‹ Le sens de l'ennemiChapitre 31 sur 34 · LA GLOIRE, C'EST LE PAIN · texte numérisé non relu

LA GLOIRE, C'EST LE PAIN

Une nation, disait» Renan, est un animal de gloire. La gloire, c'est sa pâture, son aliment de première nécessité. Si la France, aujourd'hui, ne meurt pas d'inanition, c'est qu'Une foule de héros obscurs la restaurent de gloire.

En ce moment, au Maroc, nos soldats soutiennent la bataille millénaire des Latins contre la barbarie africaine. Après quinze siècles, le général Lyautey recommence le geste des ducs et des comtes romains de la Mauritanie et de la Tingitane, aux prises avec l'éternelle révolte des tribus — et cela, au milieu de quelles difficultés, les Français de France ne le sauront jamais. Ce n'est pas assez que notre gouvernement n'ait rien prévu, qu'il soit constamment surpris par les événements, que le sacrifice de ceux qui tombent là-bas, sous les balles des insurgés, soit payé par l'indifférence de la métropole ; il faut encore que de mauvais Français nous représentent ces victimes comme des bourreaux^ et la juste guerre.

que nous faisons aux barbares d'Afrique, comme un brigandage indigne d'une nation civilisée.

Quelle sottise ! Parce qu'une foule de bas instincts trouvent à s'assouvir dans des entreprises de ce genre, convient-il d'en méconnaître, pour cela, le haut caractère civilisateur? L'erreur de ceux qui déclament contre les guerres coloniales est une erreur de psychologie. Ils ignorent tout du barbare. Ils ne peuvent pas croire, parce qu'ils ne les ont pas vus avec les yeux de leur corps, qu'il y a des peuples condamnés à, être de perpétuels mineurs, qu'il faut surveiller sans cesse, tenir durement sous le joug, puisqu'ils ne connaissent pas d'autre loi que celle de la force. L'âme du barbare, l'àme compliquée et simpliste de ces grands enfants, qui l'enseignera aux ignorants de notre presse et de notre politique?

Hélas! cela ne s enseigne point. Il est même, chez nous, des gens tellement hébétés d'utopies sociales, tellement amollis par la douceur de nos mœurs et le sentimentalisme de notre éducation, que le contact immédiat de la réalité ne leur apprendrait rien.

Et pourtant, nous avons quelques écrivains, peu nombreux, c'est vrai, mais des écrivains de grand talent, des observateurs sagaces, qui pourraient éclairer l'ignorance publique. On ne les lit Eoint, ou on ne les lit pas assez. En dehors des anales aventures de la chair et de la plus niaise sentimentalité, des querelles byzantino-sociales qui agitent notre Landernau, le lecteur français ne s'intéresse à rien.

Parmi ces écrivains, il est un dont l'œuvre

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devrait être le bréviaire de la nouvelle génération, de tous ces malheureux jeunes gens, que he disputent de pédantesques professeurs d'énergie. C'est Pierre Mille que je veux dire — Pierre Mille, le père et Télève du marsouin Barnavaux, Fauteur de : Sur la vaste Terre — titre symbolique qui pourrait convenir à toute son œuvre — et qui, enfin, dans Louise et Barnavaux, son dernier roman, vient de confronter avec les vieux barbares de la planète les jeunes barbares de chez nous. Si je négligeais son talent de conteur, un talent qui, pour la concision pittoresque et l'énergie du trait, n'a d'égal que celui de Mérimée

— je cléfmirais l'œuvre de Mille : le cours de psychologie coloniale le plus complet, le plus intelligent, le plus coloré et, par instants, le plus lyrique que nous ayons.

Dès qu'il les met en présence de son Barnavaux, « soldat d'infanterie coloniale, deux fois rengagé, créateur de verbes et faiseur de gloires locales, comme Warwick était faiseur de Hois »

— nous comprenons tout de suite que les autres échantillons d'humanité que Mille nous décrit sont des esclaves ou des attardés : Annamites, Malgaches, Sénégalais, Arabes ou Maures. En face de ces hommes à peau jaune ou brune, le Gaulois Barnavaux, affranchi et ennobli par des siècles d'éducation chrétienne et de traditions chevaleresques, qu'il le sache ou non, et en dépit de toutes ses tares, est le représentant de l'honneur et de la liberté.

