‹ Le sens de la mortChapitre 26 sur 30 · TÉMOIGNAGE · texte numérisé non relu

TÉMOIGNAGE

Il est mort héroïquement. Il était mon camarade d'enfance, mon frère, et mon

: | premier * 1 € CR Le même ch SES ne

sergent depuis huit jours. Pauvre petit !

Ah! la belle attaque! On avait tout minutieusement préparé.

Les montres des chefs de section avaient été réglées les unes sur les autres.

À cinq heures du matin, nous devions sortir de la tranchée sans fusée-signal.

Pour les hommes, pas de sac. Deux cents cartouches chacun. Dans la musette, outre une boîte de singe et un bout de pain, cinq grenades. Bidons pleins d’eau et de café. Ficelés dans le dos, cinq sacs à terre vides, pour le barrage des boyaux conquis.

Avant le départ, chacun devait se creuser une marche pour sauter plus vite hors du parapet, en utilisant l’outil fixé au ceinturon. Ensuite, pas un coup de fusil. Tout à la baïonnette. Arrivés là-bas, à la grenade et au poignard.

À cinq heures moins dix, je dis :

« Faites passer. Tout est prêt? Attention. »

Alors, une fois de plus, j'ai ressenti

ce serrement ‘des entrailles eur moite dans tous les men & à est pas un indice de crainte, mais que nulle force humaine ne peut dominer.

= Nulle force humaine, mais la force di- __ vine! Delanoë et moi, nous avions com- : munié la veille. Il était auprès de moi, ‘ilme . tout bas : |

— « Je serai tué aujourd’hui, a suis sûr. »

— « Tu as peur? » fis-je en riant.

— © Non. Je n’ai jamais mieux connu le prix de la vie. Elle est si belle quand on peut la donner à une sainte cause | Et jamais il ne m'a été plus facile de mourir, parce que je n’ai jamais senti Dieu si présent. »

Tandis qu'il parlait, la clarté pâle, lente, du jour, lui donnait un aspect fantomatique, une beauté d'apparition.

Cette clarté chassait devant elle, autour de nous, un brouillard mou et humide

qui semblait couler, comme un suaire, des cubes et des piquets de notre réseau de fils de fer. Pendant la nuit, les sa-

que je voyais nettement.

___ Delanoë me dit tout dr un COUP :

__ — « Écoute, c’est un oiseau de chez nous. »

J’entendis qu’une alouette saluait | l'éveil de ce froid matin du premier au- 4 tomne.

Tout m apparaissait gris, lointain. Je n ’apercevais rien de notre but. À trois cents mètres, je devinais leur tranchée, avec ses yeux noirs, béants à ras le sol.

Des créneaux serrés et bien gardés trouaient le remblai marneux. J’avais repéré le terrain, la veille, avec ma jumelle. Je connaissais l’emplacement exact de leurs quatre mitrailleuses qui flanquaient leurs défenses et rendaient presque impossible l'approche des courtines et des lignes en retrait.

Si, par malheur, notre lourde n’avait pas, à l'heure de l’attaque, fourni son maximum de travail, si leur réseau barbelé tenait encore, c'était mathéma-

Nepal savait: EXT aussi ex n qu -moi. Il me dit encore :

— « Trois cents mètres à Ja baïon-

nette, c’est une absurdité. Mais, re-. e

garde. » | ; Il me montrait, environ à due cents mètres, un pli de terrain à peine accen-

tué donnant l’angle mort nécessaire pour abriter les hommes couchés. C'était

le salut possible, le temps de laisser arriver à notre hauteur la deuxième vague de renfort avant de repartir ! Il ajouta :

— « Nous avons une chance pour nous. »

Cinq heures moins cinq : « Baïonnette au canon !.….

Un long frémissement d’acier, heurté d’éclairs rapides. Les poings serrent le fusil. Delanoë et moi regardons nos hommes. |

Ah ! nos frères de deux mois de souffrances et d’espoirs, nos humbles frères que nous allons jeter dans la fournaise, d’un geste, comme nous voudrions em-

| brassér vos pauvres visages FA creusés !

Féai E,

Lesquels de ceux-là, pleins d’ séoube et de jeunesse, vont tomber tout à l’heure?

Juste à cette minute, et comme si un

courant avait uni nos pensées, je sens sa main prendre la mienne : — « Adieu,

Ernest. — Au revoir, François, » répondis-je. — Mais lui, de nouveau, et si grave : « Adieu. »

Cinq heures! cinq heures! « Mes

petits gars, c’est pour la France, en avant !»

D'un seul coup tous les képis, toutes les baïonnettes, toutes les poitrines ont

. jailh de la tranchée sombre. La ligne serrée

s’est ébranlée, couchant l'herbe haute.

Ils nous ont vus!

Tac! tac! tac! Les mitralleuses donnent sans trêve. Les balles nous claquent en pleine face.

« Plus vite ! » Ah! le son mat de la chair traversée, des os brisés net, le cri étoufté, la suprême injure du voisin qui

roule en maudissant le Boche !

ee têtes: « Plus dites psanpu, les aurons. »

« Couchez-vous ! » C’est labs pour deux minutes, la crête bénie. Aplatis, silencieux, essoufflés, nous reprenons haleine.

— « Delanoë? »

Ah! Delanoë saigne. Il est pâle. Le sang tombe de sa joue sur sa capote claire.

— « Touché? »

— « Mâchoire traversée. Ce n’est rien.»

— « Tu vas aller à l'arrière, te faire panser. »

—.« À l'arrière? Tu veux rire. Jamais de la vie. »

— « Tu vas y aller. Comme ton lieutenant, je te l’ordonne. »

— € Et moi, comme ton ami, je reste et je ne te quitte pas. »

Déjà! Voici la ligne de renfort qui nous atteint, déferle. Pour la deuxième

Se

FA

LT

Alors c’est la ruée, la trombe hur- Jante. A toute vitesse cent mètres.

Quelques secondes. « En avant! En

avant ! » Le front baissé, le cœur bat-

tant, les dents serrées, trébuchant, emportés vers la ligne blanche que je vois maintenant et qui crache la mort sans arrêt. « En avant! En avant! En avant !.. » Et c’est le heurt des corps qui sautent, s’abîment, s’effondrent, la pointe dans la chair des autres écrasés, implorants, fuyants dans leur tranchée, l’horrible corps à corps, à coups

de couteau, les blessés qui s’étran-

glent.

— « Barrage à gauche, vite, vite !.. »

— « Kamerad! Kamerad !.. »

— « Assassins! Lâches ! Bandits !

Louvain! Termonde!... Les sacs de terre ! Les créneaux !.. Les créneaux !..

Vive la France !.…. »

ALP NE pas ge cr fois, je me dresse et crie à mes hommes :

— « Debout, mes gars! Hardi! en avant! » ! le

tant des nôtres tombés dans la plaine!

