‹ Le sens du conflit socialisteChapitre 3 sur 6 · L ACTION POLITIQUE A SA PLACE RATIONNELLE · texte numérisé non relu

L ACTION POLITIQUE A SA PLACE RATIONNELLE

Ceux qui sentent la nécessité d'une orientation plus claire, plus directe de l'esprit socialiste, sont plus nombreux qu'on ne pense, et ne se trouvent pas seulement dans le Parti ouvrier français et dans le Parti socialiste révolutionnaire. Mais, ils sont retenus par la crainte d'énerver l'action du parti socialiste, qui, ayant obtenu sur le terrain de la lutte politique des succès sérieux, peut en espérer de plus grands encore. Le parti socialiste est devenu une force : toute force qui n'est pas agissante ne s'explique pas, car l'inaction est un dissolvant. Or, l'action la plus efficace dans le présent, celle dont on obtient la plus grande somme de propagande, c'est l'action politique, l'action telle que nous l'ont enseignée les républicains bourgeois, telle que nous la permet la légalité actuelle. Mais, nous ne prétendons point qu'on doive renoncer à l'action politique ; nous n'en nions point les avantages.

Nous nous bornons à observer que si elle n'est pas réduite à ses justes proportions, si on continue d'y j voir la condition supérieure de l'affranchissement du prolétariat, on emprisonne la pensée des travailleurs dans le réseau des méthodes bourgeoises et l'on subordonne leur mission juridique, la charpente de la Révolution sociale, au respect de formes surannées, dont l'esprit est foncièrement et irrémédiablement hostile à l'esprit socialiste, ce qui est un non-sens. Que les travailleurs

attendent <!e l'Etal actuel toutes les réformes partielles avec lesquelles il n'csi pas incompatible, et qu'ils s'efforcent de les obtenir, c'est Là une œuvre sinon socialiste, au moins républicaine el démocratique, dont ils ne peuvent pas se désintéresser.

C'est la phase transitoire, c'est la route qu'il est peut-être possible d'aplanir et d'éclairer assez, pour que la Révolution y passe •-ans encombre et n'ait point le caractère de brutalité et de sauvagerie qu'ont eu toutes les révolutions politiques. Il y a là une grande el belle tâche a remplir. Mais si c'est cette révolution elle-même, c'est-à-dire le changement de l'axe de toute la machine sociale, la solidarité' humaine substituée à l'individualisme, «pie l'on veut attendre de l'action politique,nos divisions et nos desillusions ne finiront jamais. En continuant de mettre tout leur espoir dans la conquête des pouvoirs publics, dans l'action directrice de l'Etat, en continuant de plier l'idée socialiste aux habitudes et aux traditions de la démocratie bourgeoise, les socialistes ne permettront point à l'idée originale du Droit social de se l'aire jour. Ils briseront dès maintenant le principal ressort de l'énergie révolutionnaire, la spontanéité du mouvement dans les idées el dans les faits. Ils ligotteront avec de nouvelles cordes les membres inutilement raidis du grand révolté.

Que leur resterait-il dans ce cas pour accomplir l'œuvre de rédemption ? Il leur resterait, comme àtous les admirateurs de la Force, comme à tous les partis politiques, la centralisation de l'Etat, son autorité et ses moyens coercitifs, créations du passé, boulevards de la puissance bourgeoise, dont la conquête absorbe et concentre désormais toutes les ressources, toutes les forces du parti socialiste. Si le prolétariat, hypnotisé par l'action politique, oublie que c'est de sa conscience libre, autonome, que doit sortir le droit nouveau, le socialisme s'enfonce dans une impasse dont il ne pourra plus sortir. En revanche, les socialistes y ga'gneront toutes les infirmités ordinaires des politiciens. Si le désir de posséder les instruments de domination dont dispose l'Etat est la principale préoccupation des socialistes, ils auront beau se répéter mutuellement les superbes déclarations du Congrès de décembre 1899, ces principes élevés joueront à peu près le rôle du Bon Dieu dans le tabernacle. Les chrétiens les plus fervents viennent l'y révérer de temps en temps ; puis ils retournent à leurs petites affaires, spéculant, trompant, volant, exploitant leur prochain à qui mieux mieux. La conquête du pouvoir politique surexcite les passions, bien plus qu'elle ne répond à des doctrines, parce qu'elle s'accomplit dans le monde des forces et des intérêts, beaucoup plus que dans celui des idées. Dans une pareille caverne, l'opposition et la complexité des éléments aux prises est une nécessité du milieu. On ne fait pas l'unité avec des passions ou des intérêts, pas même avec des passions on des intérêts de socialistes.

