COMMENT NOUS APPRIMES L'ALLEMAND
Nous Favons très mal appris, — de la façon
la moins pratique et la plus péaantesque, suivant la méthoae, si Ton ose dire, la plus antifrançaise. J'attribue cette méprise à Fespèce d'étourdissement et de stupeur où nous jeta la défaite de
En ce temps-là, nos mandarins de lettres, comme nos journalistes et nos politiciens, n'en voulurent voir la cause que dans notre crasse ignorance. Il fut entendu que le vainqueur de Sedan c'était le maître d'école prussien. On ne s'inquiéta nullement de savoir si son influence n'avait pas été, au fond, plus morale qu'intellectuelle. On n'examina point si, chez nous, le manque de cette forte discipline morale n'était pas la raison première de notre échec. Non ! Ce qui nous avait manqué, c'était la science, c'était la pensée allemande ! Si nous voulions récupérer notre rang, il fallait nous mettre à l'école de l'instituteur et de l'universitaire teutons. Apprendre l'allemand était le commencement delà revanche. Car enfin, en ces temps héroïques,
nous parlions encore d'aller à Berlin. Et, pour aller à Berlin, n'était-il pas nécessaire de savoir Tallemand ?
Alors nous vécûmes sous le régime d'une véritable terreur germanique. Ceux de ma génération s'en souviennent avec eflfroi. Après l'invasion matérielle, il y en eut une autre plus terrible peutêtre et plus dangereuse en ses conséquences : celle de la cuistrerie allemande. Jusque-là, les professeurs d allemand, — Polonais ivrognes ou Alsaciens sans culture, — avaient été les grotesques du corps enseignant. Tout à coup, ils se virent promus à la dignité d'apôtres du patriotisme. Quelle aubaine pour eux I Les répétitions Eleuvaient dru comme grêle ! Les candidats au accalauréat tremblaient pour la cote de leur thème allemand... Pis I l'enseignement classique lui-même subit le contre-coup de nos désastres. On apprit le grec et le latin dans des grammaires allemandes démarquées, oii le subjonctif s'appelait conjonctif, où les déclinaisons bénignes du bon Lhomond s'inscrivaient sous le titre farouche de morphologie. Il n'y eut plus d'éditions acceptables que celles qui sortaient de chez Teubner de Leipzig, ou de chez Weidmann de Berlin. Et quelles éditions, grand Dieu I A part guel-
3ues-unes, conçues suivant la vieille métnode es humanités françaises, la plupart étaient détestables : imprimées sur papier à chandelles, orthographiées d'après des manuscrits plus ou moins bien lus, hérissées de signes critiques inintelligibles pour les profanes, inutiles pour le plus grand nombre des étudiants, vrais cassetêtes pour les initiés ! L'érudition, la critique, l'histoire emboîtèrent le pas à la philologie. Une étude sur les prologues de Térence (qui repré-
sentent bien vingt pages !) n'osa plus se produire qu'appuyée sur six cents pages de discussions abstruses et de références bibliographiques, où les livres allemands se déployaient en bataillons serrés, noyaient et submergeaient tout.
Naïvement, nous prenions cela pour de Térudition, alors qu'il n'y faut, voir qu'un exercice de patience et de volonté, où les Allemands seuls peuvent triompher, parce qu'ils y emploient la surabondance de leur gros tempérament. La leçon la plus profitable dont auraient dû nous instruire les prouesses des scholars allemands, c'était de porter, comme eux, notre curiosité* et nos investigations sur tout le vaste champ des connaissances, afin de ne plus être leurs tributaires. Mais cette leçon fut perdue. Nous nous bornâmes à les plagier, au lieu de travailler de notre côté, suivant notre esprit et nos méthodes originales.
Dans cette germanomanie intensive, il y eut un malentendu initial, dont nous subissons toujours les effets. Nous nous imaginâmes que tout ce fatras pédagogique représentait le suprême effort de l'Allemagne. Bien plus, nous eûmes la simplicité de croire que l'Allemagne victorieuse de 1870, c'était on ne sait quelle Grande Allemagne idéaliste et savante, — celle que M""® de Staël avait inventée et qu'on croyait retrouver dans Goethe, dans Fichte et dans Hegel. Flaubert écrivait gravement, sous l'inspiration des Nefftzer, des Schérer, des Renan qui péroraient aux dîners Magny : « L'instruction supérieure a fait vaincre la Prusse... Tant qu'on ne s'inclinera pas devant les mandarins, tant que l'Académie des sciences ne sera pas le remplaçant du Pape, la politique tout entière et la société jusque dans ses racines
ne sera qu'un ramassis de blagues écœurantes. » Renan lui-même n'était pas éloigné de penser que les exégètes de TEcole de Tubingue avaient collaboré de loin à la déconfiture de Varmée française. Il suffit de lire son livre : V Avenir de la science, pour comprendre quelle ivresse pédante lui avait versée Térudition germanique.
Et ainsi, parce que nous ne sûmes pas discerner entre la jeune Allemagne de la victoire et la vieille Allemagne de la spéculation, nous nous persuadâmes que nous imitions nos voisins, en étudiant leur littérature, leur exégèse et leur philosophie. L'enseignement même de l'allemand en fut vicié, dès le début, dans l'Université : on l'apprit littérairement, comme une langue morte. En troisième, nous traduisions Hermann et Dorothée ou Guillaume Tell, en même temps et dans le même esprit que les Métamorphoses d'Ovide et VAnabase de Xénophon. Jusqu'à la fin de nos études, l'erreur se perpétua. Entre 1880 et 1890, il y eut, chez nous, une poussée d'intellectualisme livresque, dont on n'a plus idée aujourd'hui. Nous ne croyions qu'à la Pensée, — par une majuscule, — et, bien entendu, cette pensée, c'était le vieil idéalisme allemand. Nous devînmes des « intellectuels » avant la lettre, claquemurés entre nos bouquins et ne voulant plus rien savoir du monde. Il fallut nous apprendre le sens de la vie, à telles enseignes que, depuis bientôt vingt ans, nos romanciers les plus notoires ne se proposent guère d'autre tâche. Avant un quart de siècle, nos petits -neveux ne s'expliqueront plus par quelle aberration nous pûmes ainsi fermer nos yeux à la réalité, — ne pas voir que l'Allemagne qui nous avait vaincus, c'était, en 1870, l'Allemagne militaire et disciplinée, celle
des applications scientifiaues et non celle de la science pure, — aujourd nui, enfin, TAllemagne industrielle, commerçante, maritime, avec son activité pratique infatigable et omniprésente, celle dont la devise est déjà : « L'Allemagne audessus de tout ! » en attendant qu'elle soit bientôt : « L'Allemagne partout ! »
Nous nous lançâmes donc à la conquête de la culture germanique avec une irréflexion, un manque de discernement qui confondent. En fin de compte, nous n'y avons rien compris. Nous nous sommes perdus étourdiment dans cette Forêt-noire de la science et de la pensée allemandes. Dominés par des habitudes littéraires et notre rationalisme désintéressé, nous nous sommes jetés sur ce qui n'était plus l'Allemagne, et, dans le butin qu'elle nous offrait, nous n'avons négligé que ce qui pouvait nous être utile...
(9 octobre 1909.)