Dans ce silence, j'ai appelé avec angoisse, la gorge serrée : « Delanoë ! es lanoë! Delanoë! »

Je l’ai trouvé, la face contre la terre.

Sur son pauvre et fier visage de soldat, la mort s'était acharnée. C’est là encore qu’une grenade l’avait mutilé, achevé, mais sans toucher au cordon du scapulaire, et il gisait, le Sacré-Cœur de Jésus sur son cœur. Cor Jesu, spes in te morientium, miserere nobis.

— « J’ai eu encore une autre raison pour ne pas publier cela, » dit Le Gallic, quand sa cousine lui eut rendu les papiers. « Je n’ai pas voulu que sa mère

à LE | a de ete Re dans Es] ciel. On eût dit qu'il illuminait pour ak notre victoire. Partout le silence, l'affreux silence d'après, qui ne sera jamais plus rempli du vibrant « Présent ! » de

LES ja” me Eee HE ie sût la défiguration de ce fils qu’elle ai-

mait tant. C’est elle qui m’a chargé du petit travail que vous me reprochiez, mon cousin. Mais je l’ai fini. Mme De- lanoë veut envoyer ce Memento à tous les hommes de la section de son fils Maintenant que tu sais comment il est mort, Gatherine, tu me diras si les phrases que J'ai choisies te paraissent convenir. ) |

Il dl à Mme Ortègue une autre feuille, isolée. Elle la lut, en silence cette fois. Elle allait la rendre au blessé quand Ortègue intervint :

—«Est-ce que le mécréant peut voir? »

— « Naturellement, » dit l'officier, « et le docteur Marsal aussi. »

Je les ai sous les yeux en ce moment même, ces textes que j'ai copiés le soir même. Je les transcris tels quels. Moi aussi, comme Le Gallic, je rédige un témoignage. J’apporte un document sur deux façons d'interpréter le problème de la mort. Ces textes choisis par l’officier breton pour l’Image Mortuaire de

L'ba sté L. das Da te er le hé le de ir

son compagnon’ n détiRes es rep mieux que tous les commentaires, 8 de ces deux façons. Juxtaposés à à ce ré cit de bataille, ils l’éclairent et s’e

éclairent. Nous tenons là, me SEEN

t-il, ramassée dans un raccourci révéla-

teur, toute la psychologie des Delanoë et des Le Gallic. Car ils sont légion, dans notre armée, ces « centurions de l'Évangile, » comme les avait appelés le prêtre, et Le Gallic était si sincère, qu'il réalisait dans sa personne le type accompli d’une certaine espèce d'hommes, toute volonté dans l’action, toute foi dans la prière, et l’action les menant à la prière, comme la prière les mène à l’action. Le symbole de cet état d'âme est l’épée, l’outil de bataille, quand vous la prenez par la poignée.

Au repos et plantée dans le sol, c’est la croix. De tels individus sont-ils de purs ataviques, comme le prétendait Ortègue? Alors, pourquoi le pays trouve-t-il en eux précisément les ouvriers qu'il réclame, aux heures du suprême dan-

F #5 sum fs à SR as.

membres? Pourquoi leurs manières de sentir et de penser sont-elles celles qui . obtiennent de l'organisme national son Fe puissant rendement? se En tête du projet de l’Image Mortuaire, Le Gallic avait tracé une croix.

__ avec la devise légendaire : Zn hoc signo.…., puis les phrases suivantes, chacune avec = sonindication d’origine :

Moriamur in simplcitate nosträ.

(Les Macchabées.)

Moi qui suis soumis à des supérieurs, j'ai des soldats sous mes ordres. Je dis à l’un : « Va, » et il va. Je dis à l’autre : « Viens, » et il vient, et à mon serviteur :

« Fais cela, et il le fait. »

{Saint Mathieu.)

Prialee de 1. Société Ra ils sont pa ù de

Mais lui, il a été transpercé à cause de nos péchés, brisé à cause de nos crimes ; le châtiment qui nous donne la paix a été sur lui. Par sa meurtrissure, nous avons été guéris.

( Isaïe.)

Faites que je trouve beau ce qui paraît mesquin aux autres hommes, Dieu des armées. Ah! si vraiment vous êtes là, dans cette hostie, daignez voir que je ne suis pas mauvais, et que, moi aussi, je suis digne de donner ma vie pour une idée.

(De « l’Appel des armes », le livre de mon ami, le lieutenant Ernest Psichari, petit-fils de Renan, tué à l'ennemi, son chapelet au bras.)

svt

# v, 2. Écrit de la main de la file de Taine, : ur un paroissien.)

É De même que les souffrances du Christ abondent en nous, de même aussi par le Christ abonde notre consolation. :

(Saint Paul.)

# DE # x

Jésus-Christ achève sa passion en nous. | ee

LE Dé die - na

( Pascal.)

— « J’ai lu quelque part un compte rendu de l’autopsie du cerveau de Pascal, » dit Ortègue en me passant le Memento, «1l faudra que je vous le cherche,

PRE ‘de de rs à Ci |:

n'Ufionde "de Dot Copé De di

du ru pi de bi

vé

geuses, je Pete encore, que vous nous avez décrites, mais féroces, con venez-en, et ces sentences d’un idéalisme transcendantal.

— « Elles en ont un sen, » dit

Le Gallic.

— « Lequel? »

— « Le sacrifice. »

— « Et puis, » fit Ortègue sans répondre, « si Mme Delanoë trouve un peu de consolation à cette lecture, je.

n’y vois pas d’inconvénients. En revanche, j’en vois beaucoup à ce que vous bouquiniez des livres pour y chercher ces phrases ou d’autres. Ce que je veux, c’est le repos absolu de la tête et son immobilité. Car vous devez cruellement souflrir, en écrivant, avec une lésion de tout un éventail nerveux dans votre région occipitale. Vous a-t-on fait votre piqûre de morphine, ce matin, et à quelle dose? »

te ni e Du « nr a esfuiénps » dit Mme SE . ve #

— « Comment, refusée? » interrogea +de Professeur.

— « Oui, » répondit Lo Gallic. « La douleur est pénible, mais supportable.

Elle ne le serait pas, que je la supporte-

__ vais, plutôt que de la supprimer. Vous

vous souvenez, mon cousin, de ce que je vous disais à mon passage ici, qu'il faut payer pour soi-même et, si l’on peut, pour les autres? Voilà pourquoi j'essaie d’avoir la force de souffrir, quand ce ne serait que pour ceux qui ne l’ont pas. »

Une contraction crispa soudain le

sombre visage d’Ortègue.

— « Pour qui dites-vous cela? » fit-1l d’un ton brusque.

— « Mais pour personne en particu-

her. »

— « Si, pour moi, pour moi, » reprit Ortègue, âprement. « Et cela, parce qu’on vous a raconté... Mais qui donc vous a parlé ici? » Un véritable accès de

fureur s’emparait de lui. Il marcha sur

un ne vous. » — ee se retour-

restes un instant de plus dans cette chambre. Je ne veux pas que tu y reviennes. Entends-tu, je te le défends.

