La face de TArc-de-Triomphe
asS LE SENS DE I.A FORME CHEZ VICTOR HUGO
une végétation bizarre que Victor Hugo traite tantôt avec sévérité, tantôt avec indulgence :
Il y a cent ans, le goût régnant a envahi le dôme (de Mayence) : toute la flore de l'architecture Pompadour a mêlé ses jets de pierre, ses falbalas et ses ramages aux dentelures byzantines, aux losanges lombards et aux pleins cintres saxons, et, aujourd'hui cette végétation bizarre et grimaçante couvre la vieille abside. Le Rhin, 1, 444.
L'architecture du dix-huitième siècle, quand elle est
riche, finit par racheter son mauvais goût. Sa fantaisie
végète et s'épanouit au sommet des édifices en buissons de
fleurs si extravagantes et si touffues, que toute colère s'en
va et qu'on s'y acoquine. Dans les climats chauds, à
Lisbonne, par exemple, qui est aussi une ville rococo, il
semble que le soleil ait agi sur cette végétation de pierre
comme sur l'autre végétation. On dirait qu'une sève a
circulé dans le yranit; elle s'y est gonflée, s'y est fait jour
et jette de toutes parts de prodigieuses branches d'arabesques
qui se dressent enflées vers le ciel.
Il est plusieurs fois question des broussailles que la sculpture fait naître dans les églises : broussailles de pierre, broussailles d'or ou plutôt de bois doré. Victor Hugo assimile aussi à la hroussaille l'arabesque, où il trouve toutes les apparences de la végétation :
L'intérieur de l'église (la cathédrale de Chartres) est d'un eflet prodigieux... les bas-reliefs du pourtour du chœur avec leurs encadrements à jour forment une des plus admirables broussailles de pierre que l'art ait jamais fait
fleurir au point de jonction du quinzième et du seizième siècle. France et Belgiqitc, \i.
C'est une immense boiserie appliquée au mur, ciselée, peinte, menuisée, dorée... C'est une magnifique architecture vermeille et fleurie qui végète, on ne sait comment, dans l'ombre de cette cave de granit, et qui, au moment où l'on s'y attend le moins, fait dans les coins obscurs des broussailles d'or et des pierreries.
Alpes et Pyrénées ^ 197.
La nature, qui rivalise avec Beethoven, rivalise aussi avec Jean Goujon. Les arabesques font des broussailles, les broussailles font des arabesques
Le Rhin, II, i-jo.
Heureusement la foret d'arabesques et d'ornements qui remplissait la cathédrale de Worms était trop toufl'ue pour que le goût ait pu la détruire entièrement. Ih., 88.
Les édifices eux-mêmes jaillissent de terre et grandissent comme les arbres : leurs fondations sont leurs racines :
Ces puissantes bâtisses, dont nous avons expliqué ailleurs le mode de formation et de végétation, n'avaient pas simplement des fondations, mais, pour ainsi dire, des racines qui s'allaient ramifiant dans le sol en chambres, en galeries, en escaliers, comme la construction d'en haut.
Notre-Dame de Paris, II, 134.
Il se fait autour de vous comme une continuelle végétation de charpente et de pierre. La ville pousse comme une forêt. On dirait que les fondations de vos demeures ne sont pas des fondations, mais des racines, de vivantes racines
OÙ la sève coule. La petite maison devient grande maison aussi naturellement, ce semble, que le jeune chêne devient grand arbre. Le Rlitii, II, 134.
Les objets qui, en groupes plus ou moins serrés, se hérissent sur le sol, offrent l'aspect d'un buisson, d'un taillis, d'une forêt. Victor Hugo considère plutôt l'aspect de l'ensemble que la forme de chaque objet.
Les palais sont surmontés d'une futaie de flèches, de clochers et de tourelles :
Derrière s'élevait la forêt d'aiguilles du palais des Tournelles. Pas de coup d'œil au monde, ni à Chambord, ni à l'Alhambra, plus magique, plus aérien, plus prestigieux que cette futaie de flèches, de clochetons, de cheminées, de girouettes, de spirales, de vis, de lanternes trouées par le jour qui semblaient frappées à l'emporte-pièce, de pavillons, de tourelles en fuseaux, ou, comme on disait alors, de tournelles, toutes diverses de forme, de hauteur et d'attitude. On eût dit un gigantesque échiquier de pierre. Notre-Dame de Paris, I, 195-196.
Chambord... avec sa futaie de tourelles.
Actes et paroles. Pendant Fexi'l, 339.
Un cimetière, avec ses croix de fer, ressemble à un gros buisson :
Sur chaque fosse il y a une pierre, et de cette pierre sort une croix rococo en fer ouvragé très vernie et très dorée. L'ensemble de toutes ces croix donne au cimetière l'aspect d'un gros buisson noir à fleurs jaunes.
Alpes et Pyrénées, 13.
LA VEGETATION 2fîl
Ce qui donne le plus souvent lieu à des comparaisons de ce genre, ce sont les piques, les hallebardes, les baïonnettes, qui, au-dessus de la tête des soldats, se dressent comme une forêt, ou se hérissent comme un buisson :
Grâce à ce taillis de piques et d'arquebuses, le parvis était vide. Notre-Dame de Paris, II, 171.
Le mont regarde un choc hideux de javelines, Un noir buisson vivant de piques, hérissé. Comme au pied d'une tour que ceindrait un fossé. Autour d'un homme, tête altière. âpre, escarpée. Que protège le cercle immense d'une épée.
La Légende des siècles, II, dS.
L'eau n"a pas plus d'essaims d'insectes dans ses joncs Qii'il n'avait de rois morts et de spectres épiques Volant autour de lui dans les forêts de piques.
Ib., 1^4-
Enlongs buissons mouvants leurs hallebardes brillent... Le vertige me prend moi-même dans les airs En regardant marcher cette forêt d'éclairs.