STERILE EFFORT
Votre vie est assimilée au plus opiniâtre martyre ; je ne vois pas une de vos pareilles qui ait bu de telles amertumes, qui ait tendu en draperies aussi formidablement noires les abords de son existence. Votre enfance fut empoisonnée par l'antipathie que dégageaient vos petites rages ; votre jeunesse, étoutîée par la plus absurde théomanie, par les divagations des confesseurs obscurs et les cocasseries lugubres des manuels dévotieux. Vous vous destiniez au cloître, où vous auriez moins souffert, mais un prêtre ignorant, gagné par un désir adverse, vous ayant dit, au hasard de la lune, que votre devoir était ailleurs, vous vous êtes mariée sans amour. Partant, la douceur des conjugales étreintes fut envisagée par vous comme la portion la plus douloureuse, la plus infernale du sacrifice. Sans vous douter que vous blasphémiez le noble Rite vous vous êtes Jeée, par esprit de pénitence, dans les enfantements multipliés, et le cortège entier des tortures el
stkiufj: iiFFouT -;[
dos mist^res s'est acharné, dès lors, à vos pas. Conceptions liorriliques, rjrossesses pénildes, partuiiti(jiis elTroyahles, rejetons (jei(jnanls et plenreurs semblant vons reprocher, dans leurs cris désespérés, leur mise au jour, humeur aigrie, pauvreté rjrandissante, pas une éclaircie, pas un ravon, tel fut, tel est, tel sera à jamais votre lot terrestre. Trouverez-vous, au moins, une compensation de cœur et de sentiment dans la jeune famille qui, autour de vous, pullulera. Hélas ! Vous ne verrez que santés chancelantes, irritations mal contenues, atonies et torpeurs sans secours possibles et sans réveil. Individualité malheureuse, vous aurez la douleur et, sans doute le remords d'avoir procréé une tribu de malheureux. Vous avez clos devant eux toutes les sources de l'intelligence : sans curiosité, sans attractions, sans lumière, ils laisseront choir vers la terre ingrate leurs têtes vides et leurs regards éteints. Vous faites tout cela pour le bon Dieu ; la louable intention sera reconnue, mais vous regretterez un jour, au seuil du Paradis, d'avoir si mal interprété la loi du Père, le Verbe du "Fils et les commandements de l'Esprit-Saint.
Ainsi vous parlera l'Eternel :
\ Ii;il.Li:S .lONf.UKKS
« N'iens, ma pauN re curant, lonlc la vie tu m'as humblement adoré et récompense t'est due, mais tu t'es obstinée en de faux sentiers, en des routes mauvaises qui ne furent jamais dans le sens ni le vouloir de mes décrets. Tu as suppbcié ton corps et ton àme, mais tu n'as pas labouré les terres vierges de ton cerveau. Tu t'es refusée à la connaissance, tu l'es murée aux clartés du vrai ; tu as semé à poignées la tristesse et les ténèbres ; entre toi et mon soleil tu tiras un rideau de nuages. Il ne suffit pas de m'encenser, il faut me servir, et pour me servir il faut me connaître. Oui me regarde sous un angle étroit, me diminue et m'oifense. Oui a sans cesse l'enfer à la bouche, mériterait de l'avoir dans le cœur. Dignement supporter les peines que j'envoie suffit au vœu de ma justice ; se créer des tourments outrage ma miséricorde. Si mon Fils a été crucifié, c'est pour vous épargner la lance et les clous. Bonne volonté, tel est l'instrument ; quête du mystère, voici la tâche. Mais quand vous ai-je demandé la vendange du fiel et la moisson des épines? Vains labeurs, elTorls stériles! L'adoration doit être consciente, avant de m 'ai mer il faut m'honore r.
rX PETIT MORT
Au cours d'une veillée d'iiiver, un violent roup fie sonnette m'arracha à ma laborieuse quiélude (ît ma vieille esclave, qui a\ait bien le double de raijc canoniffue, m'annonça une femme en pleurs.
— Oh! me dis-je, les femmes ça pleure... comme ça boit ; je me déclare pas ému... avant la lettre.
J'ajoutai à haute voix : Faites entrer.
