‹ Le sens de la mortChapitre 23 sur 30 · NUS CORNE RP · texte numérisé non relu

NUS CORNE RP

ins

DE

profondément atteinte, l’esprit restait intact, le courage pareil, l’espérance égale. Il le prouva par ses premiers mots,

comme 1l voyait sa cousine avec ee larmes aux paupières :

— « Il ne faut pas pleurer, Catherine.

Je n’en vaux pas la peine. Il n’y aurait de triste aujourd’hui qu’une seule chose :

la victoire des Allemands, et ils sont battus. Pour moi, je n’ai jamais rien tant demandé au bon Dieu que de tomber face à l'ennemi dans une guerre juste. » Et avec un sourire : « Il m’a gâté, puisqu'il m’a accordé, par-dessus le marché, la faveur de le savoir. »

— « Allons, mon petit Ernest, » dit Oriègue qui avait tenu à surveiller le transport du blessé, « ne parlez pas tant.

Ce que je veux savoir, moi, c’est la vérité, sur ce bobo-là. Défaites son pansement, Marsal, et vous, Ernest, répondezmoi, par monosyllabes pour ne pas vous

| crai e Aprimée par Mme Ortègue ne.

s'était pas réalisée. Dans cette chair

à peine installé dans sa chambre et

AE Tes à

Il suivait avec sa main l’ anatomie ae sa propre nuque. Le Galice l’arrêta comme il montrait le trajet des nerfs occipitaux.

— « Oui, là. »

— « Vous souffrez beaucoup? »

— « Oui. » | — « Ce sont les nerfs de la paroi, déchirés ou froissés. Et pas de NApRE »

— « En ce moment, non. »

— « Pas de Sy » Il lui avait mis un thermomètre sous le bras. « Aucune.

Vous n’avez pas eu de convulsions? »

— « Non. »

— « Parfait. L'intelligence est entière… Est-ce que vous voyez mes doigts? »

Il avait mis ses deux mains à une petite distance, de chaque côté des tempes du blessé qui répondit :

ge € ae Grès piles »

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J'avais achevé de développer les bandes de gaze. Nous aperçûmes dans le derrière de la tête un petit trou, d’autant plus discernable que l’on avait pris

soin de raser les cheveux à cette place.

Ortègue considéra longtemps la bles-

sure :

— « Je crois Fe ms établir votre diagnostic, » dit-il enfin. « Lésion de l’os occipital. Plaie pénétrante et profonde.

La balle est restée. Elle doit être logée dans le lobe occipital droit. Il n’y a pas lieu d'intervenir, du moment que vous n’avez ni vertiges, ni fièvre, ni convulsions. D’après l’aspect de la plaie, il n’y

-a pas d’esquilles. C’est à vérifier par un

trépan discret. Vous pouvez guérir. La balle deviendra un corps étranger bien toléré. Du repos au lit, des piqûres de morphine pour endormir ces mauvaises névralgies, peu de mouvements pour ne pas déplacer le projectile. Vous êtes très jeune. Vous vous en tirerez. Vous aurez encore de beaux jours, mon cher ami. »

PES PSE D CE

ja vécus dans Jéxt tranchi

nières semaines, » répondit l'officier.

« C’est une chose magnifique d’être là

sous le feu et de se dire : D ’un moment

à l’autre, je peux voir Dieu face à face.»

— « Ce sera pour une autre fois, »

repartit Ortègue, sur un ton de gaieté voulue. « Nous autres médecins, notre métier consiste à empêcher ces rendezvous-là. Marsal va refaire votre pansement. Moi, je vais un peu me reposer.

Vous savez, mon pauvre Ernest, j'ai été bien malade depuis que je ne vous ai vu. Je le suis encore. Mais j'ai entendu ne laisser à personne, pas même à lui, » il me montrait, « le soin de vous examiner. Nous vous ferons radiographier demain par Laugel, l’homme le plus habile de Paris pour cette besogne.

Je serais bien étonné qu’il ne confirmât point mon diagnostic. »

Il sortit, nous laissant seuls, Mme Ortègue et moi, auprès du blessé. Celui-ci fermait à demi les yeux, la tête à

En Ha et immobile sur Tiobetlets

— «Hé bien ! » commença-t-elle, « tu

vois que ce n’est pas si grave. Le Professeur ne se trompe pas souvent, et du

moment qu’il n'intervient pas... » Et devant le silence du blessé, elle insista.

