‹ Le sens du conflit socialisteChapitre 5 sur 6 · LE BOURBIER DONT IL FAUT SORTIR · texte numérisé non relu

LE BOURBIER DONT IL FAUT SORTIR

Les partis politiques, comme les religions organisées, ('tant condamnés à greffer leur idéal sur la réalité, finissent, malgré toutes les déclarations des droits de l'homme et tous les évangiles, par n'être plus que des coalitions d'intérêts. Les socialistes s'organisant en parti politique devaient être contraints d'en faire autant.

Mais ce sont les intérêts seulement dont la défense implique en même temps celle de la société, qui peuvent raisonnablement espérer que la force publique mise à leur disposition, dès qu'ils occuperont le pouvoir, deviendra leur égide et leur suprême ressource. L'Etat dispose de la force publique pour conserver la société; il lui est indifférent de remplir cette fonction au profit d'un parti plutôt que d'un autre, pourvu que le parti au pouvoir soit une représentation suffisante des intérêts dominants. Les circonstances ont parfois modifié, à la surface, la conscience des bourgeois; ils ont cru pouvoir se prêter à diverses entreprises publiques, mais ni la Restauration, ni la Monarchie constitutionnelle, ni l'Empire n'ont changé le droit public établi par la Révolution. Aucun de ces régimes n'aurait pu réorganiser la société sur les bases d'avant 89.

La bourgeoisie restait la véritable souveraine, ses intérêts demeuraient de beaucoup les plus importants, et la République, qui est l'expression la plus logique de sa conscience, existait virtuellement, malgré toutes les tentatives de raccommodage monarchique qui ont eu lieu au xixe siècle. 11 n'y a donc rien d'étonnant à ce que les républicains bourgeois soient remontés au pouvoir, dont les coups d'état les avaient chassés momentanément. Il est tout naturel qu'ils aient pu reprendre la direction de toutes les institutions politiques, qui pendant l'éclipsé provisoire de leurs véritables inspirateurs, n'avaient subi que des modifications superficielles, qui n'en altéraient point le caractère. C'était toujours l'intérêt matériel supérieur qui s'imposait. C'était toujours l'adaptation de la force à la conception bourgeoise du Droit.

Au contraire, les intérêts que représentent les socialistes sont ceux des plus pauvres et des plus malheureux. Ce ne sont point des intérêts conservateurs, et les socialistes avant de penser à s'emparer de la force publique, sont obligés de créer et d'opposer une force révolutionnaire à la force conservatrice qui se dresse devant eux.

Cette force révolutionnaire qu'ils ne trouvent point dans les faits, où la trouveront-ils, si ce n'est dans les idées, dans les consciences ? 11 faut donc qu'ils possèdent avant tout la Force morale. Or, si l'action politique reste l'action supérieure du socialisme, et si la conquête du pouvoir politique est toujours considérée comme la principale condition de l'affranchissement du prolétariat, la force m jrale qui nous est indispensable ne nous viendra pas. Dans l'escrime à corps perdu, à laquelle il faut se livrer, pour enlever à nos adversaires un peu de la force matérielle dont ils disposent dans le présent, ce sont surtout des intérêts actuels, des passions actuelles qu'ils font grouper et enllammer hâtivement. Les socialistes, n'ayant ni le choix des armes, ni celui du terrain, sont obligés d'agir comme les bourgeois, avec des éléments insuffisamment préparés, et avec des moyens sur le choix desquels on ne peut pas se montrer trop difficile, parce (pie rien ne vaut, dans un combat de ce genre, la défaite de l'adversaire. Fatalement, l'idée delà force convoitée précède celle du droit à établir; en attendant d'être des apôtres, on Be contente de ressemblera des sauvages, qui veulent s'emparer d'une massue pour assommer un ennemi.

On l'ail <••• qu'ont fait tons les partis politiques, tous les dominateurs

dos hommes; on veut d'abord être Les plus forts. Après, on verra pour le reste. On ne s'aperçoit pas qu'on veut marcher vers l'avenir. eD gardant un pied dans la barbarie, en conservant la conscience inférieure des hommes du passe.

Et comment groupera-t-on les intérêts dont on prend la défense, si l'on n'a pas suffisamment mis en lumière l'idée morale et juridique supérieure qui les dominera tous, qui les réunira et les obligera à marcher dans la même voie? Si on pouvait les organiser, la Force morale ne ferait plus défaut aux socialistes, mais ils ne s'organiseront pas par leur propre vertu. L'intérêt est matériel et personnel, il n'est collectif que relativement et conditionnellement, parce que l'intérêl d'un homme et celui d'un autre homme ne sont jamais complètement identiques, et ne s'accordent jamais plus loin que le point dirimant où ils se contrarient.