Elle était jolie, la petite drolesse, d'une fraîcheur de rose thé, d'une incontestable jeunesse faisant prévoir tout au plus dixhuit printemps. A ma vue quelques restes de larmes s'évanouirent comme des brins de rosée au grand soleil. Elle sourit, presque calmée.
— Oh! oh! pensai-je, elle en veut à cetle vieille vertu.
— Monsieur, soupira-t-elle, en donnant à sa voix un accent affligé, démenti par les retroussis de ses lèvres, vous êtes connu
-/| VIEILLES JONCHKKS
dans tout le quartier pour uu homme si bon et si compatissant...
— Que, Madame?...
— Que j'ai osé me hasarder jusqu'à vous, jusqu'à troubler une minute les travaux éininents...
— .le vous fais grâce du reste, je connais la phrase.
— Monsieur, vous m'intimidez.
— Vrai, Madame? Je n'en crois rien.
— Tout à fait.
— Nous étions resté à un rjjie de votre première proposition.
— Monsieur, mon mari et moi sommes privés de ressources et j'ai pensé qu'un détail surtout, un détail navrant, toucherait votre cœur si miséricordieux.
— Ah ! ça. Madame, sauf respect, qui dia ble vous a renseignée sur les propriétés de n\in\ viscère cardiaque? Vous m'intriguez.
— La voix publique; l'écho des bénédictions des malheureux.
— Voyons le détail navrant ?
— Monsieur, j'ai un petit enfant, un amour.
— Naturellement. — Quand il ne crio pas.
— Jl n'en a pas la force, hélas 1
IN l'I.I I I MOU l ""i;,
— \'(Mis a\ez (le la chance.
— Non, vrainieut, Monsieur, nous n'a\(iiis pas de cliancc. Il meurt de faim. .le me nourris si mal que le pauvre <^lre suspendu à mon sein dép«'ri( chaque jour, il va passer.
.rinuujiiuii que la helle visiteuse attaquait ma sensibilité par son coté laihle aux fins d'obtenir une plus larqe aumône.
— Très bien, Madame, repris-je, je prends note; je m'inibrmerai ; je suis surchargé de demandes.
— Faites vite. Monsieur, d'ici peu de jours il sera trop tard.
Ouaraute-huit heures se passèrent. Je négligeai de m'informer, n'ajoutant pas foi aux paroles de la quémandeuse.
Elle se représenta, presque guillerette, r.u coucher du troisième soleil.
— Eh 1 bien, fis-je, impatienté?
— Eh! bien, Monsieur..., ce que je vous disais! il est mort. Maintenant je voudrais lui faire des obsèques convenables.
Une angoisse m'étreignit. Je remis une pièce blanche, avec cette observation sévèrement formulée :
— Pourquoi êtes-vous moins triste aujourd'hui qu'avant-hier?
N IKII.LKS .lONCMKKS
Madame ne répondit pas.
— Je vais vous l'apprendre, poursuivisje. Vous êtes débarrassée.
— Oh ! oh ! Monsieur.
— Et hii, heureusement! délivré...
LK 1>KKE liLOlUELX
« Iloimno tle IcKics »! tel élait le suhsf.iiilit' niaijique dont M. \'aclioii père avait lait son rJve éternel. Rêve éternel est bien l'expression technique, car jamais une réalisation quelconque de cette chimère n'avait lui aux yeux désespérés du bonhomme qui atteignait sa soixantième année. A côté de M. Vachon père existait M. Vachon fils qui, plus heureux que son générateur, fit recevoir, par hasard, sans l'intervention d'un talent quelconque, une nouvelle insignifiante de deux cents lignes, intitulée Bibi^ au supplément d'un grand journal.
Le dit grand journal avertit toutefois M. Vachon fils que les premiers articles d'un écrivain n'étaient jamais payés : il est vrai que, par la suite, la copie du jeune homme fut impitoyablement refusée.