Sors |! mais sors donc ! »

Mme Ortègue obéit, sans un mot, sans un geste. Nous demeurions tous les trois comme stupéfiés par cet inqualifiable éclat, dont celui qui l’avait commis sentait déjà la honte. Il s’était assis, encore tout tremblant, et ne nous regardait pas. J’appréhendais que Le Gallie ne se laissât emporter, lui aussi, à quelque violence. Il était devenu très rouge,

nant vers sa femme : « C’est toi, Catherine. C’est toi. Je ne veux pas que tu

Po nil ais 5 DIRE DIRE ES

LE SENS DE LA MORT 197 puis très pâle, comme un homme qu’agite une secousse d’indignation aussitôt réprimée. Ortègue rompit le premier ce cruel mutisme en disant au blessé simplement, comme s’il n’était venu dans cette pièce que pour une besogne médicale :

— « Voulez-vous me donner votre pouls, mon cher Ernest? »

Il avait ôté son gant. Ses doigts, noircis par l’ictère, se posaient sur le poignet blanc du jeune homme.

— « Pas de ralentissement, » continua-t-il, pas d’intermittence. C’est bon signe. Vous n'avez toujours pas de vertiges, couché dans votre lit? Bon encore... Vous m’entendez bien? Oui...

Pas d’oppressions? Pas de nausées?.… »

Toutes ces questions indiquaient son appréhension secrète, celle qu’un syndrome bulbaire ne vînt soudain juger sévèrement une situation, calme en apparence, mais chargée de redoutables possibilités.

— « État stationnaire, » ae il en

se tournant vers moi-et. odeurs son gant, « donc favorable. Mon pronostic

reste le même : toutes les chances de

guérison. Du repos. Encore du repos.

Toujours du repos. »

Il s'était levé, parut hésiter une seconde, puis, mordillant sa moustache, et, d’une voix plus basse, que ne sou:

tenait plus l’accent affirmatif et dominateur du maître imposant son AVIS :

— « Certains silences sont des leçons, Ernest. J’ai compris le vôtre. Je suis très malade, vous savez, et je ne contrôle pas toujours mes nerfs... C’est vrai, je prends de la morphine, moi, et je ne veux pas souffrir. Avec mes idées, j'ai raison, comme vous, avec les vôtres, vous avez raison de vouloir souffrir.

Pour un moniste comme moi, la souffrance est une horreur inutile. Je n’en ai pas peur. Je n’ai peur de rien. Je la trouve absurde, voilà tout. Cela posé, oui ou non, ma femme vous a-t-elle dit que je prenais de la morphine? »

a à fr cé à des, Lumittiisnisil

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oo — + SEE » ER fes Gallic. « Je e vous en donne ma parole. »

— « La connaissant, j'aurais dû en

être sûr, » reprit Ortègue. « Je lui ai fait injure, à elle, » 1l répéta désespérément :

« à elle! Il y a des instants où je suis

un pauvre homme. Je n’avais pas besoin

de cette preuve pour savoir que notre moral exprime simplement nos dispositions organiques. Je viens d’avoir un véritable raptus psychique. Il est passé.

Mon ami, soyez bon pour moi. Acceptez que votre cousine soit une de vos infirmières. Je vous le demande. »

— « Mon cousin, » fit Le Gallic, « vous me permettez d’être absolument franc avec vous? »

— « Certes, » dit Ortègue. Je vis au frémissement de sa bouche que l'irritation de tout à l’heure le reprenait.

— « Hé bien! » répondit l'officier, avec le même accent de réflexion et de scrupule, « je vous demande, moi, de ne pas insister. Ne voyez aans ma prière que ce que j y mets, mon profond désir

TV

in que mes désaions jours soient c 0

retraite, que d’inutiles anxiétés ne les “4e troublent pas. Car ce sont mes derniers + à

jours, je le sens, et vous-même... » Il interrompit la dénégation d’ Ortègue, «vous venez de me prouver, en m'interrogeant, combien votre diagnostic hésite encore. En tout cas, » sur une nouvelle dénégation, «1l n’est pas impossible que ce soient mes derniers jours.

Cela me suffit pour que j'en veuille employer toutes les minutes à me préparer.

Le Fiat n’est encore que sur mes lèvres.

Il n’est pas complètement prononcé dans mon cœur. Il me faut ma paix. En ce moment, vous me donnez le noble spectacle d’un homme qui, ayant cédé à une impatience trop explicable, s’en punit par une générosité. J’ai toujours vu, dans ma vie, que ces retournements vers en haut, après une faiblesse, sont, du petit au grand, le propre des belles âmes. Mais pourquoi vous êtes-vous impatienté, irrité?’ Parce que, ma cousine et moi, étant plus que des parents,

émet lrstaiardesitiital

“lé

dis

des amis de toujours, vous avez sup-

posé qu’elle pouvait m'avoir initié aux

épreuves que vous traversez ensemble. Cette susceptibilité du cœur, elle vous reprendra. Elle est si rose En tout cas encore, elle peut vous reprendre.

Cela suffit pour que je désire n’avoir pas ma cousine comme infirmière. Âttendons du moins, » Ortègue s’énervait, visiblement, de plus en plus, « attendons jusqu’à demain. Nous en reparlerons plus froidement. Rien ne presse. »

— « Ernest, vous me faites cruellement sentir que je n'ai pas été moimême, » dit Ortègue. « Pour un Chrétien, vous manquez un peu de charité. »

Il s’en alla sur cette parole. Je me préparais à le suivre, quand le blessé me retint en me disant :

— « Rendez-moi un service, docteur Marsal. Je sais que M. l’äbbé Courmont s’absente cette après-midi. S'il n’a pas encore quitté la Clinique, je désirerais le revoir avant qu'il ne sorte. En me

l’envoyant, vous m'obligerez beaucoup.»

Une infirmière rencontrée sur l’es-

calier me dit qu'elle venait de croiser l’aumônier dans la cour. Je me hâtai.

Il avait déjà passé la porte. Je ne l’atteignis qu'à l’angle de la rue Saint- Guillaume et de la rue de Grenelle. Le pauvre abbé eut un geste de consternation en me voyant arriver vers lui, la tête nue et dans ma blouse d’hôpital.

— « Le lieutenant est plus mal? »

interrogea-t-1l, me prouvant ainsi combien il s’intéressait à son « Centurion ». |

— € Non, » lui dis-je, « mais il veut vous voir. » Et j'appuyai sur l’insistance presque anxieuse du blessé, sans raconter, bien entendu, le fâcheux épisode qui l'avait précédée, et, je le comprenais, provoquée.

er dis suc dati biais ns tés

— (J'y vais, » dit simplement le

prêtre. Il opposait maintenant à ma curiosité ce visage atone, que je connais si bien, celui que nous prenons dans les consultations, nous autres. Comme je Paccompagnais, 1l me demanda sans préparation :

— « Croyez-vous, docteur, que le heutenant pourrait être transporté, sans danger, dans un autre hôpital? Je veux dire à la campagne, par exemple? »

— « Mais non, monsieur l’abbé. Jamais le Professeur ne le permettrait.

