LA VOIX DES FLEURS
Au faîte de la pauvre demeure, de la demeure inachevée qui regarde l'azur eu un geste d'éternelle espérance, dans les combles à demi ouverts, sous l'ombre des toitures branlantes, pénètrent les frimas et les bises, viennent gémir aux soirs d'automne, aux nuits d'hiver, les pluies opiniâtres, les pluies lugubres, image de l'invincible malédiction qui glace et paralyse l'effort des cœurs, l'envolée des âmes, la précieuse vaillance des poitrines et des bras. Le murmure des vents, envahisseurs victorieux, monte et descend la gamme douloureuse des rêves perdus et des nouvelles désolations :
« Fidèles résignés, voués au cycle de l'invariable misère, jouets des rayons trompeurs et victimes des ténèbres accrues, gravissez chaque jour l'échelle infinie de vos lassitudes et de vos chagrins. Saluez de vos premiers soupirs l'insultante aurore, et
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iikMcz à vos soucis cuisînils, à vos labeurs amoncelés, l'incessante effusion des prières qui palpitent comme des ailes blessées sous la torpeur de l'implacable ciel. Votre iaim ne sera point assouvie, nivotre soif étanchée, et aucune main glorifiante, porteuse de lauriers ou de roses, ne couronnera la persévérance de vos nobles fronts. Vous passerez, ensevelis de deuil, parmi les chansons du monde en fête, et les échos de joies inconnues frapperont vos oreilles qui ne les comprendront pas. Vous avez embrassé la vie lamentable ; à cette étreinte on ne peut s'arracher; vous avez marché dans le sentier des larmes, sur cette voie sombre on ne recule jamais. »
Ainsi murmurent les aquilons sauvages, mais les combles de la pauvre demeure, de la demeure inachevée reçoivent aussi leurs consolations.
Ce sont les fleurs environnantes, les douces fleurs des prés et des bordures qui ont contemplé la tristesse des mansardes, le dénuement des murailles et qui les prirent en pitié. Elles ont dit aux abeilles joyeuses :
« Amies alertes et diligentes, sœurs du renouveau, filles du soleil qui baisez nos
corolles et aspirez nos calices, portez notre souvenir, portez nos haleines et Fessence intime de notre âme à cette maison si chère qu'abandonna, depuis tantd'années, la théorie fugitive des bonheurs. Aux yens qui nous sourient, aux lèvres qui nous chantent, aux mains qui nous arrosent offrez le téinoiynaqe de nos tendresses et de nos compassions. Dieu ne nous a point attribué le pouvoir de régir le sort et de dompter la fortune, mais, aux flancs des plus noirs décombres, nous faisons jaillir un éclair de joie, un reflet du printemps. Les pierres sont moins lugubres, les gravats moins sombres, les ruines moins amères que nous étoilons dd nos voyantes couleurs. Venez, susurrantes abeilles, ouvrières de bonté et de miséricorde, emparez-vous de nos philtres, chargez-vous de nos dictâmes, que les tVdits de votre labeur embaumé épanouissent d'un large sourire les yeux qui, si longtemps, ont pleuré ».
E% au faîte de la pauvre demeure, de la demeure inachevée, dans les combles à demi ouverts, sous l'ombre des toitures branlantes, messagères des fleurs, compagnes des senteurs et des brises, les abeilles joyeuses ont déposé un rayon de mieL
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Le vieux ])ùclier()n, tailleur de clièues, reuverseur d'ormeaux, arracheur de bouleaux et de (reml)les, le taciturne manieur de la hache qui fit couler tant de sève, abattit des rameaux sans nombre et joncha de si énormes débris les contrées lointaines, déraciné lui-même de sa puissance, réduit à croiser, l'une sur l'autre, ses formidables mains, dépouillé de tous les insignes, de tous les attributs de la volonté, parlait ainsi, dans l'ombre de ses bois :
« Mes arbres, mes anciens, mes féaux, mes amis, jadis prophètes de ma gloire, aujourd'hui compagnons de ma solitude, vous dont je respectai toujours les ténèbres croissantes, que je n'éclaircis pas, que je n'émondai jamais, réservant mes coups aux futaies maudites, maintenant que mes labeurs sont achevés, qu'arrive le soir de ma journée, que, dédaignant la méfiance en ma large hauteur, je me suis laissé
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désarmer par la main veule d'un manchot risible, que ce n'est même pas une Dalila qui m'inflifjea la douleur de trancher ma force, que j'ai trébuché au croc-en-jambe d'un enfant, ne pensez-vous pas qu'il serait bon, qu'il serait beau, qu'il serait juste de finir ensemble notre vie et notre destin. Me survivre vous est facile, et votre ceinture immense, votre profonde obscurité, les frissons de vos mâles têtes, vaguement agitées d'un roulis éternel, me feraient, sans doute, un digne sépulcre, et l'harmonie du vent dans vos branches, le rugissement, parmi vos broussailles, des tempêtes et des ouragans berceraient d'une orageuse musique, appropriée àma légende, le sommeil de mes artères et le repos de mes ossements. Et ce serait avec délices, avec l'ivresse des voluptés funèbres, que mon âme se promènerait à travers les carrefours mornes où, si longtemps, ont erré mes pas. La plus faible haleine du ciel, agrandie par vos échos, multipliée par vos ramures, entonnerait autour de moi d'assez vastes mélopées pour étouffer la trépidation des multitudes viles et des reptiles ingrats.