Ces détails pénibles, non révélés d'ailleurs, n'empêchèrent par M. \'achon père
-8 VIEILLES JONCHEES
d'exécuter des bonds d'allégresse... Son fils avait un article imprimé : donc lui-même se trouvait éclaboussé de quelques rayons littéraires... Il crut que « c'était arrivé. » Il mit la dernière main à un roman dix-huit ibis recommencé et qui, depuis une trentaine d'années, avait essuyé toutes lesnasardes des éditeurs et des revues. Pour s'abriter, sans doute, sous l'aile d'une bienveillance puissante, il intitula son œuvre : Fro. mont ainé^ sacrifiant d'un trait de plume les trois anciens titres : Trente ans après, Les Afi/stêres de Pantoise, Le Jeune /tomme riche. Il fit une préface dédicative : à r auteur de Bibi, en bon père. Puis il apporta le manuscrit, magnifiquement recopié, au Secrétariat de la feuille ex-accueillante.
— M. le Directeur? demanda-t-il.
— De la part de qui? lui fut-il répondu.
— Du père de raideur de Bihi.
Il faut croire que la renommée de Bibi n'avait pas retenti outre mesure, le garçon de bureau crut à une fumisterie et tourna la tête en haussant les épaules. Comme un rédacteur passait, M. Vachon père un instant médusé l'interpella de cette simple phrase ;
F.i: PI lU; (.F.nlUI.I \ ^^\)
— Monsieur, s'il vous phiîl, lo [>èrc de rnub'ur de liihi.
— Ou'esl-ce que c'esl ([ue ra : liihi?
.M. N'aclion sulVofjué ouvrit des \{i\\\ li.Kjards et se laissa fond)er sur un sièqc; de \elours. I/huissier fit un signe au journaliste et lui murnnira à l'oreille : ce doit être un fou. L'autre répondit : Evidemment. L'infortuné père entendit cette petite conversation. Voilà ce qu'était devenue la gloire de son fils, sur le théâtre même de la récente apothéose. Comme il s'en allait en titubant, l'employé héla un sergent de ville et lui désigna d'un clin d'œil M. Vachon père. L'agent le saisit par le i)ras. « Jn SUIS le père de /'auteur de Bibi », hurla le maniaque d'une voix étranglée. Il reçut une bourrade et dut suivre le policeman chez le commissaire. Il rétorqua aux questions qui lui furent adressées :
— M. le Conmiissaire, je n'y comprends rien. Je suis M. A'achon père, père de l'auteur de Bibi . INIon fils est l'auteur de Bibi. C'est mon fils qui a fait Bibi et je suis son père... son père... son père, vous comprenez.
Ici la parole manqua à M. Vachon. Voici encore un homme qui ne comprenait pas.
(j(j VIEILLES JONCHÉES
C'était donc l'écroulement du triomphe de son fds, et de lui-même, alors; qu'adviendrait-il? Au poids d'une telle disgrâce, il pencha la tête avec une sourde lamentation. On se précipita : H était mort!
L'Eil ACEMKM
Toutes (inivros sont vaincs, tous lalieurs rîulucs, toutes açjitations stériles qui n'ont pas en vue i'Eteinité.
Je sonijeais à cette yiave maxime des Saints à propos d'un effort bien mesquin et bien vulgaire de la grande industrie contemporaine. Je feuilletais, par désœuvrement, un de ces recueils atroces de forme et de fond qu'on appelle « Albums de famille» et que le plus humble mercanti étale sur la table ronde de son salon d'acajou. Je parcourais ce musée des horreurs où les vieux goutteux coudoient les petites mères grassouillettes, où les bébés difformes s'ébattent au cou des pesantes nourrices parmi les conscrits en goguette et les curés ventrus. J'avisai une vieille photographie qui pouvait bien dater de la première enfance de l'art et compter quaiante années; elle avait, jadis, représenté un tout jeune linmme, quelques beui'cs, ?rj5S doute, après
VIi:iLLKS .lONClIEES
la Mairie et l'Autel. Hélas! quelle ruine i Tout le champ de Timage était marqué de petite vérole par une moisissure invétérée ; les cheveux se confondaient au front, les joues aux oreilles, les mains aux vêtements^ la bouche et les yeux avaient quasiment disparu. Et il est certain que ce glorieux jouvenceau quand il alla, fièrement, se camper devant l'objectif de M. Daguerre ronronnait dans sa prudhommie de vingt ans : « Voici que je transmets à l'avenir le charme de mes regards et l'attirance de mes lèvres. »
L'avenir ! l'avenir ! et huit lustres après c'est une ébauche sans nom, où l'on ne peut reconnaître un linéament, où les tons et les modelés se perdent dans un estompage de drogues avariées et de poussière. Il n'est pas contestable que, depuis la pose de ce bas Alcibiade, les procédés furent poussés à la perfection, que l'on inventa l'hyposulfite, le charbon et le gélatino-bromure, et que cette branche de la camelotte universelle en est venue à tenir une place majeure au soleil. Mais tous ces apporteurs de progrès photo-chimiques n'ont pas songé à cet avp;iir que se promettait, en toute sérénité d'âme, l'imberbe présomptueux.