Pourquoi, d’ailleurs? »

— « Parce qu'avec des convictions si différentes, et nerveux comme est M. Ortègue, j'appréhende un conflit entre eux. M. Le Gallic est un grand soldat. Malgré cela, ou à cause de cela, peut-être, c’est un cœur si sensible ! »

Il me quitta sur ce mot, dont la signification était bien vague. J’y vis l’indice, comme aussi dans cette suggestion d’un transfert, que le séjour à la Clinique n’était pas envisagé sans inquié-

ee LORT 7 Te ver RE sans nd La pe pective d’un conflit d'idées avec le m

de sa cousine justifiait-elle cette ap-

préhension chez l'officier, et surtout qu'il | |

l'eût communiquée au prêtre? Pourquoi

le faisait-il appeler maintenant, aussitôt

après l'offre d’Ortègue? Sa fervente piété devait le rendre accessible à tous les scrupules. Je revis soudain: l’expression si grave de sa physionomie en écoutant cette offre. J’entendis l’accent,

. presque implorateur, avec lequel il avait

parlé du calme nécessaire à ses derniers jours. Non, le croyant ne redoutait pas un conflit d'idées avec l’athée, Il redoutait son propre cœur. Je me rappelai aussi le « certain discours sur la montagne, » comme disait Ortègue. J'avais lu trop souvent, moi-même, ces chapitres V, VI et VII de l'Évangile de Matthieu, le morceau classique de cet « immense succès de librairie, » pour parler de nouveau comme l’ironique Ortègue. Un verset me revint, dont j'avais

AUTRE 5e

jours ‘admiré Ja AA TTEUE | pro

« Et moi je vous dis que quiconque re-

garde une femme avec convoitise a déjà commis l’adultère avec elle dem son op »

te es: le voilà, le vrai motif. Il

l'aime. »

Cette Fret ne se fut pas ere tôt prononcée dans mon esprit qu’elle fit certitude, et tandis que j'allais de chambre en chambre, — c’était l’aprèsmidi, — pour vérifier l’exécution des ordonnances du matin, mon imagination vagabondait, bien loin des tristesses de la Clinique. Elle me transportait à Tréguier, la vieille cité pieuse, ennoblie par sa cathédrale, et dans cette campagne bretonne où Ernest Le Gallic et Catherine Malfan-Trévis avaient erré ensemble, à quinze ans. Mes anciennes hypothèses sur le passé des deux cousins reprenaient corps. Elles se précisaient. J’entrevoyais une innocente et loin-

fonde, le trait de lumière projeté sur les” rapports de la pensée et de l’action :

5 vague souvenir, dev evenue sion chez lui. À quinze ans, un aol scent et une jeune fille sont vraiment du même âge. Ils s’aiment ou ils croient s’aimer. À vingt ans, cette parité d’âge n’est plus que dans les dates. La jeune fille qui peut se marier, fonder un foyer, être mère, atteint déjà une étape de la vie plus avancée que celle où s’attarde le jeune homme à peine sorti de ses études, et dont la carrière n’est pas commencée. L’idylle esquissée apparaît à la jeune fille comme un enfantillage. Elle est attirée maintenant vers l'homme qui peut lui servir d’appui, vers le prestige de la force en pleine maturité. Elle oublie le naïf roman où tout était rêve, où n’a été prononcé aucun mot d'amour et dont les seuls épisodes furent des battements de cœur trop précipités, des promenades trop prolongées, des bouquets acceptés, une robe plus souvent mise, parce qu’elle seyait. Quand elle pense à ces ébauches d'émotion, la jeune

n a emme sourit, sans 8 s'y reconnaître. Le | jeune homme, lui, n'oublie pas si vite, et s’il est un ce Gallic, un de ces Bre-

tons constants et songeurs, timides et repliés, chez qui le temps creuse les im-

pressions, au lieu de les effacer, il con-

tinue d’aimer la petite fiancée de sa quinzième année, avec une passion en-

dolorie et grandissante. C’est une plaie qui saigne en lui et qu'il cache, surtout à celle qui l’a causée. Il s’en voudrait d’un reproche, d’une plainte, et il goûte une douloureuse volupté à rester d’autant plus fidèle qu'il a été plus méconnu. Si elle et lui n’étaient pas de la

même famille, l’absence le guérirait,

mais il la voit sans cesse. S’il se prêtait, comme ses camarades, aux dérivations du plaisir sensuel, cette fleur de romanesque se flétrirait chez lui comme chez eux, mais c’est un Le Gallic et c’est un dévot. Sa pureté nourrit sa ferveur d’amour. Celle qu’il aime est mariée. Il ne se pardonne de continuer à la chérir qu’en s’interdisant même les privautés

femme aussi ardemment qu'il aimait la sienne, on a comme une divination des sentiments qu’elle inspire. Ortègue savait d’intuition le secret de Le Gallie, que Mme Ortègue ignoraït jusqu'ici. Je comprenais cela encore, que cette femme avait toujours considéré son cousin un peu comme un enfant et beaucoup comme un simple d'esprit. Épouse et fille de savants, elle n’avait jamais aperçu ce que j'avais entrevu lors de la première visite de l'officier à la Clinique, ce que je venais de constater au chevet de son lit de blessé, l'amplitude extraordinaire de vie intérieure que lui donnait sa foi religieuse. Commençait-elle de faire cette découverte devant tant d’héroïsme, tant de résignation, tant de charité, tant de certitude? Évidemment, Ortègue le craignait. Son accès de jalousie s’expliquait alors, et aussi

2 pan et tout, pps urnes Fer Vat- ee titude d’Ortègue ! Quand on aime une

tentation, et combien forte, que de se sentir enfin connu, compris, peut-être

aimé ! : SPA | D.

st | 2? ANS XXII r<. PR

était là une de ces constructions psychologiques comme j'en ai tant bâti dans mon existence. Sans doute, cette misérable infirmité de ma claudication, en me mettant un peu en marge des autres, m’a rendu plutôt spectateur -qu’acteur dans la tragi-comédie de la vie. J’ai beaucoup regardé. J’ai imaginé beaucoup. Je me suis beaucoup et souvent trompé. Pas cette fois. Ma terreur de voir s’accomplir le forfait, — je continuais d'appeler ainsi le suicide à deux, — tendait toutes mes facultés d’observation ; et que j'y visse juste dans l'intérêt intellectuel soudain provoqué

AUS rale de son cousin, ] Riu s Le St > rés

prestue aussitôt. Comment l'abbé mn 18 y était- :

il pris pour dissiper les scrupules de Le Gallic? Les jugeait-il de simples i imaginations? Ou bien considérait-il la présence de Mme Ortègue au chevet du blessé comme une possibilité de conversion pour elle, et qui sait, pour le Professeur? Toujours est-il qu’un tacite accord s'établit, et que la jeune femme commença de rendre à son cousin quelques services d’infirmuère. Elle aidait à son pansement. Elle veillait à ses repas.

