I. ARCHITECTURE
Victor Hugo, dans une cathédrale, se croit dans une forêt. S'il est dans une forêt, il se croit volontiers dans une cathédrale. Les aspects de la nature se confondent lacilement à ses yeux avec les œuvres de l'art, et le rapport qu'il établit constamment entre ces deux catégories d'objets lui suggère des métaphores très belles et très justes.
Mais est-ce simplement l'habitude des transpositions qui lui montre la nature dans l'œuvre d'art et l'œuvre d'art dans la nature ? On peut expliquer ses métaphores par des raisons plus sérieuses.
D'abord, nous savons de quelle façon puissante, on peut presque dire impérieuse, la forme s'imprime et se définit dans son esprit. Il lui serait impossible sans doute de ne pas remarquer une ressemblance de forme. .S'il constate dans la nature l'unité des aspects, s'il trouve le même tvpe dans le Heuve et dans le serpent, dans la lune et dans l'orange, il est tout simple qu'il reconnaisse dans le tronc d'arbre un pilier, dans un pic la flèche d'une cathédrale.
l'architecture 299
D'autre part, nous avons vu comment il donne à tout la vie, et même la volonté, reconnaissant dans les antres des bouches qui crient ou qui bâillent, dans les branches des bras tendus, dans les ronces des griffes méchantes. Comment naurait-il pas l'idée de donner à toutes les forces de la nature, avec la volonté, l'intelligence ? L'océan, la goutte d'eau, le vent, et même des abstractions, le temps, le hasard, ne peuvent-ils devenir des artistes dont la collaboration tantôt patiente, tantôt brutale, mais toujours infatigable, met des milliers d'années à produire de prodigieux chefs-d'œuvre ? L'océan n'est pas toujours la gueule qui dévore le navire, il est aussi la main qui sculpte, cisèle et polit le rocher.
Dans certains cas, on peut distinguer encore une autre cause de ces comparaisons. Victor Hugo nous représente souvent la nature comme occupée à glorifier Dieu. Qu'entend-il parce nom? peu importe. Il est certain que le mot n'a pas eu toujours pour lui le même sens, et, à la fin du poème qu'il a intitulé Dieu, Victor Hugo dit que la mort seule peut nous donner la révélation de la vérité. Il considère en tout cas la nature comme un temple, dont il reconnaît l'architecture tantôt dans les forêts, tantôt dans les étoiles. Des métaphores qui semblent banales d'abord ont ainsi chez lui une signification particulière.
Enfin, il suffit d'avoir lu le Rhin pour savoir quelle place importante tiennent dans la pensée de Victor Hugo la sculpture et surtout l'architecture.
300 LE SENS Dl- I,A FORME CHEZ VICTOR HUGO
Presque toutes ses œuvres apportent le même témoignage. Il fouille une vieille église avec une curiosité passionnée, sans en perdre le moindre détail. Et sans cesse l'art et la poésie s'unissent dans son stvle comme dans son imagination. La cathédrale est un poème, les boiseries d'un choeur sont de petites épopées; l'œuvre de Shakespeare est une cathédrale, et Victor Hugo rêve d'élever, lui aussi, un édifice qui imitera les splendeurs de l'architecture gothique. Il a d'ailleurs si fortement la sensation de la forme, du modelé, que ses métaphores lui sont bien plus souvent fournies par la sculpture que par la peinture ; plus d'une fois, il voit un bas-relief là où d'autres ne verraient qu'un tableau.
C'est dans les montagnes, les rochers et les glaciers que Victor Hugo peut trouver le plus de formes qui lui rappellent celles d'un édifice. On v distingue des murs, des créneaux, des clochers. De plus, sans parler de leur constitution qui éveille l'idée d'un effort gigantesque, d'un travail intérieur du globe, des ouvriers infatigables ne cessent de modifier les montagnes, et le poète nous montre ces ouvriers à l'œuvre. Aussi parle-t-il souvent de l'architecture grandiose, de la sculpture vigoureuse, de la ciselure délicate que nous trouvons dans les montagnes et sur les côtes :
Combien les monuments de Thomme semblent peu de chose près de ces édifices merveilleux qu'une main puissante éleva sur la surface de la terre, et dans lesquels il y a pour Fàme comme une nouvelle manifestation de
L ARCHITECTURK
Dieu ! Ils ont beau, avec la fuite des années, changer de forme et d'aspect; leur architecture, sans cesse rajeunie, garde éternellement son type primitif.
Fragment d'un Voyage aux Alpes, dans Victor Hugo raconte'. Il, 199-200.
Horeb et Sinaï, sombres architectures.
La Fin de Satan, 71.
L'océan, répandant ses flots noirs.
Sculptant des fiers écueils la haute architecture.
Les Voix intérieures, 340.
Tout à coup on se trouve sur une grève douce et unie au milieu d'un labyrinthe inextricable de rochers, de chambres, d'arcades, de grottes et de cavernes, étrange architecture jetée pèle mêle au milieu des flots.
Alpes et Pyrénées, 148.
Ce que -j'ai vu à Étretat est admirable. La falaise est percée de distance en distance de grandes arches naturelles... J'ai attendu que la marée fût basse, et... je suis arrivé jusqu'à la grande arche que j'ai dessinée. Il y a, à droite et à gauche, des porches sombres ; l'immense falaise est à pic, la grande arche est à jour, on en voit une seconde à travers : de gros chapiteaux grossièrement pétris par l'océan gisent de toutes parts. C'est la plus gigantesque architecture qu'il y ait.
France et Belgique, ^0-31.
Derrière moi, un grand rocher debout ligure un aigle immense qui se baisse vers son nid, ses deux grift'es posées sur la montagne. Sombre et superbe sculpture de l'océan.
Alpes et Pyrénées, 232.
Une langue de rochers en forme de fer de lance, qui se relie à la terre par un isthme étroit, se prolonge dans
Teau et s'y achève brusquement par un grand brisant à pic. Rien n'est plus fréquent dans l'architecture de la mer. Les Travailleurs de la mer, I, 294.
La caresse du roc sauvage et de la fleur fauve était profonde. Des piliers massifs avaient pour chapiteaux et pour ligatures de frêles guirlandes toutes pénétrées de frémissement. Ih., II, 76.
Les promontoires, les caps, les finistères, les nases, les brisants, les récifs, sont, insistons-y, de vraies constructions... Les écueils, ces maisons de la vague, ces pyramides et ces syringes de l'écume, appartiennent à un art mystérieux... et ont une sorte de style énorme... Ces constructions sont multiformes. Elles ont l'enchevêtrement du polypier, la sublimité de la cathédrale, l'extravagance de la pagode, l'amplitude du mont, la délicatesse du bijou, l'horreur du sépulcre. Ib.,6j.
Le brise-lames récemment construit a bouleversé et tronqué à force de ressacs cette haute architecture sousmarine. L'Homme qui rit A-, 129.
Parmi ces édifices naturels, aucun nest plus prodigieux que le cirque de Gavarnie, et Victor Hugo a magnifiquement décrit cette architecture gigantesque, oia il reconnaît un mélange de tous les arts :
La forme est simple, c'est le cirque ; mais le mur,
A force de grandeur et de vie, est obscur.
Qu'est-ce que c'est qu'un mur vertical, rouillé, fruste,
Où comme un bas-relief le glacier blanc s'incruste ?
Des albâtres, des gneiss, des porphyres caducs
Mêlent à ses créneaux des arches d'aqueducs
Et là-bas la vapeur sous des frontons estompe
Des éléphants portant des blocs, baissant leur trompe.