l.'l.I rACKMKM C)'.\
Il landra exjmiiiuT toute celle pneolille dans un (leini-sièele et voir la (jririiare que l'erout nos |)elils-ne\ eux eu compulsant ces iinionihrahles charuiers du souvenir. Quels restes, quels déhiis, quelles incohérences déteintes et décolorées. Et, si les livres ne sont pas ronqés par le hatif Manchiment des pîifes, on lira avec une stupéfaction profonde quelle place occupa dans notre période évanouie la maqie du portrait instantané et multiplié à l'infini. Nous osions proférer cette vanterie : Quels précieux documents nous transmettons aux arjes futurs, ffuelle mine inaltérable et jamais épuisée. Quels soupirs d'admiration reconnaissante les savants du xx^ siècle exhaleront-ils vers nous !
Je ne sais ce que diront les savants, si ce genre de bétail subsiste encore. Ils seront, peut-être, aussi risibles et aussi borgnes que les nôtres, mais s'il existe alors de vrais sages nous aurons la satisfaction posthume de dérider leur austérité. Quelles gorges chaudes devant notre insolente prétention de leur transmettre nos visages !
J'entends d'ici ce dialogue entre deux philosophes égayés ;
— Uueditcs-vuus de l'état tle conservation où se trouvent les faces angiistes de nos grands pères?
— Je dis que leurs traits me semblent conservés... à peu près comme eux-mêmes dans leurs tombes.
T/wr.E DES nori.Erns
lue iiuil qu'il expéiimeiilait les .•unes, raïKje Azariel visita M. l^rudhomais, maire et conseiller général de sou endroit, commerçant notable, ayant sa chaise à la Loge et sa stalle de banc-d'œuvre à l'Eglise. Le bourgeois fut très effrayé de l'apparition céleste et se dressa sur son séant avec des gestes déiensii's dont sourit l'Eloliim mystérieux.
— Xe te trouble pas, dit l'envoyé d'en haut, tu as entendu parler des anges quand tu étais petit, au catéchisme ?
— Oui, mon Ange.
— C'est bien, tu sais maintenant qui je suis. Tu n'ignores pas non plus que chacun, dans cette vallée de larmes, doit avoir son lot de tourments et de misères.
— Hélas ! mon Ange.
— Cette exclamation est un mensonge.
Tu n'as point encore ta juste part; je descends exprès pour te l'apporter.
— Je n'ai point ma part ! Quelle erreur, mon Ange.
— Tu n'es pas respectueux, maire ; je ne puis me tromper.
— Je vous fais pardon^ mon Ange.
— Seulement, en considération de ma visite, je t'accorde le droit de choisir ta douleur.
— Merci bien, mon Ange, mais je suis perplexe.
— Le jour va paraître, maire, je te donne pour opter jusqu'à la fin de la nuit.
— C'est que... c'est que, vraiment oui, mon Ange, vous me trouvez perplexe. J'ai eu déjà tant d'ennuis, quoique vous en disiez, tant de tracas, de tourments de tête, les élections, les criailleries des mécon- :jents, la balance à tenir entre le Curé et le Vénérable, ma femme qui n'est plus jeune, mon fils qui fait son droit et me coûte les yeux delà tête, mon ancienne créature, l'adjoint, qui mine sourdement mon autorité, la bronchite de mon meilleur ami.
— Maire, tout cela ne compte pas.
— Vous m'épouvantez, mon Ange.
— Allons, dépêche-toi.
