LES ALLEMANDS EN RIVIERA
Ce n'est pas précisément une invasion. C'est l'infiltration lente, silencieuse, continue, — formidable. C'est la tache d'huile qui, petit à petit, s'élargit et finit par tout imbiber. Ainsi, le flot germanique est en train de noyer doucement la Riviera, de Gênes à Saint-Raphaël et même au delà. II y a quelque vingt ans, le touriste, surtout l'hiverneur allemand, était plutôt rare en Côte d'Azur. Le bon Teuton réservait sa clientèle à ses fidèles amis et alliés les Italiens de San-Remo et de Rordighera, sans parler des innombrables « petits trous pas chers » qui s'essaiment sur toute la côte de Ligurie. Mais, avide de goûter à des plaisirs inconnus, le gousset mieux garni qu'autrefois, ayant par conséquent plus d'aplomb et de confiance en soi, voici qu'il a franchi la Roya. Le Français qui n'a pas revu notre Riviera provençale depuis plusieurs années, n'en croit pas ses yeux. 11 pensait venir à Nice : il trouve Hambourg et Rerlin installés sur les bords du Var.
Sans doute, du côté de Cannes, et à Cannes môme, l'infiltration n'est pas encore très sen-
sible. Cannes est le quartier d'hiver de l'aristocratie russe et anglaise. Les grands-ducs y tiennent le haut du pavé. L'Allemand ne se fourvoie que par exception dans ces hauts parages, où sa présence détonnerait. Mais, à Nice, il s'insinue partout. Il s'étale si bien que, dès maintenant, on n'y voit plus que lui.
Remontez la fameuse Promenade des Anglais, soit à onze heures, à la sortie des casinos, ou bien le soir, à l'heure du thé, vous n'y croiserez plus guère que de gros hommes rubiconds, aux moustaches taillées en brosse, engoncés dans de lourds imperméables de chauffeurs et coiffés du feutre vert, le feutre tyrolien du « herr professor » que le caricaturiste Hansi a immortalisé; — et vous serez horripilé par les paletots-sacs des dames, les aigrettes de tulle de leurs chapeaux, les bleus agressifs de leurs velours et de leurs satins, eu-r fin, la surcharge ornementale et le goût déplorable de leurs toilettes. Des « la, ia! » vigoureusement scandés s'échappent de tous les groupes qui prennent le soleil sur les bancs. Des Frankfurter Zeitiing et des Mûnchener Nachrichten sont déployées, comme des étendards, devant des nez à lunettes et à binocles d'or. Toute cette foule est terne, grise, poussiéreuse, souverainement inélégante et bourgeoise. Hélas! Ce n'est plus la Promenade des Anglais, c'est la Promenade des Allemands !
Arrêtez-vous devant ce qu'ils appellent le Palais de la Jelée, vous êtes immédiatement entouré par une nuée de camelots qui crient les journaux allemands, — blonds gaillards qui viennent d'Allemagne ou de Suisse et qui ne vous répondent 3 n'en allemand. C'est à peine si l'on entend, ans cette cohue, un pauvre vendeur français
annoncer timidement les journaux de Paris. En revanche, la Pariser Zeitung a son représentant, dont la casquette jalonnée d'or semble posséder le don d'ubiquité. Il s'est môme fondé, à Nice, un journal allemand — le Riviera Tageblatt — feuille d'annonces destinée à pousser les gargotiers, médecins et apothicaires germaniques. Et, à la suite de ces feuilles, arrivent en rangs de plus en plus compacts les revues illustrées, les magazines et les livres d'outre-Rhin, marchandise bariolée qui encombre les kiosques.
Pénétrez, après cela, dans les grands cafés de l'Avenue de la Gare ou de la Place Masséna, vous y assisterez à un petit spectacle qui ne manque pas d'intérêt. Deux messieurs, d'apparence quelconque, sont assis devant une table, à côté de vous. Ce sont deux Allemands qui prennent leur café au lait.
Bientôt, un troisième apparaît, discrètement,
3ui, avec des mines d'initié, serre les mains des eux premiers, et il se commande pareillement un café au lait. 11 fait cela à petit bruit, comme s'il avait honte. Puis, l'instant d'après, un autre surgit, mémement coiffé du feutre vert, puis un autre et encore un autre. Et, peu à peu, cela devient un véritable Verein de buveurs de café au lait, qui se saluent, qui se connaissent tous, qui échangent la même poignée de main maçonnique et qui finissent par occuper des tables entières. Inutile d'ajouter que ces réunions de famille, pour être pleines ae « gemuth », sont totalement dénuées de distinction.
Enfin, chose horrible à découvrir, chose monstrueuse, inouïe jusqu'alors, — toute une Cythère allemande, cuirassée d'étoffes à reflets métalliques et belliqueusement empanachée, com-
mence à circuler, dès la tombée de la nuit, en chuchotant, avec des voix gutturales, un jargon mystérieux...
Mais jetons un voile ! La Petite-Allemagne, qui s'épanouit en Riviera, nous réserve d'autres sujets aétonnement.
A mesure qu on se rapproche de la frontière italienne, le flot tudesque devient plus large et plus dense. A Menton, Tinondation a presque tout submergé. Les trains qui vous y conduisent sont bondés d'Allemands, les hôtels, les rues et les squares en regorgent. On n'y cite qu'un seul établissement dont l'accès leur soit interdit. Les Anglais y régnent en maîtres. Ils obligent le propriétaire à mettre à la porte les Allemands : admirable exemple de défense nationale ! Mais ce beau geste n'a pas d'imitateurs. Ils seraient impuissants d'ailleurs contre la ténacité teutonne.
