I. L'Océan
i.ns ANIMAUX 13 7
Selon le plus ou moins de paresse du vent, Les nuages tardifs s'en vont comme en rêvant, Ou prennent le galop ainsi que des cavales.
La Légende des siècles^ II, 353-334.
Si l'on dit que la mer moutonne^ on dit, à peu près de même, que le ciel se moutonne, qu'il est moutonneux. Les petits nuages dont on parle ont à peu près l'aspect de flocons de laine arrachés à une toison. Là encore, les métaphores de Victor Hugo se rencontrent avec des expressions de la langue usuelle; mais à cette image de flocons qui volent se substitue facilement l'idée d'un troupeau:
Le vent du matin chassait à travers le ciel quelques blanches ouates arrachées h la toison de brunie des collines.
Notrc-Djinc de Paris, II, 411.
Je regarde, au-dessus du mont et du vallon.
Et des mers sans fm remuées, S'envoler sous le bec du vautour aquilon
Toute la toison des nuées.
Les Contemplations, II, 126.
Les troupeau.K des vapeurs lui laissaient leur toison. La Légende des siècles, \, 363.
Vers le nord, le troupeau des nuages qui passe. Poursuivi par le vent, chien hurlant de l'espace. S'enfuit, à tous les pics laissant de sa toison.
Ib., II, 47.
Les nuages roulaient dans la lueur hagarde. Noir troupeau que le vent lugubre a sous sa garde.
Toute la lyre, III, 15.
IjS LE SENS DE LA FORML CHEZ VICTOR HUGO
Une nuée, une fumée, se tordent comme des serpents :
La nuée noire et la fumée rouge combattaient, serpent contre serpent. L Hoiiinic qui rit, \. 17s.
Il n'est pus surprenant que la tlamme soit, elle aussi, comparée à un être vivant. Le feu qui dévore une ville court comme un cheval sans frein. Sans doute, la métaphore est ici relative au mouvement plus (|u"à la forme. Cependant, commelesmontagnes, les llammes inégales peuvent faire penser à des croupes bondissantes:
Sous chaque étincelle Grossit et ruisselle Le feu souverain.
Vermeil et limpide.
Il court plus rapide Qu'un cheval sans frein.
Les Orientales, 27.
Ces flammes sont aussi les mille têtes dune chimère :
Elle (la pompe à incendie) crache avec fureur un jet d'acier liquide sur l'épouvantable chimère à mille tètes.
Le Rhin, I, 271 .
Une cheminée est l'antre d'un dragon :
Et des trois madriers brûlant dans l'antre immense Il sort tout un dragon de llamme, ayant pour frein Une chaîne liée ,i deux chenets d'airain.
La Légende des siècles, II, 366.
Cette comparaison entre la fumée ou le feu et le dragon se présente plusieurs fois. La llamme est aussi une hydre ailée. Enfin, le feu communique une vie fantastique aux choses qui l'alimentent ou l'avoisinent : la bûche est un monstre qui rit ; les chenets sont deux chiens de l'enfer. Victor Hugo savait-il que sa métaphore s'accordait ici avec l'étymologie ?
Toutes les splendeur.s de l'incendie se déployaient; l'hydre noire et le dragon écarlate apparaissaient dans la fumée difi'orme, superbement sombre et vermeille.
Q iiatrcviii(rl-trci\i\ 487,
Déjà l'incendie, hydre immense, Lève son aile sombre et ses langues de feu.
Odes et Ballades, 324.
Il frappe, il tue; et l'on ignore Quand sur eu.x le regard descend. Si la flamme, hydre au.x sombres ailes. Crache sur Dieu plus d'étincelles Que le fer de gouttes de sang.
Les Quatre vents de l'esprit, I, 174.
Ta broche plie, offrant les lièvres et les cailles .V la bûche qui rit, monstre aux rouges écailles.
Dieu, 196.
Les deux chenets noirs à gueules de monstres se détachaient sur im fond de braise ardente, et semblaient deux chiens de l'enfer haletant dans la fournaise.
Alpes et Pyrénées, 311.
Ainsi nous voyons la nature et l'œuvre de l'homme prendre chez Victor Hugo la vie ou tout
au moins la forme de l'animal. Ce que la nature offre de plus capricieux et de plus changeant, ce que l'industrie humaine crée de plus minutieux et de plus précis, tout peut également se prêter à cette transformation fantastique. Victor Hugo a créé un monde nouveau, dans lequel se rencontrent la réalité et la mythologie. Et, on a pu le constater, ce n'est pas à son imagination seule qu'il faut attribuer cette création : c'est aussi au caractère particulier de sa vision ; c'est à cette rare faculté de voir les formes pour ainsi dire comme indépendantes des objets, et de se représenter instantanément, pour chacune, tous les êtres auxquels elle peut appartenir.