‹ Le sens de la forme dans les métaphores de Victor HugoChapitre 85 sur 114 · I.A MER, LE COURS d'eAI.'. I.A MONTAGNE · texte numérisé non relu

I.A MER, LE COURS d'eAI.'. I.A MONTAGNE

Et, profonde,

Tourne et gronde,

Comme une onde

Sur la mer.

Odes et Ballades, soo.

La place du Palais, encombrée de peuple, offrait aux curieux des fenêtres l'aspect d'une mer, dans laquelle cinq ou six rues, comme autant d'embouchures de fleuves, dégorgeaient à chaque instant de nouveaux flots de têtes. Les ondes de cette foule, sans cesse grossies, se heurtaient aux angles des maisons qui s'avançaient çà et là, comme autant de promontoires, dans le bassin irrégulier de la place. Au centre de la haute façade gothique du Palais, le grand escalier, sans relâche remonté et descendu par un double courant qui, après s'être brisé sous le perron intermédiaire, s'épandait à larges vagues sur ses deux pentes latérales, le grand escalier, dis-je, ruisselait incessamment dans la place comme une cascade dans un lac.

Notre-Dame de Paris, 1, n-14.

Quasimodo vit alors distinctement moutonner dans le Parvis un eff'rayant troupeau d'hommes et de femmes en haillons. Ib., II, 278.

J'ai voulu regarder autour de moi. Gendarmes devant, gendarmes derrière; puis de la foule, de la foule, et de la foule: une mer de têtes sur la place.

Le Dernier jour d'iiii couda mue', 447.

Nous avons dû traverser à grand'peine l'océan humain qui couvrait, avec un bruit de tempête, la place de rHôtel-de-'\Mlle * Choses vues. Nouvelle série, 184.

11 (Lamartine") me montra, sur la place, les vagues et les remous de ces milliers de têtes. — Voyez, c'est la mer.

Ib., 205.

Deux jets de plomb fondu tombaient du haut de l'édifice au plus épais de la cohue. Cette mer d'hommes venait de s'atïaisser sous le métal bouillant.

Noirc-Diiiiic de Paris, II, 292.

Qu'est-ce donc qu'il nous veut, l'écliafaud. Cette charpente spectre accoutumée aux foules. Cet ilôt noir qu'assiège et que bat de ses houles La multitude aux flots inquiets et mouvants... ?

Les Quatre vents Je l'esprit, I, 79.

11 se fit dans l'auditoire un silence d'attente et de terreur ;

seulement toutes les têtes s'agitèrent dans l'ombre, comme

les sombres vagues d'une mer orageuse, sur laquelle le

tonnerre s'apprête à gronder.

H an d'Islande, 465.

La dernière vibration du douzième coup s'éteignait à peine que toutes les têtes moutonnèrent comme les vagues sous un coup de vent, et qu'une immense clameur s'éleva du pavé, des fenêtres et des toits: — La voilà 1

Notre-Dame de Paris, II, 173.

C'est alors qu'il fallait voir comme il (Mirabeau) chassait au loin tous les nuages de la discussion! C'est alors qu'il fallait voir comme son souffle orageux faisait moutonner toutes les têtes de l'assemblée !

Littérature et philosophie, 427.

Kyrie eleison, répéta la foule avec ce murmure qui court sur toutes les têtes comme le clapotement d'une mer agitée. Notre-Dame de Paris, W, icSo.

L'agitation de la mer, quinJiquent plusieurs des métaphores précédentes, se montre surtout dans une bataille, que cette bataille ait lieu en pleine campagne ou dans Iqs rues d'une ville en révolution :

LA MER, LE COURS d'eAU, LA MONTAGNE 285

Ce n'était pas le bruit de liombe et de mitraille Que vingt ans sous ses pieds avait fait la bataille

Déchaînée en noirs tourbillons, Quand son souffle poussait sur cette mer troublée Les drapeaux frissonnants, penchés dans la mêlée

Comme les mâts des bataillons.

Les Chants du crépuscule, 51.

Et la ville à grand bruit Sur les lourds bataillons se rua jour et nuit... Les bouches des canons trouaient au loin la foule. Elle se refermait comme une mer qui roule.

Ib., 17.

