‹ Le sens de la mortChapitre 29 sur 30 · VENIR XXVII · texte numérisé non relu

VENIR XXVII

— « Courez chercher Renard, » me dit Ortègue à peine hors de la chambre et la porte refermée. « Qu'il s’installe auprès de Le Gallic. J’espère que ce vertige n’est rien, mais avec ces blessures dans la tête, on a quelquefois de vilaines surprises, des infections latentes , qui se portent sur la base. Et quand le bulbe est pris !.. Enfin, il est plus prudent de le mettre en observation. Faites vite et rejoignez-moi dans mon bureau. »

Le temps de trouver l’étudiant, de le conduire auprès du blessé avec les instructions nécessaires, et je frappais de nouveau à la porte du cabinet. Le délire

ide jalousie n'était pas: entièrement passé.

Ortègue allait repreniré son enquête. ï … En m'attendant, il s’était remis àranger ses papiers. J’ai remarqué souvent que … l’automatisme fonctionne ainsi dans les crises, d’autant plus machinal qu’elles sont plus violentes. Ne serait-ce pas une défense de la nature qui maintient un équilibre dans notre psychisme inférieur, pour compenser le désarroi du psychisme supérieur? Un bouleversement total aboutirait aussitôt à la mort ou à l’aliénation. Ses mains gantées continuaient le classement, tandis qu'il m'interrogeait :

— « Marsal, pourquoi êtes-vous allé place des États-Unis? »

— « Parce que je savais tout, mon cher maître. »

Je lui fis alors ma confession complète : l’entretien avec sa femme en-

is, Cale LI

tendu derrière la porte; — le silence exigé par Mme Ortègue ; — mes sentiments depuis lors ; — comment j'avais

espéré qu'il renonceraïit de lui-même à

mn avait pressé de rédiger el elo = heures ses dernières notes de JR — mon soupçon grandissant, avec Ja ; visite du notaire et devant l’absence de | Mme Ortègue. Et je conclus :

«Je me suis dit : Si la chose est

vraie, elle est chez elle. J’y suis pr | “4 tout simplement. Je ne me suis entendu x avec personne. Je n'ai consulté per-

sonne. Il n’y a pas de conjuration autour de vous. Il n’y en a jamais eu. »

— « Pas de conjuration? » exclamat-il. « Et ce silence, exigé par elle? Vous l'avez dit. » Puis, avec une amertume infinie : « Comme on est seul ! »

Il arrêta ma protestation, et de nouveau inquisiteur :

— « Alors, » demanda-t-il, “equal .

vous êtes arrivé place des Étath Unis, elle y était? »

— « Oui, dans le petit salon d’en haut. Elle écrivait. » |

— « Elle vous a remis une lettre pour moi? Donnez, mais donnez... »

rit blesse ft

— « ee enfin, vous avez causé.

Vous l’avez questionnée. Elle vous a prie Vous l’avez quittée. Vous êtes revenu ici, et vous m'avez cherché. Oui,

ou non, vous a-t-elle chargé d’un message pour moi? Lequel? Je veux le sa- Voir. »

— « Elle ne m’a chargé de rien. À peine si elle m’a dit deux ou trois mots.

Elle était dans l’accablement. Elle avait, comme il arrive dans ces moments de grande détresse, jeté sur le papier quel-

ques phrases. Elle me les-a montrées,

parce qu’elle ne pouvait pas parler. J’ai lu ce papier. Je me suis sauvé avec. Je vous l’apporte. Mais, encore une fois, ce n’est pas elle qui vous l’envoie. Elle me

l’aurait redemandé, si elle en avait eu la force. Elle ne l’avait pas. Il y a là.

un cri, son cri, et il faut que vous l’ayez

entendu. » J'avais tiré de ma poche la feuille de

et il HSE Er set la lire e en RE sa

vagement : ts 2

— « Enfin, iJe vais Savoir. »

LE Il m'est arrivé, dans ma vie, d’ avoir À

l’affreuse curiosité d’une exécution capitale. Je m’y suis rendu. Je n’y ai pas assisté. Je n’ai vu ni le couteau descendre, ni la tête tomber. Je n’ai pas pu. Mes yeux se sont fermés à cette seconde-là. Une horreur semblable me saisit devant Ortègue lisant ces pages de désespoir écrites par sa femme, et je détournais mon regard. Lui porter ce coup, je l’avais dû. Le regarder, pendant qu’il le recevait, je ne pouvais pas.