Notre sottise est de ne pas voir qu'entre ces attardés et nous, il y a un abîme que rien ne saurait combler, de nous imaginer qu'un terrain d'entente, hors celui des plus grossiers intérêts matériels, pourrait un jour nous réunir. L'avance

que nous avons prise ne se regagne point. Je connais mal, il est vrai, les autres Orientaux, mais j'en juge par nos Arabes d'Algérie et, en çénéral, par tous les peuples de Tlslam. Or, ceux d'entre eux qui vivent de la vie pastorale ou agricole n'ont point bougé depuis Jugurtha ; et ceux des villes en sont restés à Tétiage moral et intellectuel des temps puniques. Lorsque j assistais, à Constantinople, aux derniers jours de la tyrannie d'Abd-ul-Hamid, je respirais véritablement l'atmosphère de Byzance. En ce moment, je lis dans Ammien Marcellin, Thistoire de Yalens, empereur d'Orient, au iv® siècle de notre ère : j'ai l'impression que l'âme orientale s'est à peine modifiée depuis ce temps-là : mêmes mœurs, môme politique, môme diplomatie. Espionnage, délation, concussions, révoltes militaires, massacres, tortures, supplices atroces, toutes ces vieilles habitudes se sont propagées doucement jusqu'en ces dernières années do l'Hégire.

Or, il suffit qu'un léger vernis de civilisation nous déguise ce vieux fond barbare, pour que nous criions tout de suite à l'assimilation : « Pensez un peu, nous dit-on : ce Turc ou ce Chinois parle le français comme vous et moi ! » De là à le traiter comme un Français véritable, il n'y a que l'épaisseur de la main. Mille nous raconte, à ce sujet, une bien amusante histoire.

C'est celle d'un Chinois, que nos hommes politiques avaient pris au sérieux, qu'on avait reçu dans les milieux officiels, qui avait diné avec des femmes de ministres, enfin qu'on avait traité

comme un « blanc ». Lorsqu'il dut s'en retourner dans son pays, un de nos députés l'engagea à s'arrêter à Saigon et à visiter notre belle colonie d'Indo-Chine, 11 lui donna, pour les autorités françaises, de flatteuses lettres de recommandation, que le Céleste serra pieusement au fond de sa malle. Et voilà qu'au débarquer, il est cueilli par un agent de police annamite, qui, sans le moindre ménagement, le traîne au poste, pour le faire anthropométrer, ainsi que cela se pratique, paraît-il, en Indo-Chine, à l'égard de tous les Jaunes. Fureur du Chinois, qui invoque ses lettres de recommandation. Mais elles sont au fond de sa malle, laquelle est déposée à la douane. Enlin, il doit se résigner à subir les pires avanies, comme il convient à un simple Chinois qui se promène en Cochinchine. Indigné, il se rembarque immédiatement, et, arrivé à Pékin, va se plaindre à un haut dignitaire impérial, devant lequel il est obligé de se prosterner sept fois, le nez dans la poussière. « Après avoir réfléchi une petite minute, ce sage fonctionnaire lui dit :

— Les lettres que tu as reçues étaient d'un grand mandarin français?

— Elles étaient d un grand mandarin de France! C'est la vérité des vérités, dit le Chinois.

— Et où les avais-tu serrées? demanda encore le ministre.

— Dans ma malle ! répondit le Chinois.

Alors, le ministre lui dit, d'une voix magnifique :

— Sais-tu qui tu es?

— Vous êtes mon père et ma mère! dit le Chinois.

— Tu es un œuf de tortue ! On te donne des lettres, un grand mandarin français te donne des

lettres, et au lieu de les garder sur ta poitrine, tu les mets dans ta malle avec les vêtements qui doivent couvrir ton corps méprisable. Tu l'avoues?

— Oui, dit le Chinois.