Quoiqu'il s’interdît visiblement d’avoir avec elle de longues causeries, les quelques mots qui lui échappaient de temps en temps sur son interprétation de l’existence, les jugements qu'il portait sur les choses et les gens, les livres qu’elle lui voyait lire, toutes les révélations aussi de sa richesse d’âme la préoccupaient.

Assez déjà pour qu'après quarante-huit heures de ces soins, elle me demandit :

véne etat lendidtt diese

— « Personne d’autre que ma mère, Je veux dire : vraiment connu. Mais le propre du dévot sincère, c’est qu’il se cache. Encore une règle de l'Évangile et

toujours dans le « certain discours »

— Pour toi, quand tu veux prier, entre

dans ta chambre et prie dans le secret. »

— « Mais ceux que vous avez sus des dévots sincères, même sans bien les connaître, avez-vous observé que leur croyance leur donnât de la force? »

— « Je ne vous comprends pas bien.

Croire est une force par soi. »

— « Je vous pose mal la question.

Je voudrais savoir ceci : pensez-vous que la force déployée par mon cousin, aujourd’hui devant ses souffrances qui sont très grandes, hier devant la mort qu’il a bravée si froidement, que cette force, je répète, lui vient de ses idées ou de son caractère? »

— « Des deux, » répondis-je, « car les deux sont liés. »

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de la force dans Me erreurs rs complète

Elle n’en était qu'à l stulmemett 1

très étonné moi-même, soutenir avec.

son mari une discussion qui dénonçait trop clairement l’évolution en train de s’accomplir dans son esprit.

— « Vous savez ce que Le Gallic m’a dit tout à l’heure? » avait commencé Ortègue. « Je vous le donne en mille, — Jui, un officier et qui était là ! — que la bataille de la Marne est un miracle...

Pourquoi? Parce qu’elle ne s’expliquera jamais stratégiquement, paraît-il. — «€ Hé bien! » lui ai-je répondu, « dites

Cqu’elle ne s'explique pas, que nous

« n’en connaissons pas les conditions « suffisantes et nécessaires, mais il y en € a eu. » — « Oui, » a-tl dit, « de sur- « naturelles. » — Avouez, Marsal, que penser ainsi, en 1914, c’est étonnant.

Mais les stéréotypies séculaires!.. »

Quelques jours plus tard, je l’entendis, 4

nd L

Nr nd » ft ras ir à HU) — € [ n’y a que de ça, » répondit-il TES — « Mais alors. » 5»301 7 ‘ Elle hésitait. Il insista : NS M.

— « Mais alors, quoi?»

— « Alors, l'hypothèse de Le Gallie .

pourrait être vraie aussi bien qu’une > autre? » f — « Raisonne un peu, » reprit-il. «Tu ignores ce quil y aen ce moment dans la chambre à côté? S’ensuit-1l que tu aies le droit de penser qu’il y a dans cette chambre un centaure ou une licorne, animaux fabuleux? Nous ne savons pas ce qui est l'inconnu. Nous savons parfaitement ce qu’il ne peut pas être. »

— « Tout de même, » dit-elle, « les ondes hertziennes, le radium, avant qu'on ne les eût découverts. »

— « Où veux-tu en venir? » interrompit Ortègue.

— « À ceci : que des forces peuvent travailler l’univers, dont nous ne soupçonnons même pas l’existence. Quand

eee »

— « Mais, » répliqua-t- -elle, « s’il n° y.

avait pas une part de réalité, nn

qu'elle soit, dans ses croyances, com-

ment y puiserait-il de la vigueur? Ce qui agit sur le réel est nécessairement réel. à

— « Ce qui agit sur lui, ce sont ses idées, et une idée fausse détermine une volonté autant et plus quelquefois qu une idée vraie. » k

lei, je ne pus rent d’intervenir. Les objections soulevées par Mme Ortègue offraient trop d’analogie avec celles qui hantaient mon esprit, depuis ces dernières semaines. La discussion m'intéressait maintenant pour mon propre compte :

— « Est-ce bien exact, mon cher maître? Certes, une idée fausse peut nous faire agir, mais très vite notre ac-

un démenti.» | | — « Et vous trouvez que le réel n’in-

fige pas un démenti aux fantasmagories

mystiques de Le Gallic? Quand ce ne serait que cette affreuse guerre. »

“—« Je ne trouve pas, mon cher -

maître. Il l'interprète et il s’y adapte. »

— « ÂAvais-je assez raison? » s’écria-

t-1l. € Primd purgare. Le virus reparaît chez vous aussi. J’en appelle à votre intelligence à tous deux, non pas à votre sensibilité ou à votre imagination. Ni nos désirs ni nos rêves ne comptent,

dans la recherche de la vérité. Il s’agit

de nous faire une conception du monde”

en accord avec les données de l’expérience scientifique, données que nous

devons avoir le courage de considérer

comme intangibles. Or, de toutes les conceptions, une seule ne contredit pas ces données : une énergie éternelle, infinie, toujours identique en ses éléments et en ses lois, qui crée, détruit, renouvelle inépuisablement, sans commencement,

Ai LES à. :

connaissons pas toutes. De là, des here

rités que nous appelons des mystères et qui ne sont que des interférences. Nous y logeons des désirs et des songes. Voilà le Surnaturel. Il est vrai que si l’on parlait à Le Gallic d’interférences !.. Après tout, il sait peut-être qu’il y a des rayons lumineux, et que leur rencontre produit une diminution de lumière. Il a dû faære un peu de physique pour entrer à Saint- Cyr. Pour ce que ça lui sert !.… »

Il avait proféré cette dernière petite phrase avec tant d’âcreté que la conversation tourna court, La jalousie lui

comme moi. J’observai que, pendant les jours qui suivirent cet entretien, ses visites à la chambre du blessé commencèrent de se faire moins fréquentes. Elle envoyait une infirmière la remplacer,

s’en était certainement ere compte |

une fois sur deux. En revanche, son assiduité auprès de son mari augmentait encore. Sans cesse elle revenait dans son bureau, quand il s’y reposait. Était-il là? Elle ne le quittait pas des yeux, in-

quiète à sa moindre impatience, empressée à le désarmer en prévenant ses

moindres fantaisies. J’observai aussi que ce redoublement d’attentions semblait

accroître l’irritabihité d’Ortègue, au lieu de l’adoucir. Il devenait le malade 1ingrat qu en veut de sa maladie à ceux qui la soignent. « Quelle est la personne qu'Œdipe déteste le plus? » me disait un jour un tabétique de mes clients, auquel je reprochais sa dureté pour une parente qui lui prodiguait son dévoue-

ment. « (l’est Antigone, parce qu’elle

à a » Me moi, * grandissante d’Ortègue pour sa Ds

je me rappelais cette cynique déclara- { tion, et je sentais que cette boutade

cachait, hélas ! une triste vérité humaine.