— J'ai bien peur de n'avoir pas le courage.
l,'A\(ii: DIS IK»I l.ll KS Ct'J
— \ (îux-lii (|uc j«^ clioisisso inoi-niAine ?
— Oh! non, non, mon An<ji', je vous eu supplie, ne choisissez, pas.
— Ah^rs... (h' la hCiic. I/juiroïc vj» poin- (he.
— Mon Dieu! mon Dieu! Il nie faudrait tant de reflexions. Accordez-moi dix minutes pour consulter ma femme qui couche à côté.
— Impossible. Mes secondes sont comptées. Voyons, veux-tu devenir veuf?, l'ai là une fièvre typhoïde toute prête.
— Non, non, mon Ange, qui ferait donc aller mon ménage?
— Acceptes-tu pour toi cette maladie ?
— Eh! jamais, qui ferait marcher la commune ?
— Pour ton fils... qui te mange de l'argent?
— Mon fils ! l'héritier du nom ! pas moyen d'y songer.
— Pour ta servante qui se conduit mal avec toi?
— Oh! mon Ange, ma seule distraction!
— Veux -tu perdre le quart de ta fortune?
— Grâce, grâce, mon Ange.
— Un bras? Une jambe? Une paire de bœufs ?
f)8 vifji.ij:s .ionchkes
— Oh ! la, la ! Oh ! la, la ! mon cher Ange. Tenez, tenez, j'ai une idée. Mon meilleur ami est déjà bien souffrant... Il n'est pas probable qu'il en réchappe... je veux bien qu'il meure tout de suite!
\ AiNK i\K(:i(i:iu II1-:
II «'st trislc, par iiiic ])riiinciise s(jiréc criiiver, de battre le p.ivé des carrefours avec des liàhits troués, l'estomac creux et la bourse vide. On ne sonrje peut-être pas assez aux idme/itdtfori'i (Vâme inspirées par la situation, diamétralement contraire, d'un homme bien vêtu, bien portant, l)ien pourvu d'or, qui 'peut narguer à son aise la faim, la soif et les intempéries, et qui, par hasard, en veine d'expansion et (Vai^ iriu'sme, n'arrive point à découvrir le plus humble mortel acceptant de partager avec lui les commodité^ de l'avoir et les faveurs de la h'orfune.
l^ne aventure de ce genre eut, dernièrement, pour héros mon camarade, M. André, le biI)Iiothécaire au.r ijeuj' terribles. II avait gagné dix mille francs à un tirage financier et pour un garçon aussi économe cette somme était représentative de Golconde. A la chute du jour, en décembre, je le ren-
yo VIEILLES JONCHEES
contrai dans un navrement sans bornes.
Dès qu'il m'aperçut il s'écria, en me tendant les bras :
— Vous, au moins, je vous emmène. Pas d'excuses.
— Où cela, s'il vous plaît?
— Eh pardieu, dîner. Vous me voyez exaspéré. Je viens d'essuyer mon septième refus depuis deux heures que je cherche un compagnon de table. J'ai de l'argent plein mes poches. Je ne puis me résigner à manger seul. Il me faut un de mes semblables jouissant, avec moi, des mets préparés avec succulence. Et tout le monde me rabroue ; personne ne veut de cette partie fine ! C'est incompréhensible.
^- Dame, mon cher, il faut suivre le précepte de la parabole évangélique ; raccrocher le premier argotier venu. La capitale m manque pas de titis prêts à tendre leurs mâchoires aux appas d'un plantureux festin.
— Le diable vous emporte avec vos invités de christianisme transcendental,je sors d'en prendre. Hier soir, vous voyez que l'événement n'a pas eu le temps de rancir, j'ai apostoliquement pressenti votre conseil et, à défaut d'amis voulant rompre avec moi le pain fraternel, j'ai accosté un jeune men-
\AI.M l'J.CIlKKCMi:
tlianl d'une viiKjtaiiie d'années (|ui tendait la main avec la modeste ambition d'un sou. Si je l'eusse tout simplement satisfait, nul doute qu'il m*eùt rendu (jràces avec la plus touchante des eiîusions. Mais j'imitai, tout raffiné que je suis, cette rustùa /)rof/enirs du poète, t/uœ nés rit cognoscere modiim.