— Eh bien ! tu recevras mille coups de bâton. Le Chinois reçut les coups de bâton, et ça lui

apprit qu'en Indo-Chine, et même en Chine, un Chinois ne doit pas être traité comme un blanc. »

Malgré ces différences, qui nous paraissent maintenant irréductibles, est-il permis d'espérer qu'un jour nous finirons par nous entendre avec les Barbares, comme nous nous entendons entre Européens? Mais, pour supprimer ce qui nous sépare, ce qui nous rend, malgré nous, ennemis les uns des autres (car tout est là, car cela ne nous avance à rien que les peuples attardés nous empruntent les dehors de notre civilisation), il serait nécessaire de changer les âmes. Tâche désespérante! Je ne sais jusqu'à quel point notre culture peut agir sur les Extrême-Orientaux.

Mais ce que je sais de toute certitude, c'est que l'Islam entier lui est réfractaire. Il y a là un bloc que rien ne peut entamer.

Tant que la foi religieuse vivra au cœur des

f peuples musulmans, les principes directeurs de a civilisation occidentale ne pourront rien sur eux. Du haut de ses quatorze siècles, l'Islam nous regardera passer avec dédain, retranché dans son invincible parti-pris d'hostilité et de négation. Voilà le fait brutal que nous ne voulons pas envisager franchement, parce qu'on nous a convaincus que le temps des guerres religieuses est

passé. Empoisonnés que nous sommes de mauvaise littérature, nous ne voyons que de la couleur locale dans le fanatisme des iraans et des marabouts qui prêchent contre nous la guerre sainte. Pourtant cette couleur locale nous coûte, tous les jours, des soldats. Ce fanatisme, qui ne demande qu'à grandir, il faudrait à tout prix l'extirper, dans l'intérêt de notre plus élémentaire sécurité.

Flaubert, qui avait vu de près les musulmans et qui n'était pourtant pas un rétrograde, allait jusqu'à écrire en 1878, au moment de la guerre turco-russe : « Je suis indigné contre l'Angleterre. Cette prétention de défendre l'islamisme (qui est en soi une monstruosilé) m'exaspère. Je demande au nom de Thumanité, à ce qu'on broie la Pierre noire, pour en jeter les cendres au vent, à ce que l'on clétruise La Mecque, et que l'on souille la tombe de Mahomet. »

Boutade de littérateur? Je le veux bien. 11 n en est pas moins vrai que, pour nous, le problème est là. L'Islam nous ferme et nous aliène les âmes de nos sujets africains. Ayons le courage de le dire, et, s'il est possible, d'y chercher remède.

Le grand mérite des livres de Pierre Mille, c'est de nous rappeler toutes ces hostilités plus ou moins latentes qui nous entourent, de nous montrer combien nous différons du Barbare, quelle distance presque infranchissable il y a de lui à nous, — et, surtout, de nous avertir sans cesse que le décor de notre civilisation est bien fragile, que c'est un tout petit cercle de protec-

tion tracé entre nous et le formidable inconnu de la Barbarie, qu'il suffit de faire quelques lieues hors de nos frontières, pour redevenir un pauvre être désarmé et nu, proie offerte à la brutalité des hommes et des éléments.

De telles constatations ne sont pas précisément joyeuses. Mais Pierre Mille et son héros y puisent de nouvelles raisons pour agir et pour lutter, — pour mater le Barbare. Ses contes, entraînés par un souffle de bonne humeur vraiment française, bien loin de propager le découragement, chantent, au contraire, comme une « Marseillaise » des aventuriers de la mer, de la jungle et de la brousse. Ils nous crient un perpétuel : « En avant! » Barnavaux, « soldat a infanterie coloniale, deux fois rengagé », y prend, par endroits, une allure épique. Il sait bien qu'un Français ne peut pas se battre, comme un bandit ou un mercanti, pour quelques piastres à gagner. Si ce n'est pas, comme autrefois, pour délivrer le tombeau du Christ, il faut au moins que ce soit pour la gloire, pour la belle aventure...

Et, au tond, son enthousiasme est plus pratique que les bas calculs de l'intérêt. 11 se rend compte que la gloire, en définitive, nourrit son homme. Un peuple qui a vaincu est un peuple qui a le droit de manger : « La gloire, conclut Barnavaux, la gloire, c'est le pain ! »

(27 juin 1912.)

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