L'ACOLYTE
Etait-ce seulement un clieval que ce disgracieux quadrupède qui, opiniâtrement et avec un parti pris drolatique, m'escortait depuis la nuit tombée. Être accompagné par un cheval en guise de valet de pied serait, à la rigueur, supportable, mais aucun doute, hélas ! ne m'était permis. Nul carcan, nulle haridelle, nul souffredouleur de manège ou de maquignonnage n'eût pu se comparer à cette bête aux longues oreilles : je ne pouvais m'assurer, vu l'état de chien et loup, si elle portait sur l'échiné la raie caractéristique de tous les bons ânes, mais nulle hésitation n'était à conserver, c'était bien un axe, un âne accompli, un mâle de bourrique qui, pour me faire honneur, s'attachait obstinément à mes pas. Il avait quelques notions de respect, se maintenant en arrière et exé-
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culant avec la lèle, cliaque fois que je tournais la mienne, une ondulation d'encensoir. J'avais une envie très nette de bâtonner ce maître Aliboron dont l'assiduité m'humiliait sous la hautaine clarté des astres. Je possédais précisément en mains une grosse canne noueuse et pesante, propice aux volées, et dont je serrais la poignée avec un dangereux frémissement.
Mais un reste de philosophie m'arrêtait! Était-il admissible de rosser un pauvre thuriféraire, si baudet hlt-il ! De lui rendre une schlague eiîroyable comme unique monnaie de son admiration. Je résolus de m'abstraire en moi-même, de ne plus regarder que le ciel ou les vagues reflets du chemin aux trois quarts enseveli de ténèbres. J'avais compté sans l'enthousiasme que je ne savais pas devoir être rangé parmi les asinesques vertus. Comme j'approchais d'un village dont les lumières point illaient la nuit, mon suivant s'imagina promu au grade de héraut d'armes et, remplaçant les trompettes absentes, se mit à pousser des hi-han formidables qui, répercutés par les échos à cette heure silencieuse, donnèrent l'illusion d'une fanfare sonnant la venue d'un monarque bien aimé.
Cette fois mon exasjx'ralion fléhordjuilc l'emporta sur mou stoïcisme et mif <mi fuife ma charité.
— Ah ! tu joues du clairou, m'écriai-je, eh! Lieu, je vais ])attre rlu tamhour. Atteuds un peu.
El, J)iandissaut lua vigoureuse épine, j'assénai une retenlissante déçjelée sur h", dos élonné de l'animal. Du dos je passai au visage, sans oublier les oreilles monumentales qui s'agitaient comme des sémaphores aux rayons naissants de la lune. Mon coryphée s'interrompit de braire et s'abattit bientôt avec un gémissement qui glaça mon sang dans mes veines. Au plus grotesque des lyrismes succédait une tragique expression de douleur qui, sous la ridicule carcasse de labéte, décelait la palpitation d'une âme. Ma colère s'était envolée et je me sentais envahi de pitié. J'exprimai de mou mieux la loyauté de mes repentirs en projetant au loin l'instrument de torture et en cherchant à relever mon débonnaire compagnon. 11 était trop tard. Je lui avais, sans doute, brisé les reins, car il ne tarda pas à expirer au lieu même de son horrible chute. Jamais, depuis, le cri déchirant qu'il avait poussé ne put s'effacer de ma
mémoire, et quant à mes yeux quelque âne défile, je m'efforce de réparer mon ancien crime par un acte secourable ou un geste miséricordieux.