UN PEU D'OUBLI
Une anecdote déjà bien vieille.
Les cadrans ecclésiaux annonçaient dix heures.
Un coup de sonnette retentit à ma porte, sec et légèrement brutal, exécuté par quelque main géométrique.
J'ouvre : un monsieur très jeune, provincial, dénué, mais décidé, s'annonce luimême, en ces termes :
— Je m'appelle Fortuné Ciment, bien que je n'ai ni fortune, ni attache quelconque dans la capitale.
— J'ai l'avantage de vous être recommandé par M. X'", le plâtrier de votre canton, qui vous honore et vous apprécie comme vous le méritez.
— Très flatté, M. Fortuné.
— Je désire entrer dans l'industrie du bâtiment, à un titre quelconque; j'ai mou diplôme des Arts et Métiers; si l'ou veut., néanmoins, je commencerai par être goujat.
— \'uiis dites?
— Cela sifjnifie «jjîcheur de plAire. Je connais mon langage technique.
J'aviiis un camarade, plus ou nujins muçon, à qui j'adressai le jeune Ciment. Je composai une lettre éminemment chaude, ayant toujours eu la faiblesse, chrétienne sans doute, mais improductive de la bienfaisance à tort et à travers. Je mis un postscriptum : « Traitez mon candidat de votre mieux, il a un nom prédestiné ».
Quelques jours après, mon bâtisseur m'écrivait : « Votre protégé gâche en conscience, mais trop lentement ; il est bien intentionné, mais je n'en puis rien faire. »
J'insistai; je demandai une paye supérieure ; j'exprimai le voeu que M. Fortuné fut traité comme moi-même. Aux seules fins de m'être agréable, on le porta à neuf drachmes par jour, avec promesse de gratifications bisannuelles.
A partir de cette époque, la position de Ciment prospéra. Dès qu'il fut en bonne poslure, il cessa de md faire visite.
La chance le favorisa tellement, qu'il devint patron à son tour, précisément à une époque où une dèche intense se plut à tenir chez moi garnison. Je m'adressai à mon
ino IM.KIllS DF.S CirOSF.S
ohlifjc pour Jiii deniaiider du travail dans ses bureaux; il avait des bureaux! Je reçus la réponse suivante :
Monsieur et cher bienfaiteur,
« C'est un véritable chagrin pour moi de ne pouvoir vous rendre le service dont vous me faites V honneur de m^ entretenir, .le suis en grandes relations d'affaires avec mon ancien patron qui, chose étrange, vous en veut pour m'avoir appuyé trop énergiquement auprès de lui. En vous employant, je craindrais de lui déplaire et de me créer ainsi certaines difficultés. Votre sagesse est trop haute pour ne pas apprécier entièrement les raisons que je vous expose en toute loyauté, et que me suggère la plus élémentaire prudence. Mais je ^ais prier Saint-.ïoseph, avec toute la ferveur dont je suis capable, pour qu'il daigne vous obtenir des jours meilleurs ; ceci vous indique qu'au milieu des dangers sans nombre qui menacent nos âmes en cette ville de perdition, j'ai su demeurer bon chrétien. De plus, si un demi- louis pouvait vous être agréable, pour deux ou trois jours, je serais votre homme.
Croyez, Monsieur et cher bienfaiteur, à tout mon dévouement en N.-S. J.-C. »