Les pieds d'Eve
LE CORPS DE l'homme ET DE l" ANIMAL I 67
Au milieu, sous une sombre crypte, la sainte est couchée tout de son long sur la face, dans sa robe d"or, avec l'entaille de la hache au cou, plaie rose et délicate qui ressemble à une bouche charmante et qu'on voudrait baiser à genoux. Il semble qu'on va entendre la voix de la sainte musicienne sortir et chanter por la biica Je su hcrida.
Le Rhin, II, 16.
J'eus un de ces sommeils-là, plein de spectres, je revis l'enfant mort et les deux trous rouges du front, qui étaient deux bouches; l'une disait : Morny, et l'autre: Saint-Arnaud.
Histoire d'itn eriiiie, 11, 133.
O malédiction, d'où viens-tu, misérable?
La bouche dont tu sors, c'est la plaie incurable, C'est l'égout où le sang filtre en rouges caillots. C'est l'entaille que font les haches aux billots. C'est le tombeau béant, c'est la fosse entr'ouverte D'on ne sait quelle haleine agitant l'herbe verte.
Lj Pitié suprême , loi.
Leur flanc (le flanc des génies) béant et saignant se referme, cette plaie qui s'est faite bouche et qui a parlé rapproche ses lèvres et rentre dans le silence, et ce qui s'ouvre maintenant, c'est leur aile.
Post-scriptum Je ma vie, 83.
Que dans l'ombre on voie Jaillir s'envoiant...
Des lèvres des plaies Les langues de feu!
Toute la lyre, III, 284-28^.
Plaieauflancdu Christ, boucheaugustequ'on bâillonne. Ouvre tes lèvres, parle, et dis la vérité 1
Le Pape, 31.
l68 LE SENS DE LA FORME CHEZ VICTOR HUGO
Jésus baise en pleurant ces saintes actions Avec les lèvres de ses plaies.
Les Contemplations. 11, 68.
Entr'ouvrant ses lèvres de douleur, Mon ulcère, ô vivants, tâche de vous sourire.
La Fin de Satan, 53.
C'est à peu près la même image que Ton trouve dans cette strophe où le poète nous montre les tronçons d'un serpent :
Ces tronçons déchirés, épars, près dépuiser
Leurs forces languissantes, Se cherchaient, se cherchaient, comme pour un baiser
Deux bouches frémissantes !
Les Orientales, 140.
La contre-partie de ces métaphores se rencontre aussi : une bou^lie est comparée à une plaie :
Sa bouche grande et profonde, dont un rire hideux entr'ouvrait les lèvres noires comme les bords d'une plaie incurable. Han J'LsIanJe, i^i.
Dans la bouclie ou la gueule, la métaphore nous fait voir quelquefois une langue : par exemple le battant d'une cloche, ou la flamme qui sort d'une fenêtre embrasée. Cette comparaison se présente aussi, d'ailleurs , indépendamment de l'autre : la langue usuelle elle-même dit que le feu lèche tel ou tel objet. Victor Hugo rend plus expressive cette métaphore, devenue dans l'usage tout à fait inconsciente :
LE CORPS DH l'homme ET DE L".\NIMAL 169
■Quasimodo... regardait l'énorme langue de cuivre qui venait de seconde en seconde lui hurler dans l'oreille.
Notre-Dame de Paris, I, 235.
Dans chaque petite lucarne on voit se dessiner une petite cloche qui fait rage, comme une langue dans une gueule. France et Belgique, loi.
Le brasier, attaqué à l'improviste, hurle, se dresse, bondit effroyablement, ouvre d'horribles gueules pleines de rubis, et lèche de ses innombrables langues toutes les portes et toutes les fenêtres à la fois.
Le Rhin, I, 271.
A l'entrée de cette vallée enfiuiie dans l'ombre, il y a une gueule pleine de braise (une usine) qui s'ouvre et se ferme brusquement et d'où sort par instants avec d'affreux hoquets une langue de flamme. Ih., 99.
Cette flamme sortait comme une langue de quelque chose qui ressemblait à une gueule et qui était une fenêtre pleine de feu.
Qitatrevingt-treiie, 476 .
Tandis qu'ils prosternaient sous Tibère vieillard La flatterie infâme et splendide de l'art, Et qu'ils faisaient lécher Néron ou Louis onze Par les langues de feu des fournaises du bronze.
Les Quatre vents Je l'esprit, II, 266.
L'éclair lui-même est comme la langue du nuage :
Il auscultait le vent: il tâtait le pouls à la marée. Il disait au nuage : montre-moi ta langue. C'est-à-dire l'éclair. Les Travailleurs de la mer, I, 239.
(Les vents). Ceux qui viennent secouant hors de leur nuage, comme une langue de trigonocéphale, l'épouvantable éclair à fourche. Ih., II, lOo.
Au bec d'un oiseau, Victor Hugo compare certains objets aigus , une pioche par exemple ; et inversement il compare à la pioche ou à la cognée le bec d'un aigle :
Sous la pioche, pareille au bec d'un oiseau noir.
La Légende des siècles, II, ^41.
Et, cela dit, ainsi qu'un piocheur fiuiillo un champ, Comme, avec sa cognée, un pâtre brise un chêne. Il se mit à frapper à coups de bec Tiphaine.
Ib., 203.
La pointe d'une épée est un bec : l'éperon d'un vaisseau aussi :
Ils voulaient s'évader, les manants misérables; Mais les pointes d'épée, âpres, inexorables. Comme des becs de flamme, accouraient derrière eux. La Légende des siècles, I, 314.
Des vaisseaux se mordant avec des becs difformes.
Le bec d'une plume fouille comme celui d'un oiseau de proie, ou creuse comme une pioche :
■Vos plumes, tas d'oiseaux hideux au vol obscur. De leurs mille becs noirs lui fouillent la cervelle. Les Contemplations, I, 259.