A QUOI TIENT LA PRÉPONDÉRANCE DE L'IDEE BOURGEOISE
Pour savoir si le parti socialiste peut avoir une conception propre de l'idée du Droit, c'est-à-dire un programme d'organisation sociale qui soit bien à lui, rien qu'à lui et qui ne permette plus aucune confusion de l'action socialiste avec l'action des partis politiques bourgeois ; pour savoir si les dures leçons qu'il a fallu subir permettent, dès maintenant, de dégager l'idée de granit, que ne pourront plus ronger les déviations et les compromissions, il faut pouvoir mettre à nu les causes concrètes, tangibles, de la subordination persistante de l'idée socialiste à l'idée républicaine moderne. Si ces causes ne peuvent être extirpées ou si elles ont une valeur supérieure à toutes les considérations contraires, la raison et l'expérience condamneront notre manière de voir, qui sera reconnue fausse et sur laquelle il sera inutile d'insister.
Toutes les idées politiques et religieuses, qui, tour à tour, ont agi sur l'humanité, ont exprimé le caractère essentiel que lui donnaient pour un temps, qui durait parfois des siècles, l'esprit, les mœurs et l'organisation de la société. Ces idées, comme la législation et le régime politique qu'elles inspiraient, avaient une légitimité relative.
En i .Cet, ceux qui restent opprimés, exploités, après le triomphe dune aristocratie sur une autre, ou celui d'une démocratie sur une aristocratie, ne représentent point un état de conscience de l'humanité. Une étape sociologique a été franchie, mais ce n'est pas eux qui l'ont franchie ; eux, sont encore dans ces périodes obscures de l'évolution, où les hommes sont des mineurs, incapables de contribuer à la confection d'aucune sorte de droit public. Mais comme ils sont la plus grande partie de l'humanité, leur impuissance laisse une énorme lacune dans l'œuvre juridique qui vient de s'accomplir sans eux. Le Droit, bien que sans cesse progressant et devenant peu à peu plus humain, plus libéral, reste factice, faussé; son but immédiat, dans la pratique, reste toujours la conservation de privilèges.
Après un temps plus ou moins long, les défauts de l'idée dominante se révèlent, elle devient impropre à guider la marche de l'humanité : de nouveaux faits se produisent, une nouvelle idée se lève qui prétend détrôner l'ancienne. Cette dernière résiste, dure, s'obstine, avec les
intérêts qu'elle représente, et prolonge son empire, longtemps après que les faits et l'esprit qui lui avaient donné naissance ont subi des modifications profondes, impliquant un ordre de choses tout différent.
L'idée républicaine ou démocratique moderne n'a pas échappé à cette loi. Elle avait une mission historique précise, que son origine bourgeoise explique sans en diminuer la grandeur, fonder la liberté politique et l'appuyer sur une égalité politique qui pouvait aller jusqu'au suffrage universel. Cette tâche remplie, malgré la noblesse de son élan, malgré la hauteur philosophique de son principe, elle ne pouvait pas aller plus loin, sans compromettre les intérêts de la classe dont elle était l'émanation. Il fallut marquer une halte. Comme toutes les autres idées dominantes, l'idée démocratique bourgeoise ne pouvait plus que s'efforcer de conserver sa suprématie, au milieu de faits nouveaux qui engendraient une idée nouvelle.
Les socialistes s'en sont bien aperçus ; mais ils n'ont pas su conclure. Ils voyaient bien que le développement des phénomènes économiques, qui ont mis à notre époque dans un si puissant relief, la lutte du Travail et du Capital, a créé une situation fort différente de celle qui existait à l'époque de la Révolution française.
Ils sentaient bien que si la démocratie bourgeoise a dû se débarrasser, dans la pratique, des guirlandes sentimentales et philosophiques dont elle s'était parée au début, c'est que sa conception juridique, réalisable tant qu'il ne s'était agi que de définir les droits des citoyens, ne pouvait plus s'adapter à d'autres droits, bien autrement sérieux, que le prolétariat commençait à revendiquer.
Ils se rendaient compte de l'impuissance de l'idéal bourgeois, rétréci dans la réalité, débordé par le socialisme, et cependant ils restèrent ses dévots. Ils furent victimes d'une pure abstraction philosophique, au sein de laquelle se trouvent les germes du Droit, non encore différenciés.
Le principe abstrait de la République' est aussi bien celui du socialisme; avec un peu de bonne volonté on en ferait aussi celui du christianisme. Cette puissance singulière des abstractions sur l'esprit du peuple a été signalée par quelques écrivains modernes, entre autres par AI. de Laveleye ; elle accrédite dans les masses cet idéalisme flottant des tbéoriciens et des utopistes, contre lequel a voulu réagir Karl Marx. C'est un idéalisme vaporeux, sans bases scientifiques, facile à retenir, parce qu'il n'exprime que des sentiments, et qui va de pair avec l'esprit le plus terre à terre, le plus borné, dans les circonstances ordinaires de la vie. Il épargne aux paresseux la peine de réiléchir, aux violents le devoir d'être tolérants, et il donne aux imbéciles des apparences d'hommes de principes qui peuvent faire illusion autour d'eux.
