MISÉRICORDE
Sombre aiiarcliiste, dynamiteur leroce, terrible allumeur d'incendies, on t'a décidément calomnié ; ta douceur rappelle l'agneau et ta patience les anges. Je ne te fais pas un compliment hyperbolique ; je constate et je démontre. Voici cinq, sept, huit, dix ans, peut-être, que, trois fois le jour, souvent davantage, tu t'affales, débonnaire et tranquille, aux bancs démolis de cette échoppe et, en aucun temps, de ta bouche indulgente ne s'est échappée la moindre plainte à l'égard du mastroquet fétide qui t'empoisonne de ses vins au pétrole et de ses trois-six vert-de-grisés. Non-seulement tu le supportes, mais tu l'aimes ; tu lui laisses gouverner ta pensée et tes actes civiques; son absinthe est ton drapeau vert et sa chicorée ton drapeau noir. Et son zinc brillant, au parfum de rinçures, est l'autel vénéneux où s'emplit ton morne calice.
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— Ami conseiller, lu es seNère et je te trouve singulier de vouloir m'imposer tes rigueurs. Je ne pense pas que tu nn'engages à fuir dans la rivière les incessants déboires de la vie, mais tu m'absoudras de L's endormir et de les consoler. Quoique mon palais et ma langue ne soient point façonnés aux délicatesses, ni experts aux subtilités, il n'est pas certain que j'accepte tout ce qui m'est servi comme pâture etbreuvage de prince. Si les vins généreux, si les vieilles champagmes se donnaient la p ine de fréquenter mon verre, je les saluerais au passage, je saurais reccnnaîtreleur noblesse et leur majesté! .le sais très bien en fin de comp'e, ce que vaut le demi-setier dont je me saoule, la demi-tasse dont je brûle mon sang. Qu'importe, si dans cette ivresse grossière, dans ce feu intérieur que j'allume, je trouve quelques reflets de ce que vous autres appelez le Rêve. Tu as peutêtre noirci bien des rames à conter nos misères, tu n'en as pas sondé la turpitude et la profondeur. Tu n'as pas connu les nuits froides, les réveils glacés, les courses accélérées sous l'aube pluvieuse, la hâte fébrile des mouvements jusqu'au coucher du Soleil, le corps disloqué, la rentrée au galetas
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fumeux et la chute éperdue au seiu de l'ombre, qui donne au moins l'illusion passagère du néant. Mais le Rêve! crois-tu que mes sommeils de brute l'aient jamais comtemplé ? Et pourquoi, vraiment, nous les sevrés de toutes les douceurs n'aurionsnous jamais les caresses d'un songe ? Et c'est là, dans cet assommoir empuanti que nous les trouvons, quelquefois. C'est dans Tliorreur de ces alcools, dans les relents de ces licfueurs malsaines que passe, entre nos cils tremblotants, la longue traîne des robes de fées. C'est au pied du zinc, bien décoré du nom d'autel, que notre âme lourde, un instant allégée, va se cogner aux voûtes du crâne, comme un papillon aux vitrages l.imineux. Pour deux ou trois pièces de cuivre nous avons notre goutte de joie, notre modeste portion d'oubli. L'homme qui nous les verse ne nous est pas autrement cher, mas, si faible que soit son mérite, nous savons être reconnaissants. Tes compères, les prêcheurs des journaux, gras et bien rentes, nous accusent je le sais, d'abréger notre vie. Ah ! ça mais, t'imagines-tu que nous tenions à perpétuer nos galères, et à suer et à peiner et à grelotter, pour la plus grande gloire des royales paresses? Béni
soit l'Enivreiir ! trois fois l)éni, s'il se hftte, le conducteur de la mort, jusqu'à ce que MM. les philosophes daignent nous, rouvrir la porte du ciel !