‹ Le sens de la forme dans les métaphores de Victor HugoChapitre 86 sur 114 · LA MIR, LE COURS D EAU, LA MONTAGNE · texte numérisé non relu

LA MIR, LE COURS D EAU, LA MONTAGNE

L'air était froid; le ciel charriait des nuages dont les larges lames blanches débordaient les unes sur les autres en s'écrasant par les angles, et figuraient une débâcle de fleuve en hiver. Le croissant de la lune, échoué au milieu des nuées, semblait un navire céleste pris dans ces glaçons de l'air. Notre-Dame de Peins, II, 205.

Ce qui forme une longue suite plus ou moins serrée semble couler comme un fleuve :

Imagine-t-on des fleuves de planètes ? cela existe. Ces fleuves tournent autour de l'étoile dite Soleil.

Post-scriptuni Je ma vie, 217.

Ce qui va de haut en bas semble ruisseler, se précipiter comme un torrent. Le mouvement n'est pas même indispensable pour donner lieu à la métaphore :

Tout croulait, tout coulait, et un ruissellement de planches, de panneaux, de ferrailles, de câbles et de poutres s'était arrêté au bord de la grande fracture de la quille. Les Travailleurs iie la mer, II, 16.

Quelquefois, la couleur a peut-être dans la comparaison un rôle plus important que la forme.

La bise sur ce toit tord des chaumes hideux, Jaunes, sales, pareils aux grosses eaux d'un fleuve. La Légende des siceles, IV, 2'j4.

Sa barbe était d'argent comme un ruisseau d'avril.

Ib., I, 05.

292 Li; SKNS Db LA FORMK CHEZ VICTOR HUGO

Et son rouge turban de soie et ses habits Tout ruisselants de pierreries'.

Les Orientales, 124.

On leur voit sur le corps ruisseler tant d'argent Que ces fils des glaciers semblent couverts de givre. La Légende des siècles, 111, 93.

Ce que Victor Hugo compare le plus volontiers à l'eau courante, c'est la foule, soit qu'elle coule à larges flots, à la façon d'un tleuve, soit qu'elle se précipite tumultueusement comme un torrent :

Ce torrent de rebelles descendait ainsi avec une rumeur confuse. Han d'Islande, 390

Comme un fleuve épandu de montagne en montagne, De degrés en degrés roule le peuple-roi.

Odes et Ballades, 304.

Quelle foule,

Par mon sceau!

Qui s'écoule

En ruisseau! //>., 495.

Je veux voir des combats, toujours au premier rang! Voir comment les spahis s'épanchent en torrent Sur l'infanterie inquiète.

Les Orientales, ^2.

I. Victor Hugo dit dans le Post-sci-ipiiim de ma vie, p. 5b ; «v Ruisselant de pierreries, cette métaphore que j'ai mise dans les Orientales a été immédiatement adoptée. Aujourd'hui elle fait partie du style courant et banal, à tel point que je suis tenté de l'effacer des Orientales. Je me rappelle l'effet qu'elle fit sur les peintres. Louis Boulanger auquel je lus iaîfiira en fit sur le champ un tableau.

Cette vulgarisation immédiate est propre à toutes les métaphores énergiques. Toutes les images vraies et vives deviennent populaires en entrant dans la circulation universelle. *

LA MHR, I.i; COURS D FAU, LA MONTAGNE 29-5

Il lui parut que la silhouette du quai de la Vieille- Pelleterie avait quelque chose de singulier, qu'il v avait un mouvement sur ce point, que la ligne du parapet détachée en noir sur la blancheur de l'eau n'était pas droite et tranquille semblablement à celle des autres quais, mais qu'elle ondulait au regard comme les vagues d'un fleuve ou comme les tètes d'une foule en marche.

Notre-Dame de Paris, II, 277.

Je suivais lentement, comme l'onde suit l'onde, Tout ce peuple.

Les Feuilles d'automne, 2S9-260.

Napoléon les vit s'écouler comme un fleuve. Hommes, chevaux, tambours, drapeaux.

Les Châtiments, 278.

Quelques carrés de la garde, immobiles dans le ruis" sellement de la déroute couLme des rochers dans de l'eau qui coule, tinrent jusqu'à la nuit.

Les Misérables, II, 72.

La cohue s'ébranla, les rangs se rompirent... Le grand fleuve qui couvrait les boulevards se divisa en un clin d'oeil, déborda à droite et <à gauche et se répandit en torrents dans deux cents rues-à la foisavec le ruissellement d'une écluse lâchée. Ib., IV, 4^7.

Des groupes s'étaient formés sur les boulevards. A la nuit ils se grossirent et devinrent des attroupements, qui bientôt se mêlèrent et ne firent plus qu'une foule. Foule immense, à chaque instant accrue et troublée par les affluents des rues. Histoire d'un crime, I, 307.

Sur les trottoirs, des deux cotés de ce bloc immobile et sombre, hérissé de canons, de sabres et de bayonnettes, ruisselait un flot de peuple irrité. Ib.

Des sergents de ville... surveillaient, pour que rien n'entravât leur double courant, ces deux ruisseaux de voitures coulant, l'un en aval, l'autre en amont, l'un vers la chaussée d'Antin, l'autre vers le faubourg Saint-Antoine.

Les Misci\ibh's, V, 342.