Mais n’y avait-il chez Ortègue que de

l'injustice? Oui, pour quiconque eût re-

gardé aux actes seuls. Quand on connaît un ménage, comme je connaissais celui-là maintenant, dans ses dessous profonds, les actes ne sont rien. Les sentiments sont tout. Mme Ortègue aurait fui la Clinique, par incapacité de supporter la déchéance de son mari, le malade lui en aurait gardé moins de rancune. Îl aurait pu se dire : « Elle souffre trop de me voir ainsi. Elle m’aime encore. » Mais pour lui, comme pour moi, cette multiplication de petits soins matériels trahissait un constant effort volontaire. Surtout cette fuite systématique, cet évitement de son cousin, démontrait qu'elle se débattait. Contre quoi? Contre l'invasion en elle, non pas

d un nouvel amour on. être, mais d n

d’homme devenait vivante pour elle. Le langage est une algèbre si grossière,

quand il s’agit de traduire des nuances

de sentiments, les formules y flottent

dans un tel à peu près, que je ne trouve

pas de mots précis pour traduire une situation morale dont j'ai si bien distingué les cruelles étapes, le drame d’une âme arrivée vis-à-vis d’une autre à une espèce de saturation, et découvrant avec un affreux remords cet aboutissement des tendresses d’autrefois. Il est bien technique, ce terme de saturation, bien brutal. Il exprime avec tant d’exacti-

tude cette impossibilité où se trouvait

Mme Ortègue d’éprouver par son mari

une émotion neuve! Tout était neuf,

au contraire, dans les sensations que lui donnait la poésie soudain révélée chez son camarade d'enfance. Elle l'avait connu un enfant sage, un bon jeune homme, un saint-cyrien bien noté, un officier appliqué. Elle retrouvait un

nouvel intérêt. Une autre personnalité

que dans sa volonté. Quand elle m avait dit, dans notre entretien tragique, son | horreur, son dégoût pour les femmes qui aiment après avoir aimé, qui se renient elles-mêmes à leur passé, cet aveu lui avait échappé : « Le plus affreux, c’est qu’en vivant, et malgré soi, on change ! »

Elle se défendait déjà contre les tarissements de sa sensibilité. La folie de son offre de mort n’avait pas eu seulement pour motif l’irrésistible besoin de consoler une effroyable détresse. Elle avait voulu se donner, à elle-même, une preuve qu’elle demeurait absolument, aveuglément fidèle à son amour. Comment se faire encore cette illusion, maintenant qu’un sentiment grandissait à côté, d’autant plus fort qu’il s’accompagnait d’une reviviscence? La jeune fille pieuse qu’elle était, avant que l’hypnotisme de la pensée paternelle n’en fît une incrédule, renaissait obscurément dans son cœur.

imaginative que réelles n'existait Lu

pere Esgrhséhh ts sidi

traces de Re Re moins ressentis que

rêvés, le souvenir, jadis aboli, avivé soudain, du roman silencieux de sa quin-

zième année. Dans les propos que l’infirmière et le blessé échangeaient devant moi, devant Ortègue, au hasard des circonstances, ces mots : « Te rappelles-tu ? »

passaient, repassaient, sans cesse. Les anciens compagnons de jeu se reportaient à des scènes, insignifiantes pour tous, excepté pour eux. Ortègue en était absent, mais n’était-ce pas, pour sa femme, un des attraits de ces évocations? Elle s’y détendait du cauchemar actuel.

Peut-être aussi, — je ne transcris cette idée qu’à titre d’hypothèse, — y avait-1l là un effet de cette ambiance psychique, à laquelle je reviens toujours.

À quels signes reconnaissons-nous la présence d’une énergie, l’électricité par exemple? À ceci qu’elle nous impressionne directement, ou bien qu’elle se transforme en une autre énergie qui nous impressionne à son tour. La lu-

à NS

mère. et la chaleur ap

L ol

psychique, indépendant des centres nerveux et où ceux-ci puiseraient leur force, est donc possible. La formule de Blainville, que le cerveau est le substratum et non l’organe de la pensée, n’enveloppe-t-elle pas une hypothèse analogue à la mienne? Je m’égare. Je voulais seulement rattacher à une loi plus générale un phénomène, auquel j’ai assisté, de télépathie ou plus justement de télesthésie. Myers la définissait : « La transmission d’impressions d’un genre quelconque entre un cerveau et l’autre, indépendamment de toute voie sensorielle connue. » Gœthe, qui fut un grand esprit scientifique, disait aussi : « Une âme peut, par sa seule présence, agir fortement sur une autre âme. » Cette prise morale que Le Gallic commençait d’exercer sur Mme Ortègue, n’était-elle pas

Nôos ne la percevons pas ren it et ainsi s'explique qu'elle ait été ignorée si longtemps. L’existence d’un milieu

D ‘une action de Let A il l' avait aimée ae et il l’aimait passionnément, je l'aisu

depuis, sans se le permettre. Aucun doute qu’il ne l’associât au continuel dialogue avec Dieu, que ses prières et ses méditations prolongeaient indéfini-

“ment. Tout se passait comme si des ra-

diations émanées de ce foyer d’amour secret enveloppaient, influençaient la jeune femme. Tels deux pôles reliés par un courant magnétique. Mais qui dit courant, dit milieu conducteur. Peutêtre enfin, — je passe au point de vue où se serait mis Le Galhc lui-même, — assistais-je simplement à l’un de ces miracles invisibles à l’incroyant, et qui, pour la foi, sont quotidiens? Oui, peutêtre l’ardente prière du blessé obtenaitelle l’exorcisme de l’ensorcellement qui pesait sur la malheureuse depuis des semaines? Qui sait?

Ces hypothèses sollicitaient ma pensée dès cette époque. Elles l’intéressent encore. Mais qu'importaient, pour le mari agonisant, les causes de cette évo-

rieux et passionné, que la SE Se 3 sait irritable et que la jalousie devait

rendre cruel? Les troubles de ce cœur de femme, si longtemps à lui, et leur origine, ne pouvaient échapper à sa perspicacité, d'autant plus aiguë que l’émulation sentimentale entre Le Gallic et lui se doublait d’une autre. Ortègue était aussi passionné dans son irréligion que dans son amour. Avoir un croyant de cette ferveur comme rival redoublait son supplice. Quand j'y songe aujourd’hui, et à distance, je frémis à l’idée du martyre que furent ses derniers jours, passés à se taire. J’ai su depuis que sa femme n’arrivait pas à lui arracher un mot, durant des heures et des heures.