A l'instant où l'armée française, échelonnée et mise en mouvement sur cinq colonnes, s'était déployée... puissante, vaste, joyeuse, mer de casques, de sabres et de bayonnettes sur l'horizon. Les Misérables, 11, 38.

Les drapeaux avançant ou fuyant, les galops Des escadrons pareils au.K mers roulant leurs flots.

V Année terrible, iio.

Une armée révoltée, une troupe qui s'élance à l'assaut, c'est la mer furieuse, menaçante, ou c'est le Ilot qui monte avec une puissance irrésistible :

A-t-il doncébréché le sabre de son père ? Ou bien de ses soldats autour de son repaire Vu rugir l'orageuse mer .''

Les Orientales, 71.

Au bout de quelques minutes Quasimodo éperdu vit cette épouvantable fourmilière monter de toutes part à

Tassaut de Notre-Dame... Aucun moyen de x"ésister à cette marée ascendante de faces épouvantables.

Notre-Dame Je Paris, II, 302.

Elle ne voyait pas les cuirassiers, et les cuirassiers ne la voyaient pas. Elle écoutait monter cette marée d'hommes.

Les Misérables, II, 50.

Oh ! dans cet instant même où le naufrage gronde, Où l'on sent qu'un boulet ne peut rien contre une onde, Où, liquide et fangeuse, et pleine de courroux, La populace à l'œil stupide, au.x cheveux roux. Aboyant sur le seuil comme un chien pour qu'on ouvre, Arrive, éclaboussant les chapiteaux du Louvre, Océan qui n'a point d'heure pour son reflux ; Au moment où l'on voit que rien n'arrête plus Ce flot toujours grossi que chaque instant apporte, Qui veut monter, qui hurle et qui mouille la porte...! Les Chants du cre'piiseii/e, 96.

La barricade est une falaise contre laquelle se hrise le Ilot des assaillants. Les grenadiers de Sambre-et-Meuse sont une digue, et l'Europe écume impuissante à leurs pieds :

L'assaut fut si forcené qu'elle fut un moment inondée d'assaillants; mais... elle ne se couvrit d'assiégeants que comme la falaise d'écume, pour reparaître, l'instant d'après, escarpée, noire et formidable.

Les Misérables, V, 127.

La vaste barricade s'étalait comme une falaise où venait se briser la stratégie des généraux d'Afrique. Ib., 11.

Quand, liguée et terrible et rapportant la nuit. Toute l'Europe accourt, gronde et s'évanouit,

LA MER, LE COURS d'uAU, LA MONTAGNE 287

Comme aux pieds de la digue une vague écumeuse, Devant les grenadiers pensifs de Sambre-et-Meuse.

L'Année terrible, 9.

Il arrive souvent à Victor Hugo d'emplover les mêmes métaphores pour désigner non pas une foule, au sens concret du mot, mais le nombre infini des liommes et leur vaine agitation; il n'est pas dans notre sujet d'étudier les métaphores de ce genre. Mais il en est pourtant dans lesquelles nous trouvons encore quelque chose de concret : c'est le cas, par exemple, dans les deux suivantes :

Qui donc parlait? c'étaient des monuments pensifs. Debout sur Tonde humaine ainsi que des récifs.

La Légende des siècles, 1, ^37.

En disant l'onde humaine, Victor Hugo ne veut parler que de l'existence éphémère et du vain tumulte des hommes. L'expression a, en réalité, une valeur abstraite. Mais au-dessus de la foule mortelle se dressent, dans une immobilité sereine, les sept merveilles du monde, ces merveilles qui se croient impérissables. Le mot récif correspond donc bien à un objet concret. Il en est de même dans ces vers, où le poète emploie la même expression en parlant d'une tête de mort :

Ce reste du destin qui naufrage et qui sombre... Ce crâne hors du goutî're humain, comme un récif.

Torqiiemada, 69.

Quand la vie a disparu avec ses luttes, ses efforts.

son agitation, quand l'éternel tourbillon a tout englouti, rien ne reste au-dessus des flots que ce roc arrondi et lisse. Le mot goiiJ)re est abstrait, mais le mot récif •ù.q l'est pas, et la métaphore, très juste quand le poète compare le rocher à un crâne, ne Test pas moins quand il compare le crâne à un rocher.