Cette fois cependant, l'amour de l'abstraction, qui soudait, malgré tant de désillusion, tant de sanglantes défaites, le prolétariat à la bourgeoisie, le mouvement révolutionnaire à un parti de conservation sociale, s'appuyait sur deux faits d'une grande importance.
Si l'enseignement que nous avons reçu delà démocratie républicaine bourgeoise continue de dominer notre esprit : si nous continuons à croire, comme les bourgeois, à la supériorité de l'action politique, si nos yeux sont toujours braqués comme les leurs sur le pouvoir central et sur le
Parlement, c'est pour les deux raisons suivantes : 1° L'idée et les intérêts antérieurs à la Révolution et que la bourgeoisie a vaincus, mais qu'elle n'a point totalement anéantis, réussissent à s'allonger démesurément au milieu delà société moderne et à l'embarrasser de leurs appendices plus étranges que menaçants. Ce n'est plus une idée dominante qui se prolonge au-delà des faits qui lui donnaient sa raison d'être historique : c'est une idée condamnée, frappée à mort, dont l'agonie dure depuis plus d'un siècle et qui se démène dans un élément qui n'est pas le sien, comme un crocodile à terre dont on a entravé les pattes.
On entend parler de cléricalisme, de césarisme, parfois même de monarchie, comme si les racines desséchées, que ces institutions peuvent a^oir conservées dans notre pays, offraient encore un réel danger; 2° la révolution bourgeoise n'a pas été complètement endiguée par le veto des intérêts matériels. C'est bien assez qu'ils aient rabattu sur le terreplein de la réalité toute la volée des idéologues généreux. L'idée républicaine avait monté trop haut et avait eu trop d'éclat, pour qu'il fût possible de la convertir complètement en une vulgaire cuirasse, pour protéger les spéculateurs et les bêtes féroces du Capital, agrémentée de colifichets humanitaires pour amuser le bon prolétariat. Il fallut faire un départ entre les nécessités sociales du présent qui défloraient, qui rabougrissaient le champ d'action de la République, et des aspirations nobles que le peuple n'aurait point abandonnées. Le suffrage universel fut établi.
Il est donc resté un lien entre la bourgeoisie et le prolétariat, une raison d'agir en commun pour combattre un ennemi commun, et il y eut en même temps un moyen d'action commun, qui permet aux prolétaires comme aux bourgeois d'espérer la conquête du pouvoir politique. Les ouvriers ont aidé les bourgeois à repousser le cléricalisme et à défendre la République, contre les tronçons remuants de la queue des vieux partis réactionnaires. On peut dire que ces débris disjoints du passé ont rendu à la République le plus grand des services, en mettant à sa disposition une grande partie des forces socialistes. On ne pouvait même pas expliquer ou rectifier cette attitude, en faisant planer au dessus la lutte de classe, car la lutte de classe, concentrée sur le terrain de l'action politique, y conservant des procédés bourgeois, des espérances bourgeoises, perdait les trois quarts de sa véritable signification : les discussions n'y peuvent rien.
La réaction historique a donc été la cause de la division actuelle du parti socialiste, c'est elle qui a fait entrer un socialiste au ministère, c'est elle qui a donné à chacune des fractions opposées le désir de dominer l'autre pour faire prévaloir ou l'intérêt politique de la République ou l'intérêt social du prolétariat. Aussi, le cléricalisme et la réaction militariste ou césarienne, bien loin d'être un péril pour la République bourgeoise, sont au contraire une des principales conditions de son existence, car ce sont ces partis, et uniquement eux, qui soumettent encore le prolétariat au pouvoir et aux méthodes politiques de la classe bourgeoise. Si ces revenants disparaissaient de la scène politique et que le prolétariat, ne les voyant plus, cessât de former l'armée de réserve du parti républicain bourgeois, s'il ne voulait plus
s'inspirer que de son idée propre, s'il ne voulait plus fixer que son but à lui, et non regarder à travers les lunettes des autres, c'est alors seulement que la République bourgeoise et son ordre social commenceraient à entrer dans l'ère des difficultés sérieuses. Ce temps est proche. Une réaction qui entretient péniblement, à noire époque, l'esprit du moyen âge, des croyances dont le ridicule n'échappe même plus aux enfants, des enthousiasmes forcés pour des fictions démasquées, ne pourra pas toujours se l'aire prendre au sérieux. Là peur que l'on affecte dé voir se restaurer des régimes, qui ne répondent plus à aucune des réalités sociales actuelles, ne pourra pas toujours faire substituer les menaces des fantoches aux périls du présent. Trop de révolutionnaires vieux jeu. qui ne connaissent que les traits saillants de la question sociale et sont incapables de l'analyser, ont acquis de la réputation à bon marché, en tournant et en retournant sur toutes les coutures les vieux épouvantails si utiles au gouvernement bourgeois. Leurs dupes commencent à se lasser. 11 faudra bien que tous les socialistes se décident un jour à être socialistes avant tout, à marcher droit dans la route du socialisme, et non dans celle des partis politiques, qui trouvent toujours des prétextes pour embrigader les socialistes et leur faire jouer des petits rôles secondaires, sur une scène où nous avons subi assez d'humiliations et reçu assez de soufflets.