Pour réconcilier des hommes d'un même parti dont les intérêts deviennent contraires, on ne pourra pas faire appel à des principes moraux dont on ne fait aucun cas et qui ne sont même pas reconnus. On ne suppléera pas à ces principes par des décisions ou des statuts, qui ne sont que des règles de tactique et des hases d'organisation.

Ces choses-là n'engagent pas la conscience. Quand on exclut et condamne ceux qui ont enfreint des règlements, ce n'est pas le socialisme qu'on défend, ce n'est pas l'idée sainte et sacrée qui fait loi. ce sont les intérêts spéciaux d'un parti ou d'une fraction de parti. On n a rien à mettre au-dessus des intérêts, et par suite, on n'a rien pour empêcher le desordre et la désunion dont ils sont toujours infailliblement les promoteurs à un moment donné. Que faire pour unir les hommes et tirer de leur union la Force morale? Tout le monde sait que pour obtenir ce résultat, il faut placer les hommes en face d'un devoir, auquel ils ne peuvent manquer sans déshonneur. Les plus matérialistes et les plus déterministes des révolutionnaires, ceux à qui tout idéalisme déplaît, en conviennent aussi bien que les autres; les anarchistes eux-mêmes n'admettent pas qu'un homme suive son penchant, si, en suivant son penchant, il déserte leur cause. Dans ce cas, ils le signalent au mépris de leurs coreligionnaires comme de vulgaires moralistes.

Mais, ce devoir si nécessaire où le trouvera-t-on? Où trouvera-l-on des raisonnements convainquants, pour recommander le dévouement et l'abnégation y Le dévouement et l'abnégation, pourquoi faire? Pour servir les intérêts des autre-7

Notre parti, fractionné et sépuisant prématurément dans les luttej politiques, démontre tous les jours qu'il ne sait où trouver la règle supérieure dont il a besoin.

Jamais dans le monde des forces et des intérêts, jamais, par conséquent, dans un parti politique, on ne trouvera le principe du devoir. On ne le trouvera pas davantage dans un idéal ulopique et comme révélé. Mais on le trouvera dans un idéal, qui bien que découlant des leçons de la réalité, la dominera au lieu de se laisser dominer par elle. 11 ne sera asservi à aucun intérêt. Des consciences l'auront découvert et les consciences le prendront pour guide.

En l'absence de cet le haute lumière, dans toute lutte humaine, à chaque instant, on a besoin de recourir au mensonge, à la perfidie, à la haine, à l'envie, à la vanité.

A qui fera-t-on croire qu'on puisse faire de la politique, sans faire appela toute celle boue, à toutes ces horreurs? Os accusations de compromission et de défaillance qu'on se renvoie réciproquement sont risibles, tant que personne ne détient la doctrine pure, le diamant immarcessible qui servirait de critérium. Quant à ceux qui prétendent né pas tenir au succès, ils disent une hèlise, car dans la confusion des principes toujours contestables, la meilleure propagande est celle qui s'affirme par le succès.

Kt ce ne sont pas seulement les partis qui recherchent le succès avant tout, les individus en font autant pour leur propre compte, car on n'est plus lié à un parti qui n'est qu'une coalition d'intérêts, quand ce parti vous demande le sacrifice de votre intérêt particulier.

Rien de plus naturel. La grande politique engendre une infinité de petites politiques individuelles, où les principes socialistes servent de façade.

Pourquoi le vaniteux bête et bruyant qui se met à avoir de l'ambition s'effacera it-il devant un de ses pareils piqué de la même tarentule ? Qui donc se permettrait d'apprendre quelque chose à l'un de ces avortons en ribotte, qui a fabrique lui-même dans sa tète tout le plan de la réforme sociale? Le droit c'est lui, le parti, c'est lui, le principe c'est lui; les traîtres, ce sont ceux qui ne pensent pas comme lui. 11 trompe les autres et il ment sans même s'en apercevoir. C'est la division à l'étal latent, non seulement entre des partis ayant le même but, mais entre des fractions et des sous-fractions de ces partis.