-«Tu crois ce qu’il t’a dit, n’est-ce pas? »

— Je sais ce que je sais,» répondit-il enfin. « J’ai vu, dans une ÉHARES du front, un de mes camarades frappé juste à la même place. Il était, comme moi, sans température, sans convulsions, sans trouble d'idées. Et puis 1l est mort subitement. Ce sera mon histoire, mais je suis paré, comme disent les marins de chez nous, tu te rappelles? Ne parlons pas de moi, veux-tu? »

— « Mais si, parlons-en. Dites-lui donc, Marsal, qu'il n’y a pas deux blessures pareilles. Tiens, raconte-nous plutôt comment tu as reçu la tienne, au lieu de bétiser. Encore un mot de chez nous. Tu te rappelles aussi? »

— « Oh! ça n’a rien d’héroïque, »

répondit l’officier, « ni même d’intéres-

à vingt combats. L | pas de vous, et puis on entre, c

fait, dans un boyau de connection) "4 pour porter un ordre. On est au repos.

C’est une journée de calme plat. Juste au moment où l’on est à découvert, un obus arrive, et l’on est pris, comme je l'ai été, je dirais bêtement, si ce n’était pas dans le service, et surtout si je

n'avais pas vu tant de simples soldats

frappés dans les mêmes conditions, et qui ne se plaignaient pas. Et je ne me plains pas. Depuis le commencement de la guerre, mes camarades et moi n'avons qu’une idée : n'être pas trop indignes de nos hommes. Ils ont été adnurables. »

— « Toi aussi, j'en suis sûre, » interrogea Mme Ortègue.

— « J'espère que j'ai fait mon devoir, » reprit-il.. « Mais parlons de ton mari. Tout à l'heure, il m’a dit qu'il avait été malade? »

Je pris les devants.

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mon cousin, Marsal? Ernest ne verrait que trop l’état de mon mari. Il lui de-

manderait sl souffre, où 1l souffre. Il l’irriterait, vous le connaissez, et inuti-

lement. Oui, Ernest, mon pauvre Michel est très malade. Ses jours sont comptés.

Un mot te dira tout : il a un cancer. »

Le blessé regarda sa cousine pour la première fois, depuis la sortie d’Ortègue. L'expression d’une immense pitié remplaçait sur son visage celle de la sérénité souffrante. Il murmura comme

à part lui :

— « Vous trouverez toujours la Croix... » Puis interrogeant : « Un cancer? Il n’y a pas de doute? »

— « Il n’y a pas de doute. »

— « Et il Le sait? »

— « Il le sait. »

Le Gallic parut hésiter, et grave :

— « Permets-moi de te poser une

BE Il: va mieux, » dis-je, 4 «et nous 7 | espérons. » cp PTE

— « Nous n’espérons rien, » fit Mme Ortègue. « À quoi bon mentir à

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existé pour Re » gi — « Même en face de la ot ».

— « Même en face de la mort, » répondit-elle.

Autre hésitation de Le Gallic, et,

| anxieux maintenant :

— « Mais toi-même, Catherine?

Quand nous étions enfants, tu avais la foi. Il n’y a pas plus de dix ans, aux vacances de Pâques, tu étais presque une jeune fille, je te revois communiant, à côté de moi, dans la vieille.

cathédrale de Tréguier, où ont communié, pendant des siècles, ceux dont nous descendons, toi et moi. La promesse à laquelle ils ont cru, à laquelle tu as cru, ne te revient-elle pas, à la veille d’être séparée de ton mari? »

— « Quelle promesse? »

— « Celle de la vie éternelle, »

— « Îl n’y a pas de vie éternelle. »

PURE és te répondrai F par une phrase

ne saint Paul qu’un prêtre-soldat, qui

s’est fait tuer à Ypres, nous répétait dans les tranchées : Si nous n’avons d'espérance que pour cette vie seule-

ment, nous sommes les plus malheureux des hommes. » Le

— « Il ne s’agit pas de savoir si nous sommes malheureux, mais si nous sommes dans le vrai. » |

— « La vérité ne peut pas être dans des idées avec lesquelles on ne peut ni souffrir ni mourir. »

— « Regarde-moi, Ernest, et regarde mon mari, » dit-elle, avec un étrange accent de défi. « Tu verras si nous ne savons ni souffrir, ni mourir. » Et elle quitta la chambre, à son tour, en ajoutant : « Le Professeur désire que tu parles peu, et je te fais causer, causer.

Je vais te chercher une infirmière à qui Marsal donnera ses instructions. » Puis, avec un sourire, comme pour corriger la sauvagerie de sa fuite : « Adieu, Ernest, mais pas pour longtemps. »

J'avais tressailll à cette phrase où

elle invitait le Chrétien à la regarder souffrir, — et mourir, avait-elle ajouté.