J'avais tort. Rien n’était à perdre de cette dernière leçon que me donnait, après tant d’autres, cet homme extraordinaire : celle d’un cœur magnanime, se jugeant, se condamnant, et affirmant ainsi, par sa noble réaction, tout un ordre de réalités niées par son intelligence. Oui. C'était vraiment un pathétique commentaire au mot célèbre : « le

s Das Pr NT

É cœur a ses raisons que la raison ne connaît point. » Ce déterministe absolu, en se blâmant de certains actes, recon- 3 naissait, — et il ne s’en rendait pas 1. 730

compte, — l'obligation et la liberté Ce phénoméniste, pour qui la pensée < et le sentiment n’étaient que des acci- dents, proclamait, — et il ne compre- nait pas, — le respect dû par la personne à la personne. Ce négateur de l’univers spirituel s’y mouvait uniquement, à cette minute, malgré le poids de sa chair douloureuse, malgré l'esclavage de sa longue intoxication.

Je m'attendais, de sa part, à une ré- | volte, à une colère, à des violences comme celle dont il venait de donner, au chevet de Le Gallic, le déplorable spectacle. Je l’écoutais, en proie à la stupeur, me parler avec un calme extraordinaire et d’une voix où le souvenir de sa femme ne mettait plus que de la tendresse, une tendresse désintéressée, j'allais dire désincarnée. Car

c'était bien une voix d’outre-tombe et

266 LE SENS DE LA MORT ; he 43 RSR me la rappeler!

| es ae nat fa Ps GE qui m'émeut tant, à

verba, son vrai testament, et qu'il a

voulu que je recueille, j’ai dû m’arrêter.

Ma plume tremblait dans ma main.

— « Marsal, » commença-t-il sur le …

même ton d’intellectualisme stoïque, qu'il avait eu pour m'établir, dans ce même cabinet, le diagnostic de son cancer. « Ai-je eu assez raison, toute ma vie, de ne croire qu’au fait? Comme ça vous remet les pieds par terre, le fait !

Depuis des semaines, je me démenais dans l’incertain, dans l’imagination. Je ne savais pas. Je sais. Je suis délivré.

Puisque vous avez entendu ma conversation avec ma pauvre femme, vous comprenez tout : j'ai douté de son amour, elle a voulu m’en donner une preuve, et moi, J'ai voulu voir là un fait. C’en était un, mais pas celui que Je voyais. C'était, de la part de ce généreux cœur, l’élan d’une admirable pitié. Ce n’était pas l'amour. Et puis j’ai douté encore, et, à cause de ce doute, j’ai com-

Sur le point de rapporter ces novissima \

bit ssh à a eh AR PEN DA

RAR ne

x 2 # fs PR ss “un crime, oul, un crime. Pas |

acceptant l'offre du suicide à ER

Cela, je ne me le reproche pas. Une offre d’amour, j'avais le droit de l’ac-

cepter. Pour nous, êtres éphémères, il faudrait presque dire illusoires, le mal,

c’est la souffrance ; le bien, c’est le bonheur, et surtout c’est l’amour, — Pamour, par où chacun de nous peut franchir sa limite, se confondre avec un autre être, et, par lui, avec l’universel.

Voyez-vous, Marsal, l'intelligence, elle, © SA E\ A 1 .

se fait d'âge à âge, elle est à peine ébauchée. L’amour, lui, c’est une possession instantanée, mais pleine, mais

surabondante, de tout ce qui nous dé-

passe. C’est notre minute d’éternité.

L’être qui nous donne cela, on ne peut se séparer de lui. Il est la prunelle de nos yeux, la moelle de nos os, notre bien inépuisable et suflisant. Et qu'il veuille, s’il nous aime aussi, mourir quand nous mourons, c’est si naturel, c’est si légitime! Non. Je ne me reproche pas d’avoir dit : « merci, » à ma

crime, ç est : d’ avoir, ÉorBaiE de qu”

ne m’aimait plus d'amour, réclamé l'exécution de cette promesse. ms quoi? Pour l'épronxes Et ça, vOyez- | vous, c'était hideux, c’était abominable.

Accepter sa mort, y aider même, pour nous en aller ensemble, en nous aimant, c'était la suprême extase de notre bonheur. Risquer ce que j’ai risqué, Marsal, qu’elle se tuât par pitié pour moi, dans un mensonge que ma défiance lui aurait imposé, c'était de l'assassinat. »

— « Alors, mon cher maître, » insi- | nuai-je, («soyez logique. Vous n’admettez plus l’idée qu’elle meure avec vous ?... ) F

— « Vous ne m'avez donc pas compris? » interrompit-il.

— « Si, mon cher maître, et justement parce que je vous ai compris, je viens vous dire : Faites mieux que de la déhier d’une promesse insensée. Aidez-la, vous le pouvez, à rentrer dans la santé morale, en y rentrant vous-même. »

j Fe que je ’ai : faite à à Le rs à ve

mon blessé, moi son médecin? Croyez

ee que je la regrette amérement. J'étais

fou... ».