Comme dans un château écroulé le donjon reste debout, attestant par sa hauteur la magnificence de l’édifice détruit, du triomphant Ortègue que j'avais connu et tant admiré, la fierté seule demeurait. À travers ces confidences de

si éétottodisée hi hets,

#2 Mme Ortègue, j'ai compris que É scène

de violence dont elle avait été la victime devant moi, au chevet de Le Gaillic, ne s'était pas renouvelée. Jamais non plus pendant cette période, qui dura près d’une quinzaine, il ne lui parla de

leur pacte de suicide, quoique son amai-

grissement, toujours progressif, et l’intensité de plus en plus marquée de l’ic-

tère, annonçassent la marche impla-

cable du mal. Il ne se levait plus que quelques heures, mais il refusait toujours de quitter la Clinique, malgré les objurgations de ceux de ses confrères qui venaient le voir et qui osaient le conseiller. Visiblement, il souffrait de plus en plus, et les piqûres de morphine

se multipliant. Un pareil état ne pou-

vait pas se prolonger, ni physiquement, ni moralement. Je le comprenais. Mes observations convergeaient pour m’avertir qu’une crise était voisine. Le malade était à bout de force, mais l’homme n’était pas à bout de jalousie. Il allait le prouver.

Un matin, comme je me rendais dans

sa chambre à coucher, suivant l’habitude, pour lui communiquer les rapports des infirmières de nuit, on me dit qu’il était levé et dans son cabinet. Je l'y trouvai assis à son bureau, en train de vérifier une pile de lettres, déchirant celles-ci, classant celles-là, jetant les autres dans un grand feu. Je m’en rendis compte aussitôt, averti comme j'étais, ces rangements étaient des préparatifs.

Je reconnus un long coffret d’acajou massif qui figurait d'ordinaire sur sa table de travail, place des États-Unis.

Je savais qu'il y serraït sa correspondance. À peine s’il jeta un regard sur les feuilles que je lui tendais. Il les épluchait de très près, à l’ordinaire.

— « À propos, » me demanda-t-il, « où en êtes-vous de vos notes? »

sista — « J'y tiens pond je vous l'ai dit, mon travail ici n’a pas été ce que

je voulais, matériellement, s’entend. J’ai

tout de même, » il Ut « nous avons fait de bonne besogne. Il faut qu’elle serve à la Science. Combien d’observations le tout représente-t-il? »

— « Une cinquantaine. »

— « Et il vous en reste à mettre au net? »

— « Onze ou douze. »

— « Parfait ! » dit-il. « Vous m’aurez

été d’un bien grand secours, dans des

moments bien durs, mon cher Marsal.

Voulez-vous être tout à fait gentil pour

votre pauvre maître? Ces onze ou douze

dernières observations, finissez de les transcrire d’ici à demain matin... »

— « C’est que le service. »

— « Quénaut et Renard suffiront à tout. Je leur donnerai des ordres. »

un journal les cas les ue Antéresante rencontrés dans notre Clinique. Il in-

dois -

adjoint depuis sa spa MR a me __ opérateur et qui, d’ ailleurs, ne cessait i de me tourmenter pour que je parlasse à Ortègue d’une intervention. Devant le Maître, 1l devenait aussi petit garçon que moi-même. Renard était l'étudiant insuffisant qui nous servait et nous sert encore d’interne.

— « Alors, d'ici à demain, le tout sera rédigé, » répondis-je.

— « Merci. Je désire que ces notes soient communiquées à la plus prochaine :

séance de l’Académie de médecine, et j'ai besoin de les revoir. On ne sait mi | qui vit ni qui meurt, et, dans mon état. »

Il avait eu, pour prononcer ces mots, un sourire qui acheva de me convaincre, tant 1l y tenait d’amertume et d’impatience. En le quittant, j'avais froid, et mes jambes tremblaient. Je venais d’avoir l’évidence qu'il était décidé. Je l’'eus davantage encore en rencontrant Mme Ortègue. Elle était très pâle, avec

b# “ue expression comme re ét un. LE

tement presque convulsif de ses pau-

pières sur ses yeux, qui semblaient ne

plus rien voir qu’une image d’horreur interposée entre elle et Les objets. S'il en était ainsi et que l'échéance fût arri-

vée, l’hésitation ne m'était plus per-

mise ; et que cette échéance fût arrivée, j'en eus une troisième et irréfutable preuve dans un incident très simple.

Sa coïncidence avec la demande d’Ortègue sur la rédaction de mes notes finit de dissiper mes doutes. Vers dix heures et demie, le Professeur me faisait appeler de nouveau. Il était avec un person-

-nage de mine solennelle, que j'avais déjà

rencontré chez lui, et qui n’était autre que son notaire.

— « J'avais oublié de vous dire, mon cher Marsal, » commença-t-il, « que maître Métivier venait aujourd’hui pour la signature de l’acte qui réglera votre situation ici, quand je n’y serai plus. »

— « Encore vos idées ! » protesta le gros notaire, dont l’aspect étoffé, sur-

forter : « Vous avez une mine bison meil-

leure, » insistait-il. « D’ailleurs nous

avons toujours observé à l’étude, mes clercs et moi, que cela ressuscite, de faire son testament, et vous n’en aviez pas besoin... »

— « Voulez-vous donner connaissance * de l’acte au docteur Marsal? » dit Ortègue sans relever ces propos consolateurs, d’une ironie cruellement involontaire dans leur banalité. Maître Métivier me remit la feuille de papier timbré, sur laquelle je jetai les yeux pour la forme. « Il a fait venir son notaire pour revoir son testament, » pensai-Jje,« l’autre l’a déclaré. Qu'est-ce que J'attends encore? » Et, ma signature à peine appo-

sée au bas du dernier article, je pris

hâtivement congé. J’allai droit à la chambre de Mme Ortègue. Celle-ci n’était pas chez elle. Je la cherchai à travers tout l'hôpital, sans la trouver

dé. fs th

la porte. Il m’apprit qu’elle était sortie. Dans un raisonnement instinctif et im-

médiat je me dis : — « Si le suicide est décidé, elle a dû aller place des États- Unis mettre en ordre ses papiers in-

times, comme Ortègue les siens tout à

l’heure. Comment le savoir? Télépho-

ner? Pour qu’elle ne me reçoive pas si

elle est là! Y aller? La surprendre? Es-

sayons.…

Le temps de dépouiller ma blouse de service, de passer ma jaquette, de héler un taxi-auto, et je roulais par le boulevard Saint-Germain, les quais, l'avenue Marceau et la rue Bizet, vers cet hôtel où j'avais si souvent rendu visite au chirurgien à la mode, dans des jours plus heureux. Quel tumulte de mes pensées durant ce trajet, puis quel saisissement quand le concierge eut répondu à ma question :

— « Madame est là, depuis une heure.