C'esl ainsi qu'en période électorale, les candidats qui se recommandent des mêmes principes ajustés à leur marotte particulière pullulent, foisonnent, et comme une nuée de mouches charbonneuses ayant sucé la même charogne, empoisonnent le pays tout entier de la bave putride de leurs calomnies et de leurs injures? C'est ainsi qu'on fait des Congrès pour se tendre des pièges, s'opposer des manœuvres, pour rouler l'adversaire, qui pourtant est un compagnon de lutte. C'est ainsi qu'un homme qui, un moment auparavant semblait plein de droiture et de bon sens, se transforme tout d'un coup en chien enragé, doute de tout ]'■ monde, et dans son absurde frénésie menace même ceux qui ne lui ont donn- aucun sujet de plainte.

Personne ne pense plus à étudier quoi (pie ce soit, on a à peine le lemps nécessaire pour échanger des injures et pousser des hurlements. Ah ! la belle égalité que nous prépareraient tous ces conquérants pressés de pouvoirs publics. Nous serons tous idiots, lous crétins, et nous par- Lagerons tous ensemble dans un Bicêtre universel le triste pain que nous permettra de pétrir encore h' peu de temps (pie nous n'emploierons pas à nous calomnier et a nous déchirer. C'est du socialisme ça! Si la rare française n'est pas en pleine décadence, il est au moins étrange qu'il s-ut -i difficile de faire comprendre à des socialistes, que toutes ces haines, toutes ces colères, toutes ces pensées vides réunies '•n- mble, en face de la.bourgeoisie, ne servenl qu'à la rassurer et que.

grâce a ces beaux exploits d'imbéciles, elle conservera longtemps encore la vieille |> sau d'ours usée, pour laquelle on se querelle bien inutilement. La leçon esl suffisante. Espérer qu'on pourra faire une unité sérieuse du parti socialiste, tant que nous ue faisons, comme les autres partis, que grouper des forces et des intérêts, tant que nous perdons notre temps à discuter des questions de tactique politique ou «les incidents parlementaires ou ministériels, c'est s'abuser grossièrement. 11 n'esi nullemenl nécessaire d'être unis, pour se consacrer exclusivement à de (elles besognes ; l'union dans ce cas est au contraire très gênante. Chaque petite église préférera toujours régler elle-même ses petites cérémonies, sans rendre de comptes à personne. Chacun peut, dans son intérieur respectif conserver son saint sacrement vert-de-grisé, qui est le meilleur, qui est hors concours. C'est si bon pour les ignorants de s'admirer soi-même, de se donner raison, de condamner les autres et d'éviter ainsi les jugements défavorables de la grande foule. C'estde la politique ça et de la vraie.

Pour faire l'unité du parti socialiste, la première condition c'est de créer une unité de pensée dominant l'action générale, s'imposant par son élévation au-dessus des contingences, et créant avant tout une force morale. Toutes les méthodes d'action deviendraient des nécessités du milieu, des entreprises de circonstance et non des applications du principe supérieur du socialisme. Or, l'unitéde pensée ne nous viendra jamais dans l'action politique; le socialisme, dans la dépendance d'un gouvernement, reste dans l'ornière du passé, il humilie son idéal devant la plus prosaïque des réalités, il ne se guide plus lui-même, il ne marche plus dans sa voie propre. D'autre part, le socialisme, parti politique aussi autonome qu'on voudra, mais, s'acharnant, se passionnant surtout pour la conquête des pouvoirs publics, est amené à confondre l'Etat actuel, qui ne peut être utilisé par des socialistes, avec l'ordre de choses qui ne peut résulter que de la Révolution sociale : il a des rêves de force et d'autorité qui le corrompent et arrêtent son essor. Il ne se débarrasse pas de l'esprit qui anime la société moderne, de la loi de fer de la concurrence ; concurrence des classes, des partis et des individus ; férocité raffinée du civilisé qui persécute, torture, détruit de près ou de loin, son semblable qui lui fait obstacle.

Qu'oppose-t-on à la société bourgeoise? Sa propre idée, ses procédés, ses vices.

Kl comment la vaincre, si on l'imite, si on lui obéit, si c'est elle qui nous détourne vers son marécage et qui nous engloutit dans sa moisissure ?

Non! il n'y a ni conciliation, ni confusion possible, entre le principe de la société bourgeoise et celui du socialisme. L'un dévorera l'autre.

On peut préconiser des solutions pacifiques ou prévoir la nécessité d'employer la force révolutionnaire, peu importe. Mais ce qui est essentiel, c'est (pie le principe du Droit social soit absolument dégagé de l'esprit et des institutions île la société actuelle, c'est qu'on sache bien (pie l'ordre socialiste ne peut pas être édifié sur les substructions de l'ordre capitaliste. Assez de mixtures nauséabondes.

Le si, -ialisme lie peut plus oublier qu'il n'esl pas seulement une force,

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