— Un sou, hurlai-je plein de fureur, tu te moques de moi.
— Mon bon Monsieur, je vous jure...
— Tais-toi. Je t'emmène dîner.
Il ouvrit de grands yeux, et quand il vit que je ne plaisantais point se borna à riposter : Bourgeois, ce n'est pas de refus.
Je payai à mon drille un cabinet particulier, des huîtres et du Champagne. Il mangea gloutonnement, but avec avidité, plein de fièvre et de hâte, sans m'adresser une parole. Quand il eut terminé, — il avait dévoré sa part et la mienne, — il insinua tranquillement, un couvert entre son gilet et sa peau.
— Pardon, fis-je avec déférence, vous êtes en distraction.
— De quoi que tu te mêles, grogna-t-il, tu veux des calottes?
7'2 VllillJ.tS .lO.NClILJiS
Je voulus (jue mou urljauité coutraslât avec sou brutisme. .le sonuai le garçon et lui dis avec douceur : Ajoutez un couvert sur l'addition. Et nous sortîmes. Et je ne fus pas remercié. Et je bondis dans le premier iiacre passant, crainte d'être dévalisé. Et voici pourquoi je ne suivrai plus les conseils de l'Evangile.
EllELM FLTJACES !
Dans l'agonie lente et paisil)Ie des crépuscules d'été j'aimais à voir les feux d'artifice monter dans l'atmosphère subtile et traverser la pénombre douce. Les bruits lombes, parmi l'effacement des formes et des contours au premier éveil des étoiles sereines, c'était une joie de mouvement et de Aie, une manifestation d'élan et de lumière, une image saillante, un symbole igné de la pensée jamais assoupie accomplissant ses chevauchées à travers l'immense royaume de la nuit. Le pointe ment, la crépitation, le départ sinueux des fusées violentes, l'ouverture subite du petit globe d'or vomissant autour de lui la pluie des comètes bleues et rouges, le sillon frissonnant et l'éclat des bombes roses, le vert tendre et la pourpre des flammes de Bengale, les gerbes torrentielles projetées par
le tournoiement, des soleils, cet embrasement éphémère des prés éblouis, toute cette pyrophanie de la terre escaladant les gradins du ciel, cette féerie d'un moment, sous l'œil des splendeurs éternelles, figurait à mon ame songeuse l'envolement des esprits vers les nimbes de l'Idéal. Quelques instants écoulés et l'ombre souveraine régnait encore et le grand silence^ naguère effarouché, déployait à nouveau les voilesagrandis du sommeil. L'odeur pénétrante des poudres se dissipait au brumeux horizon, et les débris de la fête retentissante, quelques bouts de papier carbonisé, gisaient, introuvables et invisibles, sous l'abri vague des touffes d'herbes. Et de tout cela que demeurait-il? Quelques tressaillements aux abords de l'ouïe, quelques mirages au fond des yeux. Le retour s'accablait de tristesse quand les dernières lueurs du bouquet achevaient de mourir sous un nuage de fumée sanglante, quand les cercles dç bois qui avaient soutenu les magiques couronnes tournaient encore par la force impulsive, veufs d'éclat charmeur et d'étincelles radieuses, lumignons sinistres voués à la mort et à l'oubli. Et les paysans qui regagnent leurs cabanes, les paysans qui, tantôt,
i: in:r ! FiriACEs! 7;,
applaudissaieiil aux dcîloiialioiis et liurlaieiil admirants aux éjaculalions de luinière, n'ont pas inAine (jardé an spectacle qui les enfiévra la f|ratilnde du souvenir. Ils causent dr» leurs moissons, bavardent de leurs vendantes, dissertenJ sur leurs brebis et leurs génisses, et nul ne songe aux pifpiets vides et sombres, dénués maintenant de prestige, qui attiraient tout à l'heure l'eilervescente convoitise des regards.
Nos labeurs d'âme sont des feux d'artifice.
