FATALE INTERVERSION
Pour moi, c'était une désespérée. A sept lieures du matin, en fin d'automne, une femme légèrement vêtue n'a pas la coutume de venir s'asseoir sur un hanc de promenade publique et de fixer un ail hébété sur les arbres, les (^azons et les feuilles mortes. La pâleur de son visage décelait une nuit d'insomnie et les veines gonflées de ses tempes annonçaient qu'à l'entour de sa pauvre tête les ailes de la déception avaient formidablement battu. Je ne puis pas dire qu'une impression de tristesse émanât de sa physionomie, c'élait une lassitude vague, acceptée, définitive, un parti pris de descente au gouffre, srns révolte d'instinct et sans terreur nerveuse, avec l'impassibilité morne d'une âme trempée dans la vie mauvaise et assez familière des actuelles ténèbres pour ne pas redouter la nuit future. Je n'espérais point tirer un mot de cette cariatide en os et en chair, elle ne me regardait même pas, malgré la
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[)eisislauce aiialyli({iii' que yt iii(*Uais à scruter sa face livide. Cepeudaiit, au bout d'une heure, une voix hianclie, atone, impersonnelle, la voix colleclive d'un groupe d'Afres, sorlil de ce lantonie hizarre qui semblait à peine r(Miiucr les lèvres :
— PassanI cuiieux, (u t'étonnes, lu t'ell'raies, lu as peuf-ètre la simplicité de t'émouvoir, mais je vois, avec certitude, que tu ne cherches pas à m'enlacer d'une tentation d'amour. Je suis pourtant jeune encore et j'ai recueilli des brassées d'hommages pouvant humilier, par leur nombre et leur magnificence, toute la masse des fleurs que moissonneraient dix ans de fêtes; ma beauté fut incomparable, — tu as tort de rire intérieurement, — je te répète que je fus, à vingt ans, la plus charmeuse des femmes vivantes, et je n'ai pas subi, à l'heure présente, plusde vingt-trois hivers. J'ai possédé l'ardeur des laves en fusion. — Tu vas rire encore, n'ayant pas éprouvé la constriction de mes bras. — Je suis maintenant pire qu'affreuse, ayant été flétrie par les propres flammes de mon cœur. Non pas que j'aie mené la vie, ceci n'est rien, mais en vertu de mon caractère fantasque je me suis constamment refusée à la sentimentalité de
l'amour. J'ai laissé prendre mon corps, je n'ai jamais livré mon Ame. Je suis donc sortie de mon attribut sexuel. Je n'ai pas voulu refléter, j'ai entendu briller par moimême et, avec une rapidité foudroyante, j'ai ainsi perdu ma splendeur ravagée. Je songeais à résorber mes charmes pour les rendre plus puissants, je n'ai abouti qu'à les disperser dans l'ombre et à les remplacer par l'agglomérat des veuleries qu'exhalaient tous les fantoches flétrisseurs de ma chair. Je sens s'échapper le moi individuel. A peine la mémoire subsiste-t-elle encore avec un reste de jugement pour apprécier la hauteur de ma chute. Mon entité s'efface comme un mont de sable balayé par le vent. Je deviens un haïssable mélange de cet amas de natures vulgaires qui, sans le savoir, m'ont anéantie. Et j'ai eu l'ineffable douleur de voir que mon éclat perdu s'en allait illuminer la figure de mes amants. Chacun d'eux, inconscient, par une mystérieuse endosmose, échangeait toute sa laideur contre une parcelle de ma beauté ! En sorte que me voilà devenue un composé d'expirs difformes; je ne suis pas une femme laide, hélas! mais la laideur .impersonnelle, rhorreiir abstraite, rarchétype du néant.