Je vais annoncer Na ee

sai au bre ae d te de.

intimes, de la trouver dans son petit

salon du second étage. Ceux du premier :

étaient réservés à la clientèle et aux réceptions. L'aspect des choses, autour de moi, me rappelait, tandis que je gra- :

vissais les marches, l’Ortègue d’avant la maladie. Il avait disputé au feu des enchères, dans une vente retentissante, la statue de la Renaissance italienne | qui gardait le vestibule. Les tapisseries espagnoles, tendues le long des murs, avaient figuré sous son nom de collectionneur dans une grande exposition rétrospective. La gratitude d’un millionnaire américain, sauvé par lui, se manifestait par un vase de faïence, spécimen colossal d’art nouveau, que supportait un socle de bois sculpté, non moins colossal, dans l’angle du palier.

Des vitraux anciens baïgnaïient d’une lumière chaude et douce le silence de

jours par celui dont elle racontait les ‘orgueils. Cette cage d'escalier, vide et muette, augmentait encore ma tris- tesse. J'avais comme la sensation phy-

sique de visiter un dures et qu'Ortègue était déjà mort !.. Mais quelqu'un vivait et devait vivre, la malheureuse femme qui, elle aussi, avait monté ces”

deux étages parmi les fantômes des heures triomphales. J'étais devant la porte du petit salon. Je frappai, en proie à une indicible émotion. Une voix me répondit : « Entrez. » La sienne |!

Comme son mari tout à l'heure, preuve évidente que je ne m'étais pas trompé, elle était assise à son bureau, entourée de lettres qu’elle avait commencé de classer. Puis elle avait interrompu ce travail pour écrire. Croyant parler au concierge, elle dit simplement : « C’est vous, Joseph? » et sa

plume continuait de courir. Elle se reà 16

cette demeure, Does pour tou-

à ‘tourna, 2 me vit, ets se rec Na Gi

Mon mari m' “appelle? Il est ns SEA Le C'était la première fois, depuis des jours, que je la voyais vêtue autrement qu’en costume d’infirmière. Elle était toujours la belle Mme Ortègue d’autrefois, mais combien changée ! Ces se- ___ maines d'angoisse avaient donné à ses traits si nobles un dessin plus fin, plus | serré, plus creusé, comme une ciselure .

cruelle, | — « Non, madame, » lui répondis-je, «et il ne sait pas que vous êtes sortie.

Je l’ai laissé avec maître Métivier, son notaire. »

— « Et alors vous avez compris? »

: dit-elle. De ses mains placées derrière son dos, elle s’appuyait contre la table, la tête retombée et ballante. Le sursaut de surprise une fois passé, ma présence ne l’étonnait plus. Comment et pourquoi j'étais venu place des États- Unis, attiré par quel pressentiment, elle

ie

à oe

débattait, et, les yeux fixes, la bouche 4 entr’ouverte, elle disait :

— « Oui, c’est pour demain. J’ai promis, et le courage me manque... »

: Elle avait prononcé ces mots, à voix

basse, pour elle seule, et, me regardant :

— « Marsal, je ne peux pas parler à mon mari. Je ne peux pas affronter son mépris ! Tenez... » Elle se retourna et, de sa main vacillante, elle montre la page interrompue à mon entrée : « J’écrivais là ce que je n’ai pas la force de lui dire.

Prenez cette feuille, Marsal, prenez-la… »

Elle s’affaissa sur la chaise, et comme accablée, elle laissa lentement aller ses bras sur la table, sa tête sur ses bras, et elle se mit à pleurer sans plus prononcer une parole. Je pris la feuille de papier et je lus :

« J'ai sincèrement cru que l’aimer, c'était toute ma vie, tout mon être. Je le lui ai dit, et ce n’est pas vrai

LE SENS DB LA Me ms

ns se le demandait pas. J'é étais là. Je Le faisais partie du rêve éveillé où elle se

pour moi la chose naturelle, inévitable, que de mourir avec: jui. nt

semblait que, s'il m'était enlevé, ie.

n’existais plus. C'était mon âme arrachée à

la douleur de le perdre. Elle était trop atroce. Je ne pouvais pas. J’imaginais le vide, l’inanité de mon être séparé du sien, Bo yeux privés de lumière, un cœur vidé de sang. Il m'avait tellement pénétrée, tellement dominée ! Sa voix, son regard, son esprit s'étaient infusés en moi, avaient fait de moi une créature nouvelle. Ce regard si chaud, si tressaillant, plein de lueurs, — cette voix un peu amère qui me semblait la voix même de l'intelligence et de la

passion, — cet esprit infatigable dont l’audace m’emportait, enivrée de confiance, — mais il n’y avait rien d’autre

en moi que cela! Je n'étais qu'empreinte et reflet de toi! Jamais je ne pensais, comme tant d’autres femmes, à mon visage, à mes membres, que tu

à mon corps. Je n'imaginais pas

ss same rorÉr.

Ps | es 4 “aimais tant. Quand ; je Eh des "yeux, tes yeux brillaient encore sous mes pau-

pières et me possédaient. Michel, Michel, est-ce que notre amour se défait?

J'ai peur de toi maintenant. Je souffre d’une honte et d’une angoisse indicibles.

De jour en jour, d’heure en heure, il me

sémble que tu m’échappes, que tu te

retires de moi, que mon existence séparée se reforme. Je désire des choses qui ne sont pas toi. Je désire l’air et la lumière et l’espace, où c’est si bon de marcher ! Je désire communier à l’ardeur de ce peuple qui se bat. Je désire le merci des blessés à qui je fais du bien.

-Oh! Michel! Tout cela, même sans toi, ‘ je le désire.

« Michel! Mais jamais je n’oserai lui parler. Comme il me mépriserait !

M’aurait-il jamais abandonnée, lui, dans un danger, dans une souffrance?

« Et si je vis, moi, je l’abandonne.… L’horrible chemin où je défaille, il y avance d'heure en heure. Il faut qu'il avance. Îl ne peut pas s’arrêter, le mal-

FANS in." ] ve

« Ah! Michel, je ne peux pas! #4

trop promis, délivre-moi ! Si tu l’exiges, nos corps seront liés dans le cercueil, mais nos âmes se seront déhées avant de mourir. L'épreuve est trop effrayante.

Elle me brise. Elle brise mon amour.

Laisse-moi vivre. Même déchirée, même meurtrie, je voudrais vivre. Je sais bien que je serai toujours misérable après les années splendides que j’ai connues par toi. Ah! si je pouvais espérer franehir, avec toi, le seuil d’un autre monde, si nous pouvions continuer notre amour dans un ciel ou dans un enfer ! Mais la mort, c’est la fin de tout. Je t’en supplie, Michel, la fleur que tu aimais, laisse-la.… »

Un trait spasmodique achevait cette phrase brusquement interrompue, où

Shah tait délits

his échéo Gr n'aurai pas FA fois, dans mon existence, une telle sensation __ d’avoir regardé, d’avoir touché une âme

É au plus saignant de son intime blessure.

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