Nous consumons notre vie, nous épuisons notre ardeur, nous mettons en œuvre tous nos ressorts intimes, nous extériorisons notre idée, nous projetons autour de nous l'effort entier de notre substance nerveuse, et la foule abêtie qui nous entoure, qui daigne parfois nous acclamer, nous estime à l'égal des salpêtres maniés qui se jouent en zigzag dans les ténèbres pour l'amusement des yeux. Nous comprendre, nous honorer, nous aimer, tout cela dépasse leurs capacités ruminantes. A l'imitation de la bête de somme, ils ne s'émeuvent qu'au cinglement du fouet qu'agitent parfois nos frémissantes mains. Mais trop vaste est l'obscurité pour que nous remportions la
victoire, nos plus vaillantes fusées vivent l'espace de quelques soupirs. Pourtant, hélas! lorsque, sans espoir de résurrection, leur sillage est à jamais disparu, il est des phares lointains, étrangers à la défaillance, qui nous contemplent sans colère et qui nous prennent en pitié, nous exilés des firmaments pacifiques, où règne l'austère sérénité des astres.
MA.1ESÏE!
Napoléon n'aimait pas les femmes. Il n'était point guidé en cette aversion par des motifs ésotériques. La pure cérébralité n'eut pas d'adversaire plus acharné que le plat-cheveux qui pensait vous insulter en vous traitant d'idéologue, et qui voulait renvoyer Fabre d'Olivet devant un peloton d'exécution. Le sexe faible déplaisait à l'Empareur par son peu de ressemblance avec les bonnets à poil, non moins que par son inaptitude à manœuvrer les canons.
L'intelligence du Corse, intrinsèquement prodigieuse, ne se mouvait pas hors du cadre inférieur des brutalités humaines.
C'est un labeur extrêmement pénible que de rechercher en cette vie tonitruante et rouge une élévation de pensée, une délicatesse de sentiment. On se rappelle toutefois un cas où l'instinct soldatesque fut
jS VIEILLES JONCHÉES
nialé dans ce cœur métallique par un ycri(able frisson d'en haut.
C'était à la suite du jour, peu glorieux, où l'homme avait grossièrement répliqué à Mme de Slaël que la première femme de l'Empire était celle qui faisait le plus cVenfants. Il existait à cette époque une petite vieille, presque centenaire, débris unique des grands règnes disparus, et qui se vanta d'émouvoir le colosse botté devant lequel tremblait le monde. Un des plus fameux hommes d'esprit du temps se chargea de ménager l'entrevue et, fin connaisseur de notre nature, se plut à annoncer malicieusement à un groupe de courtisans qu'ils verraient, sous peu, le dominateur des peuples s'inchner devant un être vivant, sans puissance, sans force, sans beauté, presque sans vie.
— Sire, dit au moment voulu le metteur en scène. Madame de X... a témoigné le désir d'être présentée à Votre Majesté.
— Encore une femme !
— Oui, Sire. Je crois que Votre Majesté ne la verra pas sans intérêt.
— Bah ! Est-elle plus forte que la Necker à qui j'ai dit son fait, l'autre jour, sans barguigner ?
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— Beaucoup moins comiiie, Siru;; ik'mhnioins je persiste à' affirmor que votre Majesté tirera de sa visite un coiisidéraI)le étoiiuement.
— Attendez uu ])eu... Je vais la Ixmlcr.
— Madame, dit le monarque, à la petite vieille, propre et correcte, en sa taille exi- (juë, comme une gravure de l'ancien temps, vous avez témoigne le désir de me voir?
— Oui, Sire.
— Que me voulez-vous?
— Je veux une chose bien simple, que Votre Majesté m'eût accordée si elle e ût appris qui j'étais.
— Qu'aurais-je fait. Madame?
— Sire, vous m'auriez baisé la main.
— Quand vous m'aurez dit pourquoi.
— Majesté, en 171 3, étant tout enfant, petite demoiselle de Saint-Cyr, j'ai baisé la main de Louis XIV.
Violemment, l'aventurier tressaillit. La voix qui lui parlait semblait fdtrer au marbre d'une tombe avec une immense lueur tout à coup répandue, et baignant le fantôme du grand règne dans un nimbe d'or. La redingote impériale apparut misérable à révocation du manteau des rois. Et l'Em-
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pcreur Laisa respectueusement la main tendue, sortant du passé comme un rêve, comme un rayon de crépuscule après le coucher du soleil.