On met la main sur l'outillage suspect qui a servi aux hommes du passé, pour en faire un meilleur usage, mais on entre dans une maison où sévit la peste et on la gagne. Le mort saisit le vif et l'emporte avec lui dans son sépulcre, où grouillent toutes les tactiques politiques possibles, les ambitions, les rivalités rageuses, les haines ministérielles ou antiministérielles. L'actualité règne au lieu et place de l'idéal ; le moindre

incident favorable aux uns et défavorable aux autres prend des proportions ridicules. Avec la persistance de la manie étatiste persisteront les deux courants actuels du socialisme, et il n'y a aucune raison pour qu'il n'en surgisse pas un troisième et un quatrième.

Les plus logiques observeront que l'idée socialiste n'est pas une dépendance de l'idée républicaine bourgeoise, qu'elle s'est développée au milieu de faits ayant un caractère et une portée, qui engagent l'esprit humain dans une voie inconnue à la démocratie bourgeoise. Ils déclareront que le socialisme ne peut pas avoir une situation secondaire, tolérée dans un gouvernement bourgeois, ni même à côté d'un gouvernement bourgeois, parce que des socialistes, acceptant de jouer un pareil rôle reconnaissent en fait qu'il y a des intérêts politiques supérieurs au socialisme. Mais ceux qui auront souscrit à cette déchéance du socialisme répondront que, tant qu'il s'agit avant tout de conquérir le pouvoir politique, ils croient plus sage de procéder à cette conquête par voie d'infiltration graduelle. C'est une dispute sans conclusion péreniptoire et décisive possible. Si, au contraire, tous conviennent <iue l'action politique du prolétariat, aussi bien que son action économique, que son action intellectuelle et morale, sont des travaux d'approche qui conduisent à la formation d'une action supérieure, on ramènera tout à cette dernière. Il y aura entre tous les chemins suivis par les uns et les autres un grand chemin central, vers lequel il faudra converger, bon gré mal gré. Alors l'idée socialiste reste ellemême, elle n'a plus d'attaches spéciales, elle apparaît sous son vrai jour. Elle englobe tous les courants sociaux, toutes les énergies humaines ; elle contient l'idéal, la réalité, la politique, la philosophie, l'économie politique, l'économie sociale; elle est l'idée synthèse, résumant en les épurant, toutes celles qui l'ont précédée.

Elle submerge toutes les tactiques et tous les tacticiens, elle impose la paix entre les socialistes, et le prolétariat sachant désormais où il va, haussera les épaules, quand on n'aura pour le séduire que le scintillement des cottes et des maillots sur les tréteaux parlementaires et gouvernementaux. L'avènement d'un ministre, quel qu'il soit, n'éveillera ch«"/ lui aucune passion; s'il y a lieu, il ne lui refusera point une certaine bienveillance, mais toujours tempérée par l'addition prudente d'un scepticisme raisonné.

L'action politique utilisée comme elle doit l'être, sans illusions, et ii avant plus pour objet de placer encore un autre pouvoir entre le prolétariat et la Révolution sociale, n'inspirera plus de défiance aux syndicats, qui, bien que s'inspirant du socialisme, ne veulent pas subir la direction des partis politiques, ni être mêlés à leurs conflits.

