevons plus les réalités sous la fantasmagorie de nos phrases. Il était entendu que l'Algérie, c'était ae la couleur et du pittoresque, — fantasias et danses du ventre — Fromentin ou Loti. L'Italie était un pays de musées; l'Espagne, le Conservatoire des castagnettes, des guitares et des courses de taureaux. Pressés par les faits, nous commençons à ouvrir les yeux, mais nous commençons à peine.

Ce sont toutes nos habitudes d'esprit qu'il faudrait changer, briser le cercle de préjugés nationaux et parisiens qui nous emprisonnent.

Quelque temps, le cosmopolitisme littéraire a été de mode chez nous. Il ne nous a rien appris, sinon sur les habitués des « Palaces » et des voyageurs de trains de luxe, qui se ressemblent

à peu près dans toutes les parties du monde.

Comprendre ce qui n'est pas nous est précisé-' ment la chose à quoi nous réussissons le moins. Voici, par exemple, un fait divers qui nous plonge dans la stupeur : un souverain étranger s'apprête à prendre le titre d'Empereur romain. Nous n'en revenons pas : quel caprice ! A quoi cela rime-t-il? Serait-ce un accès de pédantisme archéologique ? Mais si ce pédantisme recouvre une ardente piété envers les grands souvenirs de la patrie et si cette piété est prête h se traduire ar des actes, est-il donc si ridicule? Au fond, es Italiens ne sont pas si naïfs : ce qu'ils attendent de ce tilre impérial, c'est un accroissement de prestige aux yeux de leurs nouveaux sujets africains. Et ce n'est pas si mal raisonné. Les Arabes sont extrêmement sensibles à l'emphase protocolaire, autant qu'à la pompe extérieure. « Empereur des Romains », cela sonne à leurs oreilles comme « Sultan des Roumis ». Le chef de l'Etat italien, avec son double caractère royal et militaire, peut prendre ce titre sans inconvénient. Le chef de l'Etat français, l'honorable M. Fallières, même habillé par Ribby et caparaçonné de tous ses ordres, ne peut absolument pas faire figure de « Sultan des Roumis ». Or, c'est chose importante, aux yeux des Rédouins, que d'être Sultan des Roumis. Celui-là est le grand chef, le suzerain : les autres ne sont que ses vassaux.

Les Italiens escomptent aussi un accroissement de prestige aux yeux de leurs alliés. Ils estiment que Victor-Emmanuel 111, devenu Majesté impé-

riale^ s'en trouvera plus à Taise pour converser avec ses bons frères, Guillaume et François-* Joseph. Ils pensent, enfin, que le reste de Tuni-* vers en sera frappé, comme ils en sont frappés eux-mêmes. Et voilà des façons de penser qui sont à mille lieues des nôtres. Il y a donc des gens, — - nos voisins, en vérité — qui sont convaincus qu*un titre sonore est quelque chose. On nous avait enseigné que la défroque impériale, comme la défroque royale, n'était plus bonne qu'à être remisée au garde-menble, en compagnie des mites et de la poussière. Nos voisins sont d'un autre sentiment. Ils s'ébahissent devant cette prétendue défroque, ils raisonnent comme les personnages de notre théâtre romantique, comme le Charles-Quint de Victor Hugo, dans Hernani :

Empereur ! Empereur 1... Si je Tétais !...

Ce rêve, qui nous parait archaïque, nous est incompréhensible. Mais qu'est-ce qui ne nous est pas incompréhensible, dans le train actuel du monde ? Qu'est-ce qui ne déconcerte pas nos illusions — toutes ces utopies répandues par la ma-^ jeure partie de notre presse et de notre littérature?