— « Il ne s’agit pas de Le Gallic. I

s’agit de vous seul. Avouez qu’un ma-

lade comme vous, malade de corps,

mais à l’état de santé morale, aurait

__ cherché depuis longtemps un remède à sa maladie? »

— « Il n’y en a pas. Vous le savez bien. »

— « Il y a un pallatif. Vous l’auriez conseillé, ordonné aussitôt à un client ‘sur qui vous auriez porté le diagnostic que vous avez porté sur vous-même. »

— « L'intervention? » interrogea-t-il, en haussant les épaules.

— « Oui, l'intervention. Vous m’en avez parlé, une fois, pour la rejeter, et dans des termes tels que je n’ai plus osé aborder ce sujet. Aujourd’hui, j'ose tout. Elle est efficace, cette intervention, quoi que vous prétendiez. Rappelez-

= vous les deux belles leçons de Di

__ de son Portugais, qui a dû à l’opération des mois et des mois de parfaite santé. | SE Promettez-moi que vous consulterez, et | si nos confrères, — vous les choisirez vous-même, — sont d'avis qu'il faut opérer, vous vous laisserez opérer?»

—.« Je ne dis plus non, » réponditl.

=: « Pourquoi pas, en effet? Mais il ya une opération plus pressée, Marsal, c’est | de rassurer ma pauvre femme. Je pense à l’agonie qu’elle traverse en ce moment. Elle ne revient pas. Il faut que vous alliez la chercher. D'ailleurs, il est préférable que vous la voyiez avant moi, que vous lui parliez. Moi, tout de suite et sous le coup de tant d'émotions, je ne pourrais pas. Marsal, où avonsnous la tête? Sachons d’abord si elle est encore là-bas. » Déjà, il avait pris en main le téléphone mobile posé sur son bureau, et il demandait au concierge de la place des États- Unis si Mme Ortègue était encore là.

| 1 Fr

« Elle nest, pas

pelez-la. Elle a un appareil dans son

petit salon. Vous la rassurerez tout de

suite. Vous lui épargnerez un surcroît

d'angoisse. Dites-lui que ‘vous m'avez

remis sa lettre, car c'était bien une

lettre qu’elle n’avait pas le courage d’en-

voyer. Dites-lui que je suis très calme,

que je l’attends, et que vous allez la chercher pour lui raconter tout, sur ma demande. »

— « Pourrai-je lui dire ainsi que vous vous décidez à l'intervention, si elle est

reconnue possible? »

— « Oui, si vous voulez. Mais rassurez-la. »

Pendant que nous échangions ces quelques mots, le concierge avait transmis la communication à l’intérieur de l’hôtel. Une voix me répondait, que je reconnus, celle de Mme Ortègue. « La voilà, » allais-je dire à Ortègue, quand je vis qu'il avait saisi l’autre récepteur,

h partie, » dit-il.

« ns l'appareil, Marsal, » et il me tendait l’un des récepteurs. « Ap-

— « C'est vous, pe te J'ai pu. 4 au Professeur. Je lui ai donné ce que

vous avez écrit. Il l’a lu et il vous de-

mande d’être calme... Il m'envoie vous

chercher. J'arrive tout de suite. Je vous

dirai notre conversation. Elle vous fera

du bien... D'ici là, encore une fois, ce Ds tranquille. » |

— « Mais lui, comment est-il? » demanda la voix, étouffée d'émotion.

Il est mieux. Cette lecture l’a délivré. C’est son mot. Il sera si heureux de vous voir ! »

— « Faites-la parler une autre fois, »

me dit tout bas Ortègue, « pour que j'entende encore sa voix. Expliquez-lui pourquoi je ne lui parle pas moi-même.

Trouvez une raison. »

— « Vous êtes toujours là, madame?

Le Professeur demande si vous êtes plus tranquille? »

— « Oui, oui. Mais lui? »

er

& Il Mets que vous ne vous tourmen-

tiéz pas, ni de cela, ni du reste. »

. — «Ah! Remerciez-le, et venez vite.»

— « Que de fois, Marsal, » me dit

Ortègue en Sscerobhsut le récepteur, « je suis venu ici, à ce téléphone, entre deux opérations, l’appeler, écouter sa voix comme à l'instant, sentir qu’elle était chez nous, heureuse, et qu’elle m’espérait !

Deux mots de sa bouche, quel rafraîchissement ! Mais allez, Marsal. Quand on attend, les secondes sont des années, et

‘quand on se souvient, les années sont

des secondes. Allez vite, comme elle le

demande. »

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