Ils pourront y prendre part, sans crainte de servir de marchepied à de nouveaux maîtres, ou d'égarer l'idéal socialiste dans les coulisses de la scène politique.

D'autre paît, il existe d'autres syndicats qui prétendent se tenir à

M de l'action politique, et auxquels on a pu reprocher parfois de se

montrer indifférents ou hostiles à l'action du parti socialiste organisé,

pré< sémenl pour pouvoir se prêter à des essais de politique modérée.

Il leur esl arrivé de rochetcher le concours de personnages ofliciels ou

semi-officiels, pour obtenir ce bon vouloir ou ces petites faveurs qui coûtent peu et qui font plaisir aux gens faciles à contenter. Cette faiblesse, fort excusable en soi, puisque les travailleurs sont aux prises avec des difficultés continuelles, et (pie l'éducation socialiste du prolétariat est loin d'être achevée, ne pourra plus être exploitée, soit par un gouvernement, soit par une fraction moins révolutionnaire du parti socialiste, quand les circonstances politiques n'auront plus que la valeur d'incidents quelconques, dans les multiples détails de la luttegénérale, quand le parti socialiste dans son ensemble portera ses regards bien au-delà des horizons ordinaires des ministères, bien audessus de la vieille masure où ronfle péniblement la machine essoufflée de l'Etat.

Enfin, que deviendront les arguments qu'invoquent contre l'action politique des travailleurs les bons réactionnaires philanthropes, qui voudraient que le prolétariat restât dans la sphère de ses intérêts immédiats, chaque ouvrier dans sa corporation, dans son industrie, en face de son seul patron, dont la suprématie pourrait s'imposer plus facilement sur chaque point du territoire à des hommes isolés, divisés?

Jusqu'ici, il leur a été trop facile de démontrer que l'arène politique était en dehors du champ d'action du prolétariat, et que la politique ne profite qu'aux ambitieux. Ce que diront ces grands amis de la classe ouvrière n'aura plus aucune importance, et les travailleurs feront plus de politique que jamais, quand ils sauront que le parti socialiste n'est pour ainsi dire que provisoirement un parti politique, et qu'il reste soumis aux décisions qu'ils croiront devoir prendre, en temps et lieu, sur un autre terrain, celui où est engagé le grand conflit économique et social. Si le parti socialiste rectifiait ainsi son attitude, on n'entrerait point en réalité dans une nouvelle voie: on n'aurait rien créé, rien innove: on ne ferait au contraire, en se dégageant d'une entrave, que reprendre la saine tradition. Quand une minorité consciente du prolétariat a commencé à penser elle-même, à se dégager de la coûteuse tutelle delà démocratie bourgeoise, on a formé des sociétés diverses, à demi tolérées, à demi secrètes, où l'on élaborait péniblement des théories confuses, mais qui n'avaient rien de commun avec les programmes politiques de cette époque. On ne se séparait pas du parti républicain; mais on a bien vu en 1848 que le parti républicain n'inspirait pas le mouvement socialiste.

11 pouvait bien moins l'inspirer encore après les massacres de juin. Le parti républicain, sauf quelques braves cœurs, avait compris qu'on ne peut pas être au pouvoir pour favoriser la réforme sociale, mais pour maintenir l'ordre. Et Dieu sait avec quelle férocité les intérêts bourgeois furent défendus! Le socialisme naissant fut presque anéanti, parle gouvernement des hommes qui préconisaient l'application, dans le seul domaine politique, de la liberté et de l'égalité.