Dans un passage cité plus haut, "Victor Hugo nous montre les promontoires que découpent dans des flots humains les angles des maisons. Dans une bataille, ce sont les régiments eux-mêmes qui font des caps ou des golfes :

Les fronts des armées ondoient, les régiments entrant ou sortant font des caps ou des golfes, tous ces écueils remuent continuellement les uns devant les autres.

Les Misérables, 11, 28.

Mais le poète compare plus souvent au dessin d'une côte celui que forment les maisons autour d'une place, dans les carrefours, ou le long d'une vieille rue irrégulière :

Dans cet admirable fouillis, une place, — une place tortue, faite par des blocs de maisons tombés du ciel au hasard, qui a plus de baies, d'ilôts, de récifs et de promontoires qu'un golfe de Norvège. Le Rhin, I, 2S7.

(Une barricade). Poussant des caps çà et là, puissamment ado.ssée aux deux grands promontoires de maisons du faubourg, elle surgissait comme une levée cyclopéenne au fond de la redoutable place qui a vu le 14 juillet.

Les Misérables, V, 8.

LA MbR, LE COURS d"eAU, LA MONTAGNE 281)

On se rappelle cet angle qui faisait une sorte de cap dans la rue. Ib., 145.

Grande vieille rue gothique, toute bordée à droite et à gauche de maisons à piliers, point alignées, qui font des caps et des coudes dans la rue.

QiiLitrcvinot-trci\c, 287.

La ville ne pourrait soutenir un siège ; mais la rue en peut soutenir un. Les promontoires de maisons qu'on y voyait encore il y a cinquante ans... en faisaient un lieu de combat très solide et très résistant. Ib.

Devant eux, comme un cap où les flots se déchirent, L'angle de la terrasse apparut.

Les Quiitri- vents de l'esprit, 11, 304.

Une rue ressemble à un détroit qui s'enfonce entre deux falaises :

Le garçon se décida à pousser plus loin, et pénétra dans le détroit de maisons qui se prolongeait devant lui, si obscur qu'on eût dit plutôt l'écart de deux falaises que l'entrée d'une ville. V/Jniiime q 11/ rit, I, 236.

Les murs irréguliers d'un galetas forment des baies et des promontoires. Dans une vaste bibliothèque, Victor Hugo nous montre des récifs et des détroits : mais c'est qu'il décrit la marche incertaine d'un enfant qui chemine difficilement au milieu de tous les obstacles :

Une chose qui ajoutait encore à l'horreur de ce galetas, c'est que c'était grand. Cela avait des saillies, des angles,

des trous noirs, des dessous de toits, des baies et des promontoires. Les Misérables, V, -507.

Georgette, voyant ses frères en contemplation, voulut savoir ce que c'était. Il n'était pas aisé d'arriver jusqu'à eu.x, elle l'entreprit pourtant ; le trajet était hérissé de difficultés; il y avait des choses par terre, des tabourets renversés, des tas de paperasses, des caisses d'emballage déclouées et vides, des bahuts, des monceaux quelconques autour desquels il fallait cheminer, tout un archipel d'écueils; Georgette s'y hasarda... Elle s'engagea dans les récifs, serpenta dans les détroits... et parvint ainsi à ce qu'un marin appellerait la mer libre, c'est-à-dire à un assez large espace de plancher qui n'était plus obstrué.

Qiu7treviiigt-trci\e, 379.

La comparaison avec le fleuve, le ruisseau, le torrent, se présente sous des formes assez diverses. Une grande rue à laquelle aboutissent des ruelles transversales, c'est une rivière avec ses affluents :

Le reste de la ville n'est ciu'un réseau de ruelles se rattachant à cette grande rue diamétrale et y aboutissant comme des ruisseaux à une rivière.

Qitatreviiigt-trei{e, 287.

Si le ciel est une iner, une bande de ciel est un ruisseau. Les nuages qui se pressent ressemblent aux glaçons que charrie un fleuve quand vient la débâcle :

Entre le nuage et la montagne, une bande mince du ciel crépusculaire, clair, vif, limpide, et Jupiter étincelant, caillou d'or dans un ruisseau d'azur.

Alpes et Pyrénées, 323.

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