Reste le moyen d'action commun, le suffrage universel.
Nul doute que le suffrage universel soit le plus fécond, le plus précieux des droits politiques, mais ce n'est qu'un droit politique. 11 nous permet d'agir sur l'Etat, mais non pas d'en modifier le caractère, ce qui ne peut résulter que d'une révolution sociale.
Jusque là, il demeure dans son ensemble routinier et conservateur, non pas qu'il préfère telles idées à telles autres, tel régime à tel autre, mais parce qu'il pense peu et qu'il a, comme tous les êtres primitifs, la religion de la Force. Il est pour Bonaparte, pour Thiers, pour Boulanger, c'est-à-dire pour le plus fort ou pour celui qu'il croit le plus fort. (Test une vérité trop connue pour qu'il soit nécessaire d'y insister. Il ne sera donc pas socialiste avant la Révolution sociale. Il ne peut donner au parti socialiste, dans les corps élus, que des minorités de plus en plus importantes. C'est beaucoup, et c'est assez pour attendre. Il ne faut même pas compter sur le suffrage universel, pour obliger le Parlement a placer au premier plan de ses préoccupations la question sociale.
Les parlements modernes, comme les gouvernements, représentent la pensée et les intérêts de la classe dominante. Leur fonction de critique ni' dépasse point la limite des faits que contemple le droit public en vigueur. Tant que dure l'état actuel, ce droit ne peut s'étendre aux faits économiques et sociaux Les parlements politiques n'ont donc point qualité pour pénétrer dans ce domaine interdit.
Comment pourraient-ils le faire? Le suffrage universel actuel est parfaitement approprié aux principes delà Constitution politique; l'égalité qu'il nous ,■ -vnie. réalité dans l'ordre politique, n'est plus qu'une fiction dans L'ordre social.
Il englobe et fait fusionner dans une circonscription électorale les
intérêts les plus opposés et les plus divers, des classes inégales et ennemies, des exploiteurs et des exploités.
Kst-il possible de faire sortir de cel ensemble disparate autre chose que-des représentants d'une collectivité de hasard, sans lien, sans unité de pensée, et dont la fonction législative ne peut embrasser les faits d'ordre économique et social, puisque ces députés ne sont pas mandatés par les intérêts spéciaux, concrets, aux prises dans la réalité sociale.
Même les députés socialistes, élus là où les travailleurs sont assez nombreux et assez conscients, ne peuvent, qu'à grand peine, conserver dans un Parlement politique leur caractère de représentants d'une classe et non d'un coin du territoire.
A vrai dire, même avec la plus grande énergie, il leur est impossible de s'acquitter de leur tâche. Souvent, on reproche à telle ou telle organisation socialiste d'avoir permis, pendant qu'elle maintenait son programme intégral dans son action générale, que ses candidats dans une région où ils avaient à redouter des influences hostiles, adoptassent une tactique prudente et fissent des concessions à l'ennemi.
Mais ces compromissions locales, de même que la compromission d'une fraction tout entière, qui dans certains cas s'allie avec les bourgeois, prouvent simplement que l'action politique est pleine d'embûches et de guet-apens pour les socialistes, contre lesquels ils ne peuvent se tenir en garde, qu'à la condition qu'ils sachent bien qu'elle n'est pas l'action supérieure du socialisme, et que le suffrage universel ne peut leur donner que des succès de détail. La lutte électorale n'est même pas une occasion de propagande, parce que le suffrage universel suit beaucoup plus les gens qui savent vaincre, n'importe comment, que ceux qui font des discours. Le prolétariat organisé finira par sortir de ces chemins dangereux, qui ont été tracés par d'autres, et où il trébuchera toujours. Il comprendra qu'il peut, quand il se sentira majeur, s'élever au-dessus de tous les partis et de leurs gouvernements. Il comprendra qu'il peut former, avec ses mandataires propres, représentant, non pas une découpure du territoire géographique, mais toutes les catégories professionnelles de chaque région, la seule assemblée où se trouveront réunis tous les intérêts concrets du pays et l'opinion réelle de tous les intéressés. Seul, le suffrage universel organisé socialement, non plus politiquement, peut faire la Constitution sociale.