Aujourd'hui, à Menton, — comme à San-Remo et à Bordighera, — les inscriptions allemandes foisonnent aux devantures des boutiques. Les Bierhalle et les Bierstube, gui se multiplient, disent assez auel genre de clientèle tend à s'implanter dans le pays. 11 s'y rencontre même une brasserie à enseigne viennoise, la classique brasserie avec son attirail de pots de ^rès, son buffet à charcuterie, ses tables ae pitchpin, recouvertes d'affreux napperons jaunes ou rouges. En d'autres pays, en Suisse, ou en Belgique, cela passerait inaperçu ; mais ici, à deux pas de l'Italie, ces officines à bière vous offusquent comme une véritable insulte à la couleur locale.
L'affligeante discordance qu'il y a entre ce splen-
LU SENS DE L'ë:NN£MI 4&
dide pays et ses hôtes, j'en eus surtout Timpression, au Cap Martin, sur la terrasse d'un des
grands hôtels qui dominent la mer. Â l'entrée , es camelots germaniques nous avaient offert d^horribles bibelots bon marché, comme on en expédiait, jadis, aux nègres : des cages dorées, avec des oiseaux mécaniques qui battent des ailes et qui chantent. Sur la terrasse, il y avait bien deux cents personnes autour des tables de thé : presque tous étaient des Allemands. Pas une jolie toilette, pas une femme « habillée ». Les quelques Françaises qui se trouvaient là n'étaient point pour consoler la vue. Devant le merveilleux décor de mer et de montagnes qu'est la baie de Menton, cette foule de flâneurs avait Tair pauvre, dépaysée et triste d'une foule d'émigrants sur le pont d'un bateau en partance pour l'Amérique.
Ah! non! l'invasion allemande ne contribue point à la beauté de la Riviera! Mais, si Testhétique en souffre, il est hors de doute que les hôteliers et les médecins en sont enchantés. Pour eux, l'Allemand est devenu le client sérieux, — le bon client qu'on fête et qu'on choie.
Evidemment, ils regrettent leur ancienne clientèle, qui se composait, en majeure partie, de Russes et d'Anglais. Mais quoi? Les Anglais désertent de plus en plus la Riviera. Par patriotisme ou par snonisme, ils préfèrent aller au Caire. Ceux qui reviendraient volontiers sur la Côte d'Azur en sont chassés par les Allemands, dont ils ont la phobie. Quant aux Russes, depuis la guerre japonaise, leur nombre a sensiblement diminué. Et
ainsi, rAllemand reste le maître incontesté du terrain.
Comme partout, dans les stations d|hivernage, il en est de diverses catégories : il y a les riches et les petits bourgeois, les malades et les gens qui s'amusent. L'Allemand qui s'amuse, — et, quand il s'y met, c'est pour tout de bon ! — est la providence de la Riviera. D'ordinaire, il est négociant ou industriel. Il arrive avec de Tar-
Îent plein ses poches. Il le dépense royalement, e chapeau sur l'oreille, l'air crâneur, il entre avec fracas dans un hôtel et, pirouettant sur ses talons :
— Combien la chambre ?
— Vingt-cinq francs !
— Très bien ! Faites monter mes bagages !
C'est pesé et enlevé au même moment, tandis
qu'au contraire l'Anglais discute les prix. Que les temps sont changés ! Le « mylord » n'est plus rien comparé au « baron ». Car tous les Allemands sont barons en Méditerranée. Un hôtelier me disait avec horreur :
- Figurez vous que ces Anglais ne boivent lus que de l'eau! Oui, monsieur, de l'eau bouille! Quelle pitié!...
L'Allemand, lui, boit du vin, de tous les vins, — et principalement du Champagne. J'entends encore une baronne poméranienne déclarer d'un ton folâtre :
— J'aime assez le Champagne! C'est un bon petit vin de table!
Ces beuveries enflent singulièrement la note du voyageur, à la grande satisfaction de ceux qui l'hébergent. En outre, l'Allemand est joueur. Il est assidu, à Monte-Carlo, autour de la roulette. Il soupe fastueusement dans les restaurants dé
nuit et s'en donne à cœur joie pendant le Carnaval. Encore une fois, c'est le client idéal!
Les moins fortunés se montrent gens tranquilles, sérieux, réguliers dans leurs habitudes. S'ils dépensent peu, ils paient du moins ponctuellement. « On ne perd pas sur eux ! » me disait une logeuse. Ils ont l'estime de leur propriétaire.
Et ainsi tout concourt à favoriser l'invasion germanique en Côte d'Azur : l'humeur envahissante des Allemands et la complicité bénévole des hôteliers et de tous ceux qui vivent de l'étranger.
N'importe ! Un Français ne peut guère assister à cela sans mélancolie, sans faire un retour attristé sur lui-même. Pour ma part, je me suis heurté aux Allemands dans tous les pays méditerranéens, de Stamboul à Tanger, et j'avoue que leur poussée conquérante, leur zèle à promener, sur tous les points du globe, le drapeau national, m'inspiraient d'amères réflexions sur notre rencognement, notre obstination à ne point bouger de chez nous. Nos optimistes répondent que, si le Français ne voyage point, ses idées voyagent d'un bout à l'autre de la planète. Je n'en suis pas sûr du tout. Et quand ce serait vrai, — comme disaient nos grand'mères, — cela nous fait « un beau gras de jambe ».
(23 avril 1911.)