LA RÉPUBLIQUE ÉCLAIRANT LE MONDE
« Ce nest pas au moment où la France rayonne d'un éclat superbe sur le monde, ce n'est pas à ce moment que l'on peut dire qu'elle décroit ! »
Vous pensez sûrement que cette phrase invraisemblable est extraite du carnet d'un garde national de 1830 ? Du tout: elle est d'hier. Elle a été prononcée en plein Palais-Bourbon, au cours des débats sur les manuels scolaires. Et même, si j'en crois la note du Journal officiel : « longs applaudissements à gauche et à l'extrême gauche », elle fut accueillie avec transport par les amis de l'orateur.
Il paraff que c'est sérieux ! Alors, de quel « rayonnement » s'agit-il ? Quel sens profond se cache sous celte truculente métaphore? J'admets qu'un peuple, comme un individu, soit fier de lui. Encore faudrait-il que nous eussions quelque motif de nous enorgueillir ! Sommes-nous la nation la plus nombreuse, la plus active, la plus entreprenante, la mieux armée et la mieux gouvernée ? Il ne s'agit pas de cela, répond notre triomphant orateur : il s'agit du « développement
intellectuel et moral de la République française », auquel « le monde entier rend hommage ». — Nous y voilà ! Ainsi donc, si le monde nous admire, c'est à cause de nos vertus, de nos immortels principes, de nos bons élèves et de nos bons professeurs, de nos gens de lettres, de nos artistes, de nos savants et de nos penseurs, — lumineux génies qui resplendissent sur les deux hémisphères !... En vérité, ce serait parfait si la vie d'un peuple était celle d'un pur esprit. Il en va tout autrement, et quand on ne peut opposer à l'étranger que des bataillons de licenciés ou d'agrégés, fussent-ils conduits par d'éminents philosophes ou de surhumains inventeurs, on est sans doute bien malade. Se vanter de ces brillants sujets, c'est faire la partie trop belle à nos voisins d'outre-Rhin, qui nous disent d'un air pénétré : « Vous autres. Français, vous êtes toujours une grande nation. Vous avez perdu Coquelin, mais il vous reste Sarah Bernhardt. »
Assurément, il ne vaudrait pas la peine de relever une formule poncive dans la harangue d'un parlementaire si cette formule n'exprimait en somme l'illusion naïve d'une foule de Français. Pour beaucoup, c'est un article de foi : nous sommes les délices du genre humain et nous sommes aussi ses pédagogues. Le monde entier nous écoute et n'écoute que nous ! La pensée française « rayonne » d'un bout à l'autre de l'univers !
J'ai quelque peu voyagé. Nulle part je ne me suis aperçu de ce rayonnement. En dehors de nos
frontières, on nous concède pourtant une certaine habileté ou fécondité littéraire. Or, examinez les vitrines des libraires, interrogez les gens sur leurs lectures, vous vous assurerez qu'en général ce sont les bas produits de notre romanfeuilleton ou de notre pornographie qui tiennent l'étalage et qui délectent les clients. Le livre licencieux est, pour l'étranger, l'article français par excellence. Tout récemment, j'ouvrais un c< journal amusant », rédigé à Munich ou à Berlin : j'y vois de facétieux projets de bibliothèques pour les romans exotiques. Les romans anglais étaient logés dans un castel moyen âge, les romans français dans une étable à porcs. (Excusez l'aimable liberté germanique !) 11 n'en est pas moins vrai que cette grossière caricature reflète assez exactement l'opinion européenne sur notre production littéraire. La masse des lecteurs étrangers en est encore à Paul de Kock. Je me souviens d'une affiche placardée à profusion sur les murs des Ramblas de Barcelone et qui annonçait une traduction de cet « étincelant auteur français » : El chispeante autor françès^ Pablo de Kock, Si quelques-uns lisent Maupassant, c'est en cachette et avec l'espoir d'y découvrir des obscénités. Pour un grand nombre de Russes et d'Anglais d'une certaine culture, Béranger est notre grand poète national.