On nous avait accoutumés à l'idée qu'une grande guerre européenne était désormais impossible. L'idée de patrie est, disait-on, condamnée. Partout triomphait l'internationalisme. La sociale envahissait les deux hémisphères. On nous assurait que les Japonais eux-mêmes étaient so* cialistes, en tout cas indifférents à tout senti-^ nient religieux. Ils se bornaient au culte des fleurs et des arbres, des chrysanthèmes et des cerisierSé

C'était charmant. Il n'y avait plus qu'à organiser la planète au mieux du confort de chacun... Et les événements, avec une féroce ironie, ont démenti, l'une après l'autre, toutes ces billevesées. Port-Arthur a été une rude secousse pour nos chimères. Les guerres d'extermination allaient donc recommencer ? Les patries ne sont donc pas mortes, puisqu'il en surgit partout de nouvelles, — jeunes, vigoureuses, armées jusqu'aux dents, avides de s'étendre et de conquérir? L'Italie,

{>ar le droit du canon, s'est emparée de la Tripoitaine — et nous-mêmes, les pacifistes, nous sommes en train de civiliser les Marocains à coups de fusil. Voici, enfin, que les Etats balkaniques se ruent sur la Turquie. Tout l'Orient devient un champ de massacre, et, çà et là, un jardin des supplices...

Nous jugions l'univers d'après nous-mêmes, et, parce que nous étions repus et fatigués, nous ne voulions pas admettre l'existence de tous les affamés et de tous les audacieux qui nous entourent. En réalité, les petites patries, que nous méprisions, veulent devenir grandes. Les peuples qui se reposaient se réveillent : c'est la loi. L'âme guerrière des ancêtres ressuscite chez les descendants asservis, et les vieux souvenirs héroïques se lèvent du sol on ils dormaient.

Comme les Italiens, les Grecs, les Serbes, les Bulgares ramassent avec amour les reliques de leur passé. Ce que nous considérons comme des hochets dérisoires sont, pour eux, des idéesforces, des symboles exaltants. Le manteau, le sceptre et la couronne de leurs dynasties dé-

funtes leur disent, comme à Macbeth : « Tu seras Roi ! » Si Taigle des Césars fascine les Italiens, Taigle de Byzance fascine les Hellènes. Cette aigle, elle plane toujours dans leurs rêves. Les Turcs ne Font même pas effacée des vieilles murailles de Stamboul... Elle est toujours là, les ailes étendues et les serres crispées, dans sa raideur d'oiseau héraldique, gravée dans le marbre inaltérable, au-dessus de la porte d'Yédi-Koulé. Le dimanche, les femmes grecques de Constantinople vont la contempler. Contemplation muette et douloureuse ! Mais les jeunes filles et les mères redisent à leurs fils et à leurs fiancés le conseil obstiné que leur donne en secret Taigle captive des Âutocrators, du haut de ses remparts découronnés.

Ces peuples asservis, qui se retournent ardemment vers leurs traditions glorieuses, se donnent, dès aujourd'hui, les vertus nécessaires pour les faire revivre. Ils ont la rudesse d'abord, la saine barbarie, qui soutient les peuples batailleurs et conquérants. Ils savent mourir, ils sont héroïques naturellement, sans en avoir appris la théorie dans les livres.

La semaine dernière, on nous contait qu'un officier turc et un officier monténégrin se provoquèrent à une lutte en champ clos, comme deux paladins des Croisades, lis se battirent à outrance, jusqu'au moment où le Turc, aveuglé par le sang de ses blessures, tomba sur le sol. Son adversaire, admirant son courage, lui laissa la vie sauve. On transporta le blessé à l'hôpital. Or, celui-ci, entendant gronder le canon de Scu-

tari) déclara tout à coup au médecin qui le soignait :

— Je demande à Dieu que le canon épargne mon brave adversaire : il est digne d'être tué à rarme blanche l

Des mots comme ceux-là sont vieux, pour nous, de deux mille ans. 11 n'ont plus d'âge, tellemeat les sentiments qu'ils traduisent nous paraissent anciens.

Nous aurions le plus grand tort de les considérer en dilettantes. Pensons-y bien ; au milieu d'une Europe, toute entière militaire et croyante, il faudra bientôt, sous peine de mort, redevenir comme cela. Mais y pensons-nous assez? Tandis que d'autres se couronnent Empereur des Romains, nous nous préoccupons d'être bons pour les animaux. Nous délivrons les chevaux de leurs œillères, mais nous mettons sur nos yeux les plus épais bandeaux de sottise et d'illusion. Nous oublions que, chez nous, il y a cent ans à peine. Napoléon se couronnait, lui aussi. Empereur des Gaules et Roi de Rome, et que toute la France le suivait...

(1er novembre 1912.)

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