Pour Le Gallic, ce mot s’appliquait au seul Ortègue. J'avais compris, moi, qu’elle se l’appliquait à elle-même. Elle venait d'affirmer à nouveau cette volonté de suicide, contre laquelle je demeurais inactif, par une prudence de plus en plus mêlée de remords. J’entrevis soudain dans le blessé l’instrument de cette action dont je ne me sen- tais pas capable. Il était le plus proche parent de Mme Ortègue, après sa mère, partie de Paris dès le début du mois d'août. J’avais médité une minute d’écrire à l’ex-Mme Malfan-Trévis. Puis j'avais renoncé à introduire dans ce drame conjugal, d’une nature si exceptionnelle, cette femme égoïste et inin-

RC a di:

igente. Je me rappelai l’évidence que

__ J'avais eue en écoutant la confession de

Mme Ortègue : l’impuissance du rai-

sonnement contre la passion, et qu'il fallait, pour dominer une âme déchaïînée,

l’influx d’une autre âme, une force

d’apostolat. Cette force, je l’avais de-

vant moi. Il me suffisait de regarder le masque si ferme de l’officier, ses yeux d’où rayonnait, à travers la souffrance, l'illumination intérieure, de me rappeler ses discours à son départ et ses propos de tout à l'heure. Croyant ce qu'il croyait et avec cette sincérité, cet homme aurait l’horreur de ce suicide à deux. Que ne ferait-il pas pour l’empêcher? Hélas! je n’avais pas le droit de l’avertir, pas le droit de trahir un

secret surpris par une indiscrétion à

demi involontaire, mais dont je ne m’estimais point. Qui sait pourtant s'il ne devinerait pas de lui-même la vérité?

Ses quelques mots pour commenter la sortie de sa cousine me révélèrent en effet une connaissance de ce caractère,

Re RER il Vavait pese

— « Et vous, docteur Marsal, » me

ddl d’abord, « que pensez- LS

complète? »

— « Non, » lui répondis-je, « mais pas davantage dans l'affirmation. Quant à ce qui touche au monde psychique, j'ai pris dès longtemps pour devise lépitaphe d’un médecin de Padoue au moyen âge. La voici : « J’ai vécu quatre- « vingts ans, j'ai étudié inlassablement, « et J'ai du moins appris une chose, à « ne pas ignorer mon ignorance... {gn0- « rantiam meam non ignorare. »

— « L'humihité, » dit Le Gallie, « est la moitié de la foi. Mais ma pauvre cousine, vous l’avez entendue? Elle me demande de la regarder souffrir, et vous avez vu comme elle est sortie en fuyant.

Quoi? Sa souffrance, tant elle a peu de force pour la supporter. Il n’y a que l'orgueil qui sache souffrir avec un

vous? Êtes-vous aussi dans la négation

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trines d’orgueil, et elle n’a pas d’orgueil. Jeune fille, elle adorait son père. Elle

a pensé comme lui. Aujourd’hui, elle aime son mari. Elle pense comme son mari. Sa personnalité a toujours eu be-

soin de s’appuyer sur une autre. C’est une femme. Que deviendra-t-elle, quand Ortègue lui manquera? »

L'entrée de l'infirmière interrompit cette conversation. Mme Ortègue l’avait

amenée. Nous ressortîmes ensemble, elle

et moi, cette fois. Sa phrase de tout à l'heure m'avait rendu le trouble éprouvé derrière la porte du cabinet d’Ortègue le jour de la terrible scène. C'était comme si je l’avais entendue renouveler solennellement le pacte de suicide, et, comme alors, il me fut impossible de me taire.

.— «Allons dans la salle de radiographie, » m'’avait-elle dit, « ranger les plaques. »

Mais ce n ‘est qu’un masque et qui cache le désespoir. Catherine a des doc-

ntréé dans la pièce :

ss « Vous avez dit à à votre. cousi 1

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répétei 1 € Et Hotel Vous êtes he: .

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toujours dans la même affreuse résolution? »

Elle ne me regarda même pas, et, marchant vers une table surchargée de plaques, elle commença de les manier en répondant simplement :

— « Toujou

J'observai qu’en dépit de son apparente tranquillité, ses mains tremblaient un peu. Cette émotion m’enhardit à continuer, et surtout qu’elle ne m'eût pas arrêté net.