Le gros public nous connaît mal : l'élite étrangère, qui nous lit davantage, ne nous connaît guère mieux. Causez de notre littérature avec des Américains ou des* Levantins instruits, vous serez étonnés de leur incompréhension de tout ce qui est proprement français dans un de nos livres. Les qualités de forme leur échappent. Les intentions de l'auteur leur sont indifférentes*
On est tout surpris, au bout du compte, de constater que leur admiration, — si admiration il y a, : — se justifie par des raisons d'à côté et auxquelles, de nous-mêmes, nous n'eussions jamais songé. Leurs critiques l'emportent de beaucoup sur leurs éloges, — et, quand on les presse un peu, ils en reviennent à leurs éternels griefs : manaue de sérieux, manque de profondeur, immoralité ! Certains de nos écrivains révolutionnaires jouissent, il est vrai, d'une faveur spéciale. Mais que leurs partisans ne s'empressent pas de chanter victoire ! Il en est de môme pour nos écrivains catholiques. Et, chez les uns comme chez les autres, ce que l'étranger cherche, ce ne sont pas du tout ces principes universels que nous nous flattons d'imposer à l'humanité, ce sont des arguments à l'appui de passions toutes locales. Un Russe trouve dans Zola non pas des motifs de fraternité universelle, mais des motifs de haine contre l'autocratisme de son pavs. Un Egyptien ne perçoit dans le Contrat 5ocia/ qu'un réquisitoire contre l'occupation anglaise. Alors, peu nous importe que ces gens-là nous lisent, s'ils ne nous lisent pas comme nous voudrions être lus. Us ne s'intéressent ni à nos idées, ni à nous-mêmes. Malgré la communion du livre, nos esprits et nos âmes restent séparés.
Si notre littérature n'exerce point au dehors l'action évangélisatrice que nous lui supposons, si on la réduit à n'être qu'un amusement, à plus forte raison n'est-on nullement ébloui par notre science. Je suis persuadé qu'en cela les étrangers
sont injustes. Mais le fait est là. Le monde entier est féru de science germanique, même les pays latins comme Fltalie. Et voilà le résultat des victoires matérielles ! On a beau avoir chez soi de véritables congrégations de savants, être la nation la plus cultivée, toute cette culture reste inefficace, si elle n'a pas derrière elle le prestige de la force pour l'imposer. Sans Thégémonie militaire de Louis XIV, Tesprit français classique n'eût point dominé l'Europe. Il fallut la défaite de 1870, pour ouvrir nos yeux aux beautés de la philologie et de la philosophie allemandes.
Nos universités sont envahies, aujourd'hui, par de jeunes Teutons. Vous vous imaginez qu'ils y accourent comme à des foyers de lumières.
Nullement. Ils n'ont pas assez de mépris pour notre enseignement, pour nos chétives installations universitaires. Alors que viennent-ils faire chez nous ? Ils vous le répondent en toute simplicité : « Nous venons apprendre le français ! » — Les plus cyniques vous avouent : « Nous venons pour nous amuser I » — Ce mépris de la culture française est toujours latent aans leurs propos, même quand ils sont flatteurs. Un de mes amis, écrivain notoire, fut prié, un jour, par un professeur allemand, d'écrire une préface pour la traduction d'un de nos grands classiques. Aux compliments les plus hyperboliques, le professeur ajouta cette recommandation essentielle : « N'oubliez pas que la critique allemande est très sévère, très scientifique!... Enfin, n'est-ce pas, faites de votre mieux !... » Ces messieurs nous traitent en petits élèves, à qui l'on donne un bon point, s'ils ont été dociles. Rien ne sert d'employer leurs méthodes, de se mettre à leur école, de faire beaucoup mieux qu'eux : ils n'ont pour
nos travaux qu'un coup d'œil miséricordieux.
Tout le monde sait qu'en Allemagne, un Taine et un Renan ne sont que des bellettristes.
Peu soucieux de comprendre nos livres, les étrangers ne le sont pas davantage de comprendre nos mœurs et nos caractères. En ce qui nous concerne, la plupart continuent à vivre sur un stock d'idées qui datent du Premier Empire. Ou bien ils nous jugent d'après eux-mêmes, ils nous prêtent leurs préjugés avec une entière inconscience. 11 est entendu que nous sommes des chauvins, ou des révolutionnaires incorrigibles, qui ne rêvons que de mettre l'Europe à feu et à sang. En Espagne, j'avais beau faire profession des doctrines les plus conservatrices et les plus orthodoxes, j'étais toujours très fraîchement accueilli dans les cercles royalistes et catholiques. Invinciblement, un Espagnol, quel qu'il soit, se représente un Français comme un apôtre de la Révolution. Des prêtres et des conservateurs ne peuvent voir en lui qu'un incendiaire de couvents et unguillotineur de rois. Les Allemands d'aujourd'hui, qui se piquent d'exploiter jusqu'aux défauts de leurs voisins, partent de cet axiome Su'un Français étant, par définition, un chauvin, sied d'exalter son chauvinisme, pour en tirer le meilleur parti. C'est ainsi que leurs hôteliers ont soin de faire placer de petits drapeaux tricolores dans les chambres de leurs clients français. Ils ne sentent pas combien cette flatterie intéressée nous est antipathique.
Constamment, les étrangers raisonnent à faux,
quand ils essaient de toucher en nous la fibre sensible. Ils sont convaincus, par exemple, que nous avons pour notre président de la République ou pour nos ministres, le même culte qu'ils ont pour leur Empereur, leur Edouard VU, leur Roosevelt ou leur Chamberlain. De là des « gaffes » réjouissantes. Ils pensent nous remplir d'une douce joie patriotique en célébrant devant nous les vertus patriarcales de M. Fallières ou Tatticisme de M. Clemenceau.
Et, pénétrés aussi de ces autres axiomes que nous sommes des êtres prodigieusement vaniteux, immoraux et corrompus, ils nous assomment, sous prétexte de caresser la vanité française, des éloges les plus désobligeants, quand ils ne se répandent pas en diatribes méprisantes sur nos vices et notre décadence.
Mais nous, en revanche, qui nous piquons de finesse psychologique, les comprenons-nous mieux qu'ils ne nous comprennent ? Malgré toutes nos prétentions, c'est un des travers les plus ridicules de nos littérateurs et de nos politiciens qui écrivent sur les étrangers, que d'en ignorer si profondément les âmes. 11 n'y a pas trois mois, nous avons failli nous brouiller avec l'Espagne, par pure bêtise sentimentale, parce que nous n'avions aucune idée de l'état des esprits dans la Péninsule. Du moment que nous acclamions Ferrer, les Espagnols qui sont nos frères latins, comme chacun sait, ne pouvaient que l'acclamer avec nous. Notez quun séjour à Barcelone ou à Madrid n'eût rien appris là-dessus à ses plus chauds défenseurs. Un Jaurès et un Pelletan peuvent bien voyager tant qu'ils voudront, ils ne verront rien de ce qui tombera sous leurs yeux. Il en est du cerveau de certains politiciens, comme
du cerveau des petits Arabes, qui sont bouclés dès Tâge de douze ans. Chez ceux-là, Tobturatioii se produit dès qu'ils ont franchi le seuil du Palais-Bourbon. A partir de ce moment, c'est fini, rien n'entre plus. On reste confondu que des gens si habiles soient si radicalement coupés du réel, si foncièrement incapables d'observer quoi que ce soit, en dehors des faits qui les touchent personnellement, ou qui intéressent leur parti.
Aussi, lorsque ces mêmes gens viennent nous célébrer « l'éclat superbe dont la France rayonne sur l'univers », nous estimons qu'ils abusent de la permission accordée aux parlementaires de parler pour ne rien dire.
La vérité, c'est que, bien loin de rayonner sur les autres pays, nous sommes des isolés, de doux maniaques emprisonnés dans des préjugés très
f particuliers et que personne ne nous envie. Au ieu de nous mêler de catéchiser l'univers, qui n'a que faire de nos catéchismes politiques- ou sociaux, occupons-nous davantage d'agir et de nous fortifier : le reste viendra par surcroît. Oublions surtout, de grâce, nos rengaines traditionnelles sur la République éclairant le monde. 11 serait grand temps de mettre au rancart ce vieux cliché, avec le Flambeau de la civilisation, la Justice immanente et le Sabre de Joseph Prud'homme.
(21 février 1910.)
hE SENS DE L'ENNEMI 61