Le bataillon qui occupait la barricade Mauconseil parut alors tout entier, les bayonnettes hautes, sur la crête inégale de cette barricade, et de là, sans rompre ses lignes, d'un mouvement brusque, mais réglé et inexorable, s'élança dans la rue. Les quatre compagnies, serrées et comme mêlées et à peine entrevues, semblaient ne plus faire qu'un flot qui se précipitait à grand bruit du haut du barrage.

Histoire d'un crime, II, 169.

C'était cette première redoutable minute des inondations, quand le fleuve se soulève au niveau de la levée et que l'eau commence à s'infiltrer par les fissures de la digue. Une seconde encore et la barricade était prise.

Les Misérables, IV, s=jo.

L'invasion du i"^ mai fut un étrange spectacle. Qu'on se figure la halle mêlée au sénat. Des flots d'hommes déguenillés descendant ou plutôt ruisselant le long des piliers des tribunes basses et même des tribunes hautes jusque dans la salle. Choses vues, 2S4.

Ces terres du septentrion ont déjà plusieurs fois jeté le torrent de leurs peuples à travers l'Europe.

Littérature et pliilosophie. 49.

La montagne, le rocher, fournissent moins de métaphores que la mer et le fleuve. Nous avons vu précédemment Victor Hugo les comparer à des têtes de géants, ou à des croupes énormes. 11 lui arrive de renverser la comparaison :

LA MER, LE COURS DEAU, LA MONTAGNE 2C)=i

Parfois Léviathan redescend vers le gouffre...

Et l'enfer tremble avec son geôlier palissant

Quand, là-haut, sur leurs fronts, tout à coup surgissant,

Sa tête, comme un mont qui remuerait sa cime,

Se dresse épouvantable au rebord de l'abime.

Dieu, 156.

Adieu, voyageur blanc ! J'ai sellé de ma main, De peur qu'il ne te jette aux pierres du chemin,

Ton cheval à l'œil intrépide ; Ses pieds fouillent le sol, sa croupe est belle à voir. Ferme, ronde et luisante ainsi qu'un rocher noir

Que polit une onde rapide.

Les Oricnti-ilcs, 1^3-154.

La croupe du bœuf dans l'herbe Semble un mont dans les forêts.

L'antre est souvent une bouche : par contre, quand Satan va parler, ses lèvres s'écartent comme deux rochers :

Ainsi que deux rochers qui se fendent, ses lèvres

S'écartèrent.

La Fin de Satan, ;22

Ce qui est énorme peut se comparer à la montagne, sans considération de forme. La métaphore est, selon le cas, épique ou comique. Elle s'applique à Prométhée, elle s'applique à la Thénardier :

Le patient était colossal ; on eut dit Deux montagnes, dont l'une agonisait sur l'autre.

Tonte la Ivre, III, 6.

Il y avait de la contemplation dans la soumission de la Thénardier à son mari. Cette montagne de bruit et de chair se mouvait sous le petit doigt de ce despote frêle.

Les Misérables, II, 141.

Un navire se dresse sur la mer comme une montagne : une voiture de masques est une montagne d'allégresse :

Tout à coup dans la brume une noirceur surgit, fantôme et montagne, un promontoire d'ombre courant dans l'écume et trouant les ténèbres. C'était la Mary, grand steamer à hélice, venant d'Odessa.

Ce que c'est que l'exil, dans Peiuhuit l'exil. 27.

Ils sont vingt dans une voiture de six... On voit de loin sur le fourmillement des têtes leur pvramide forcenée. Ces carrossées font des montagnes d'allégresse au milieu de la cohue. Les Misérables, V, ■544.

Victor Hugo compare souvent aux vagues, nous lavons vu, les montagnes et les collines Inversement, les eaux d'un lleuve débordé, et surtout les vagues de la mer se dressent comme des montagnes. Certains nuages énormes offi'cnt le même aspect :

{^ar je suis le Danube immense.

Malheur à vous, si je commence !

Je vous souffre ici par clémence.

Si je voulais, de leur prison.

Mes flots lâchés dans les campagnes.

Emportant vous et vos compagnes.

Comme une chaîne de montagnes Se lèveraient à l'horizon I

Les Orientales, 191-192.

LA mi;r, li: cours d eau. la montagne 297

C'est la trombe, le Prester des anciens, stalactite en haut, stalagmite en bas, double cône inverse tournant, une pointe en équilibre sur l'autre, baiser de deux montagnes, une montagne d'écume qui s'élève, une montagne de nuée qui descend. Les Travailleurs Je la mer, II, 131.

Toute l'onde est un tumulte De montagnes dans la nuit.

Les Quatre vents de l'esprit , II, si- Pas de vision comme les vagues... Comment exprimer ces halliers de l'écume, mélangés de montagne et de songe ? L'Homme qui rit, I, 149.

l'ne meute de flots terribles, des montagnes D'eau farouche, l'horreur dans les pâles campagnes. La Légende des siècles, IV, 121.

La nuée envahissait déjà près de la moitié de l'espace. On eut dit l'etTrayant talus de l'abtme. C'était quelque chose comme le lever d'une montagne d'ombre entre la terre et le ciel. Les Travailleurs de la mer. II, 16^.

Cependant le nuage au flanc vitreux et roux Grandissait comme un mont qui marcherait vers nous.

Tonte la lyre, III, 25.

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