Quand l'Association Internationale des Travailleurs commença à se former en France, elle n'y eut aucun lien avec les partis d'op ;> ■ »elle ne visait qu'à l'organisation du prolétariat et à la réforme - i Les républicains en conçurent immédiatement de l'ombra «j e ; i s r'-icsirent. par leurs seules manœuvres, a faire dissoudre l'inteiitali u du

dans toute la France, vers la fin de 1806. Des ouvriers même s'employèrent à faire courir le mot d'ordre sorti des conciliabules de l'opposition : « le socialisme a perdu la République de 1848, ce serait une diversion favorable à l'Empire; pas de socialisme. »

C'esl au prix de luttes obscures et douloureuses contre les républicains bourgeois, au milieu de calomnies ignobles sans cesse renaissantes, que l'Internationale fut rétablie et qu'elle devint une puissance. Cette situation ne se modifia qu'en 1870, surtout à Paris où le prolétariat grondant obligeait les républicains à sortir des limites suspectes de leur programme. Ce qui se passa en 1871 est assez connu; on ne peut pas m conclure, soit que les aspirations socialistes peuvent être dirigées par un gouvernement, soit qu'elles impliquent la formation d'un pouvoir politique spécial.

Quand le prolétariat, quelques années après, recommença à s'agiter et à présenter ses revendications propres, la méfiance que lui inspirait l'action politique était plus grande que jamais. En l'absence des éléments révolutionnaires, elle fut même excessive et périlleuse, parce que des bourgeois exploitaient et corrompaient ce sentiment, qui reparaissait incomplet, dans une époque d'incertitudes et de tâtonnements.

Cette méfiance prit des formes variées, se manifesta souvent dans les Congrès, engendra de nombreuses scissions et persiste toujours.

Cependant, malgré tant d'obscurités et d'obstacles, les travailleurs qui se sont organisés en parti politique de classe et ceux qui sont restés dans le mouvement corporatif, ont tous contribué au développement de la conscience juridique du prolétariat sur un autre terrain que la politique, en tenant tous les ans, 'depuis 1876, des Congrès ouvriers, comme l'avait fait l'Internationale. Que signifient ces Congrès, où toutes les questions qui intéressent le prolétariat sont mises à l'étude? où sans immixtion aucune des anciens partis politiques, il rassemble lui-même, avec une infatigable persévérance, tous les éléments d'un nouvel ordre de eboses?

N'est-ce pas la préparation naturelle d'une création sociale, dont il ne veut abandonner la direction à personne? N'est-ce pas le jalonnement d'un nouveau chemin, le commencement de la Constitution sociale?

Pense-t-on que les travailleurs ne comprennent pas déjà, que l'œuvre qu'ils ont entreprise embrasse un ensemble de faits, bien autrement \aste que celui où peut s'exercer l'action d'un parti politique?

Nous objectera-t-on toujours (pic la Révolution sociale accomplie par les travailleurs eux-mêmes, sans les coups de barre dangereux des gouvernements el des parlements, aura besoin d'administrations diversesj qui ne tonne l'ont en résumé qu'une nouvelle organisation politique? L'étymologie du mol « politique » permet celle affirmation, niais les faits classes sous celle rubrique depuis quatre mille ans ne le permettent pas. Il !!'• s'agit pas ici d'une question d'exégèse.

Quand le droil public sera élaboré par tous les intéressés, par tous les membres de la société, chacun intervenant dans la sphère où ses aptitudes et ses connaissances techniques expliquenl sa présence, et no par une élite privilégiée, classe dominante ou parti ayant conquis

le pouvoir, ii y aura entre le nouveau régime et l'ancien une différence capitale, qui ne permet pas de les confondre sous les mêmes enseignes. Le maintien de cette confusion ne peut servir «m'a faire dévier le socialisme, en laissant croire que ce qu'on appelle aujourd'hui l'Etat peut présider à la réforme sociale. Quand les prolétaires organiseront 1rs administrations et les services publics, qui seronl nécessaires dans l'ordre social, expression de leur conscience, réalisation de leurs droits, ils ne feront pas de politique, parce qu'ils feront leurs affaires euxmèmes.

Page 1