— « Vous me rendrez cette justice, madame : j’ai tenu ma promesse. Je n’ai jamais parlé au Professeur. Avec vous, je n’ai jamais essayé de reprendre notre conversation d'il y a trois semaines. »

— « C’est vrai, » fit-elle, « vous vous êtes conduit en ami. Je l’ai senti, et je vous en sais gré. »

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autres blessés, du sentiment qui anime tous ces gens qui se battent pour nous.

Ne sentez-vous pas aussi que votre drame individuel est tout petit à côté de ce grand drame? »

— « C’est possible, » interrompitelle, « mais c’est mon drame. »

— « Ah! » continuai-je, « ne sentezvous pas surtout que vous n’avez pas le droit de penser de la sorte, pas le droit

de vous détacher de ce grand drame col-

lectif auquel nous devons tous prendre part jusqu’au bout? Regardez bien en face votre résolution. Vous avez voulu donner un peu de joie à votre mari, parce qu’il était malheureux? »

— « Est-ce que je ne la lui ai pas donnée? » dit-elle.

— «Soit. Tout de même, figurez-vous

ph: HE aies j'en “reMiens "

à ce que je vous ai dit alors, qu’en ce moment votre vie n’est pas à vous seule.

Vous avez entendu votre cousin Le Gal- lic. Vous l'avez vu. Vous vous êtes rendu compte par lui, plus encore que par les. =

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mille hommes qui sont là. Ces hommes ont une femme, comme vous avez un

mari. Ils ont des enfants, des mères, des

pères. Ils ont un avenir. Ils donnent tout cela. Ils souffrent dans leur chair.

Ils couchent dans la boue, sous les obus.

ls souffrent dans leur âme, pensent aux absents, pleurent en se cachant. Et il faut aller. Rappelez-vous ce mot d’un

de nos blessés : « Sortir de la tranchée,

« sur l'échelle, c’est monter à l’écha- « faud. » Ils y montent. Pour qui? Pour la France. Mais la France, c’est la somme des destinées françaises. C’est nous, je vous répète. C’est toutes nos campagnes, toutes nos villes, c’est Paris et toutes les maisons qui composent Paris : cette

clinique de la rue Saint-Guillaume, votre :

hôtel de la place des États-Unis. Tout cela, ces hommes le défendent, au prix de leur sang. Interrogez-vous en toute conscience : est-ce pour rendre possibles des aventures passionnelles, comme un

Belfort. Figurez-vous les centaines File

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ls are SA :

(MATE AS dt | suicide à deux entre ces quatre murs, qu’ils accomplissent cet immense effort héroïque? Nous le détruisons, cet effort, chacun pour notre part, si nous ne valons pas mieux à cause de lui. »

— « Vous auriez cent fois raison, »

répondit-elle, « j'ai donné ma parole. »

| Elle n’avait pas pu répondre. Comment ne pas penser : si on la lui rendait, cette parole, elle serait sauvée? Qui, on?

Celui-là même qui la tenait suggestionnée et dont J'entendais, à cette minute, le pas dans le corridor. L’occasion ne s’offrait-elle pas de provoquer entre eux une de ces explications où la présence d’un tiers fait mesure, si l’on peut dire, où le témoin empêche le dérèglement de deux exaltations qui s’exaspéreraient l’une l’autre dans le tête-à-tête? Mais le « Patron » n’eut pas plus tôt ouvert la porté, je devinai à son regard qu’il était dans une de ses mauvaises heures, et je l’écoutai me dire :

— « Marsal, j'ai réfléchi. Je ne crois pas qu’il faille attendre à demain, ni

“ EG nerez à Laugel, — ni pour

cette petite à |‘éxpltration des esquilles. Quant à l'opé- de ration, je continue à rester en suspens.

Un tel délabrement !. Quoique avec

un gaillard de cette tranquillité... Ah!

il n’a vraiment pas de nerfs. La vie céré-

brale n’a pas été éveillée chez lui. Un milieu de famille si calme, si monotone, un collège ecclésiastique, Saint-Cyr, la caserne. Toujours la règle. Aucune initiative. Aucune variété d’impressions.

Les hommes de cette espèce sont très

propres à maintenir en eux des survi-

vances. Celui-ci nous montre ce curieux exemple : la conservation atavique d’un mode de pensée, stéréotypé en lui, et qu’il adapte à tous les événements. Ça lui sert aujourd’hui. »

— « Mais si ça lui sert cependant, mon cher maître? » osai-je objecter.

— «Oh! » fit Ortègue, « je me garderais bien de toucher à son appareil mental. D'ailleurs, je serais bien en peine. Impossible de mettre ces cer-

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