I. ARCHITECTURE 3O
Devant moi se dressait à perte de vue le Rigi, sombre et immense muraille à pic, où les sapins grimpaient confusément et à l'envi comme des bataillons qui montent à l'assaut. Alpes et Pyrénées, 9.
Les monts sont une maison démesurée; ils ont des pignons et des gouttières; un rocher est un toit et porte une cheminée; les intervalles qui séparent les sommets des collines ressemblent à des lucarnes :
Au-dessus des palais de tous les rois ensemble, La pauvre vieille Suisse, oîi le rameau seul tremble, Tranquille, élèvera toujours sur l'horizon Les pignons effrayants de sa haute maison.
La Légende des siècles, III, 105.
Les montagnes, pignons et murs de granit noir D'où tombent les torrents affreux, riraient de voir Ce preneur de souris rôder sur leur gouttière.
Les Quatre vents de l'esprit, I, ^i.
Tout à coup, à gauche, sur la rive droite, apparaît, semblable au toit d'une maison de géants, un grand rocher d'ardoise surmonté d'une tour énorme, qui semble dégorger comme une cheminée colossale la froide fumée des nuées. Le Rhin, II, 46.
Un lourd plafond de nuées s'appuyait sur les croupes espacées des montagnes comme un toit sur des créneaux ; et, par les intervalles des collines, comme par les lucarnes d'une tour énorme, je voyais le ciel bleu. /^., 211.
Les monts, les rochers, les écueils, sont aussi des forteresses, des donjons, et leurs sommets sont des créneaux :
3o8 LE SENS DE l.A FORME CHEZ VICTOR HUGO
La Meuse, grossie désormais par la Sambre, a élargi sa vallée ; mais la double muraille de rochers reparaît, figurant à chaque instant des forteresses de cyclopes, de grands donjons en ruines, des groupes de tours titaniques.
Le Rliiii, I, 96.
La montagne est une citadelle, la forêt est une embuscade ; l'une inspire l'audace, l'autre le piège.
Quatrcvingt-trci\c, 271.
Les Minquiers, écueil tragique, étaient plus âpres encore en ce temps-là qu'aujourd'hui. Plusieurs tours de cette citadelle de l'abîme ont été rasées par l'incessant dépècement que fait la mer. Ib., 59.
Comme entre deux créneaux se penche sur le mur L'archer qu'en son donjon le crépuscule gagne, Farouche, il se pencha du haut de la montagne.
La Fin Je S il /il 11, 9.
Pour veiller aux créneaux des Alpes, des Pyrénées, et de la Belgique.
Litlcriititrc et pliiloiophic, 204-205.
C-'est naturellement que les monts sont fidèles Et purs, ayant la forme âpre des citadelles. Ayant reçu de Dieu des créneaux où, le soir, L'homme peut, d'embrasure en embrasure, voir Elinceler le fer de lance des étoiles.
Lii Lcociidc lies siècles, III, 106.
Et la Crète, et les monts qui semblent des créneaux.
Tonte la Ivre, III, S4.
Les montagnes sont des temples aux frontons blancs et les rayons du soleil couchant leur l'ont des architraves d"or :
L ARCHITI-CTLIRE 300
Toujours ces monts auront des figures de temples'. La Légende des siècles, III, 105.
Monts sacrés, hauts comme Texemple, Blancs comme le fronton d'un temple.
Les Châtiineiits, 10^.
Le soleil se couchait derrière la crête dentelée du Pilate. Il n'éclairait plus que les sommets extrêmes de toutes les montagnes, et ses rayons horizontaux se posaient sur ces monstrueuses pyramides comme des architraves d'or.
Alpes et Pv renée s, 44-4 S.
Le mot cirque, quand on nomme le cifque de Gavarnie, est une simple expression géologique. Chez Victor Hugo, le mot prend son véritable sens, ou plutôt celui du mot amphithéâtre. Le cirque de Gavarnie est un amphithéâtre, et le plus grand de tous, le Colisée. La même métaphore s'applique à un amphithéâtre sous-marin qui s'est creusé dans le sahle : .
C'est une montagne et une muraille tout à la fois ; c'est l'édifice le plus mystérieux du plus mystérieux des architectes; c'est le colosseum de la nature ; c'est Gavarnie.
Alpes et Pyrénées, ^ai.
Cirques, stades, Elis, Thèbe, arène de Nîmes,
Noirs monuments, géants, témoins, grands anonymes.
Vous n'êtes rien, palais, dômes, temples, tombeaux,
Devant ce colisée inouï du chaos !
Dieu, 60.
Le banc Chambours, obstacle latent à la sortie de la rade
I. Victor Hugo pense surtout au caractcre sacré de la Suisse, la mère de la liberté.
de Portland, n'est point un barrage, c'est un amphithéâtre. Un cirque de sable sous l'eau, des gradins sculptés par les cercles de l'onde, une arène ronde et symétrique, haute comme une Jungfrau, mais noyée, un colisée de l'océan entrevu par le plongeur dans la transparence visionnaire de l'engloutissement, c'est là le banc Chambours.
L Homme qui rit, 1, 128.
Entre les édifices de la mer, les détroits sont naturellement des rues :
(Le Lyse-Fiord). Un corridor de dix lieues de long entre deux murailles de trois mille pieds de haut; voilà l'entrée qui s'offre. Ce détroit a des coudes et des angles, comme toutes les rues de la mer, jamais droites, étant faites par la torsion du flot.
Les Travailleurs de la mer, 11, 30.
11 avait barricadé le détroit, cette rue des vagues.
Dans la végétation, Victor Hugo ne peut trouver une architecture comparable à celle des montagnes et des rochers. Mais les trous d'un taillis sont des fenêtres; les arbres étendent comme des voûtes ou des plafonds leurs rameaux et leurs feuilles; leurs troncs surtout rappellent l'architecture, par leur ressemblance avec des piliers. De mêine que la cathédrale est une forêt, la forêt est une cathédrale. L'idée dominante en ce cas, c'est que la nature entière est un temple où tout chante la gloire de Dieu: