LES NUAGES
Le front d'un honnête homme n*est jamais un ciel limpide ; il doit s'assombrir à chaque souffle des vents d'iniquité! Il faut avoir du fromage de porc sous le crâne et une semelle boueuse à la place du cœur, pour s'écrier avec une intention narquoise :
De quoi vous occupez-vous ?
Ou bien encore ;
Qu'est-ce que cela peut vous faire ?
Comment, imbécile ou brigand, ai-je la faculté d'échapper à cette planète; puis-je obtenir des anges mon assomption à travers l'espace et mon arrachement à ces fouillis d'horreur? Je n'ai jamais enseveli dans l'ombre aucun de mes péchés et, sans m'en vanter, je les confesse. Mais je possède, et je m'en fais gloire, pour l'atténuation de mes fautes, une source inépuisée de généreuse colère quand je vois claudiquer cette vieille boiteuse de justice terrestre, impla-
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caljle au dénué, à ropuloni dé])Onna!re et qui, par contre, se prétend des droits à notre respect. Halte-là! l'indir/nation sillonne toutes les fibres de mon âme comme une avalanche d'éclairs ; dans mon cœur et dans ma tête la foudre palpite, et trois fois malheur si le sort accordait à ma main le plus médiocre de ses tonnerres! Moi, respecler la justice de mon pays, cette gourgandine éhontée qui a roulé son hermine dans la puanteur de tous les égoûts ! Je suis trop adorateur de la Justice d'en haut pour ne pas essuyer mes pieds sur le visage de celle d'en bas, pour ne pas réclamer une ordonnance de police foraine, remplaçant, dans les tirs publics, les cartons et les pipes par la cohue des prévaricants noirs et rouges.
Il y en eut d'assis et de levés ; ils sont tous à plat ventre.
Mais comblez un instant, par la pensée, tous mes désirs, tous mes vœux, satisfaites, et vous aurez du mal, les plus hautes fantaisies de mon imagination, faites de moi un Empereur de lumière, il n'est pas encore certain que vous me transformiez en un mortel content. Car si au milieu d'un tel océan de délices vient à mes oreilles
que le plus ()clil (r«'u(ro les içjuori's d^iur réyiou perdue a (^té victime d'une o{)pressiou, mon extase s'enfuit, mon I)on!ieur s'écroule ; ce martyr et ce bourreau lointains, si pygmées soient-ils, ont sulTi à voiler mon soleil, à embrumer la circonférence de mes liorizons. Et je ne suis pas assez étroitement stupide pour borner i\ ce mur J)éle, qu'on appelle la fiontièie, rimmeiisilé de mes sollicitudes. Elle s'étend aux cinq parties du monde et monterait jusqu'aux étoiles, si ces globes de feu nous envoyaient des messagers. Les paroles du Christ m'assurent bien qu'avec une telle faim, une soif pareille, je serai, un jour, désaltéré et rassasié, .le n'en doute certes pas, sans quoi le néant serait préférable, en son pur abîme, à la honte, à la bassesse, à l'ignominie de notre existence.
Mon Dieu, écoutez toute fois l'ardente prière que je vous crie de toutes mes forces, de profimdfs : Rien assurément, ici bas, sans votre volonté n'arrive, mais avant de souhaiter qu'elle s'accomplisse par le bien ou par le mal, ne disons-nous pas chaque matin : « Sanctificetur nomen tiuim », invocation du jour, exclusion de la nuit. Les âmes s'obscurent et se troublent à
constater toujours les ténèbres victorieuses, daignez concéder, Seigneur, quelque revanche à la clarté. Ne nous abandonnez pas au mépris intolérable de ceux qui adorent le vin et la viande, accordez-nous, dès cette vallée d'opprobre, un faible avantgoût des Béatitudes !
UN MORIBOND SJ\(il LIER
« Mon Père, je vais mourir ef, eu bon catholique, je vous demande l'absolution sacramentelle. Le péché que vous allez me remettre est fort rare; je ne crois pas qu'il ait été prévu aux multiples feuillets des théologies morales, en dépit des subtilités de MM. Molina et Escobar. Ma mort est volontaire ; à vous d'examiner si je ne mérite pas le bénéfice des circonstances atténuantes au regard d'un jury céleste. Je ne rechercherai pas avec vous, ne voulant pas, en échange de votre pardon sacerdotal, vous donner le trouble spirituel et le vertige animique, je ne rechercherai pas quelles lois bizarres* quelles coïncidences inouïes, quelles singulières fatahtés ont présidé à la constitution de mon individualité humaine. Il serait dangereux pour la simple intelligence que vous êtes de remonter aux causes d'un si lamentable phénomène, vous vous contenterez de l'exposé
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sincère et minutieux des f<ails. Envisarjé en synthèse et au point de vue des normes génératrices, mon cas serait susceptible de vous épouvanter, analysons, simplement, les accidents dérivés d'un principe qui fera mieux de rester dans rom])re, en vertu de cette considération que le destin n'amènera point à mon chevet d'agonie un cardinal de la pensée. Gomme robe, la noire, hélas! vaut la rouge et ne soyez pas humilié de toutes ces déclarations brutales, je demeurerais une énigme pour toute la curie romaine, comme pour un modeste desservant. Le Sacré-Collège, susceptible de m'écouter, devrait attendre, pour se réunir, un conclave trop lointain. A^ous me voyez, mon Pèie, avec tous les trésors de votre charité chrétienne, vous êtes obligé de convenir, au moins intérieurement, que je suis l'être le plus laid, le plus difforme, le plus balourd, le plus repoussant de la création masculine. Mais figurez-vous bien qu'avec ce corps de portefaix démoli, je possède une âme choisie et le plus fin des entendements. M'étant rendu compte, bien vite, que, malgré les progrès de la science, aucune orthopédie ne pourrait amener ma substance matérielle aux formes archan-
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<jcli(|ues, je MIC suis imiinMliatcinenl rr'si<jiir à être un ])Ossu et un nabot, un cloclie-pied et un courfe-pafle. J'ai porté sur le moral et le mental tous mes efforts de culture et, le fonds étant riche, j'ai réussi, tout or<)ueil à pari, à une information psychique su[)érieure, à une instauration merveilleuse de perception et de vouloir. Inutile, n'est-ce pas, de vons démontrer mes qualités cérébrales, je ne veux pas vous donner la migraine et vous pouvez me croire sur parole. Après avoir dûment constaté le plein succès de mon labeur occulte, j'ai laissé tomber mes yeux sur mon enveloppe extérieure et, vraiment, je n'ai pu maîtriser un accès d'indignation. Que faites-vous, mon Père, de vos vieilles soutanes trouées, écharpées, déchiquetées à l'infini ? Les pauvres même n'en voulant point, vous les jetez au diable. J'ai voulu rendre mon corps à la terre. J'ai absorbé, aux doses convenables, un précieux alcaloïde qui ne foudroie point, mais qui atteint, avec sûreté et lenteur, le même résultat que le toxique foudroyant. J'ai envisagé comme sacre de mon entité le dépouillement de ma guenille corporelle ; sans y mettre aucun dépit, aucun amour-propre, je suis.
veuillez bien le croire, au-dessus de pareilles misères, je n'ai pu supporter en esthétique algèbre, en géométrie transcendante, une antinomie injurieuse aux Eloïm créateurs. Après la grâce de l'absolution, que je vous supplie de me conférer, il est une prière que j'adresse, en ligne directe, à l'Eternel : De la résurrection de la chair, Seigneur, délivrez-moi. Ainsi soit-il !