Mais, cliers arbres, dans les brumes de
fj: iu (;ffi;h<»\ f.)',
mon coivcnii nit'Iaiicolif[ue nii pliFS hojni rihc a (j(*rin«'. Uj'ssouvcficz-vous des apothéoses d'ail! rel'ois, et comment, après leur moisson de victoire, aimaient à disparaître les triomphateurs immortels. Rappelezvous Hercule, rappelez-vous Alexandre :
u'ai-je pas, à h»iir é<jal, remué le sceptre et la massue, et ufi JFicendie démesuré d'envergure ne scFait-il pas, pour mes déhris, le grand, le vrai, le seul tombeau. Quand on pensa, quand on sentit, quand on vécut côte à côte, y a-t-il une infortune plus grande que le désespoir de se quitter. Mais s'offrir à la fois aux coups de l'inévitahle destruction, mais s'effondrer au même gouffre, sombrer au même abîme, du même coup s'évanouir et passer à l'état de fantôme, n'est-ce pas la salutation qu'il nous convient de laisser au monde, n'est-ce pas la réphque au coup de pied de l'âne, et la revanche du Sort consolateur.
O, ma forêt !
Forêt en flammes !
Forêt en braise !
Forêt en cendres !
Sois mon lit de mort, sois mon bûcher, sois mon linceul!
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Eq ces temps où la République apparaît enfui à tous les yeux comm3 la plus immonde des cavernes, les chevaliers du temple peuvent citer, avec quelque orgueil, un épisode dont un de leurs amis fut le splendide héros.
Un polémiste destructeur, un effrayant Attila de la plume, venait de dénoncer, avec tumulte et violence, Tinquiétant progrès de rinfluence judéenne, et en dépit des temps émasculés, un certain frisson courait le long de nos veines, et quelquesuns tournaient la tête vers les potences et les bûchers d'autrefois. Je n'émets à cette heure aucun jugement, j'énonce une phrase incidente nécessaire à l'intelhgence du point que j'illumine. Israël fut toujours doué d'une extrême prudence, il connaît depuis
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loïKjh'inps, dans ses délails les plus minimes, l'art i)rôcieux de parer les coups. Kien d*étoiinaiil, à ce phénomène quand s'é- I aient sur son échine les traces, fortement «Mivenimées, d'une bastonnade de dix-huit cents ans.
Donc, à la leclnre du réquisitoire qui pouvait bien compter mille feuillets, bondé de faits, <|or()é de lémoi<jnages, éclatant de malédictions, Israël s'émut et songea à la confection d'un bouclier assez puissant pour arrêter cette volée de flèches. S'il est une qualité que l'on ne peut refuser aux petits neveux des samaritains et des hyérosolymites, c'est l'intelligence. Leur roi prit donc la résolution de s'adresser à un Mage pour riposter au journaliste, songeant peutêtre que l'évêque Saint-Loup avait arrêté le Jlèau de Dieu. Il jeta donc les yeux, avec l'apparence d'un fort habile discernement, sur un des plus illustres manieurs de calanie que puisse revendiquer le magisme contemporain, sur un de ces génies qui savent encore honorer l'écriture, lorsque tant de goujats infimes prennent plaisir à Tembouer d'horreurs. Ce grand génie, comme tous ses pareils, était aux griffes de la plus navrante pauvreté, son pain quoti-
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dien n'était point assuré, et bien souvent, à la nuit tombée, il ne savait où reposer sa tète. Ce dont le roi d'Israël se réjouissait et se frottait les mains : plus que dénué, songeait-il, indigent! plus d'inquiétude... il est à nous. Un émissaire du successeur de Jéroboam est désigné pour tenter le mage : on lui donne une complète latitude de propositions. S'il faut une fortune, on la sacrifiera : coûte que coûte, il faut obtenir le concours d'un tel protagoniste. Et l'émissaire de ricaner en disant : Une fortune n'est pas nécessaire; c'est un guenilleux, il suffira de quelques louis d'or.
— Je tiens à ce qu'une fortune soit offerte, affirma le monarque circoncis, c'est plus sûr... et d'ailleurs, pour ce que cela me coûte...
L'ambassadeur gagne le taudis où, pour l'instant, s'abritait le penseur sublime, et cette conversation s'engage :
— Je suis le légat des douze tribus. Le roi, mon maître, a jeté les yeux sur vous pour défendre le peuple de Dieu contre le débordement de la calomnie.
— J'ai une curiosité : quelles conditions m'offre l'illustre souverain?
— Vous limiterez vous-même ; tout ce
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que vous ^ou(l^ez; si cv\i\ mhis cotiM'nil, une foF'Iuuc.
— l^ardon, iiioiisiVui-, vous ouhlirz vos traditions. Le prix est fixé d'avance :