LE TESTAMENT
Après bien des années englouties dans l'ahîme élernel, je vois toujours, avec la subtilité des jeunes impressions, cette mansarde maudite où la neige entrait avec la bise d'hiver, où j'avais peine à protéger un lampion fumeux contre les rafales, où, sur un grabat défoncé, agonisait une mère coupable, fixant des regards d'épouvante sur l'image du Christ douloureux. Au pied de sa couche misérable, deux adolescents aux doux visages, fruits inconscients de sa faute, priaient et sanglotaient désespérés. Elle put me dire, au milieu de ses râles : « N'abandonnez pas mes pauvres petits. » Le geste qui fut ma réponse était une prise à témoin de toutes les puissances du ciel. Et je passai la nuit au chevet du cadavre, parmi les souilles de la tempête et les larmes des orphelins.
Ces orphelins paraissaient deux anges.
lG8 l'LKLRS DES CHOSES
Leurs lirjures inipiérjiiées de candeur et de beauté, avec l'auréole sacrée de Tindi^eiice crainîive, attiraient la fjénérosité de l'âme et la coufiaiice du cœur. Ils savaient demander avec une si touchante humilité et remercier avec une telle vibration d'accent, qu'il y avait presque, à leur donner, une émotion esthétique : une lumière d'en haut semblait baigner vos mains et arroser vos yeux. Peut-être étaient-ils sincères, ces deux jumeaux 'd'infortune, deslinés à être des jumeaux de dégradation. Ils furent saisis par la vie l)rutale, assaillis en leur dénuement par toute la légion des convoitises, détournés des labeurs pénibles par la perfidie des mirages. Ils voulurent la pleine jouissance, paresse, ripaille et fornication. Pour S3 conserver des protecteurs ils allaient bien à l'église, mais Dieu ne pouvait bénir leurs hypocrites prosternements. Ils commencèrent à me mentir et à me tromper; ils arrivèrent au volet à Pescroqaerie. Je crois bien qu'un jour ils essayèrent de m'assassiner. Je les tirai des mains de la police, des verrous de la prison, des griffes de la caserne. Un temps infini je leur donnai la pâture, je les défendis opiniâtrement contre des plaintes hélas ! trop
fj: ti;stame.\t i Ocj
jcisles. (iriHliicJNînient ils (oinhùrcul djiiis la plus cxdrinc (les ranges. Ils prliciil la hlouse et la casquette, couchèrent à la corde et rossèrcnl les lilles. Ils étaient devenus de heau (jais, (jrands et solides, méchants et leiloulahles. Ils séduisaient invinciblement celte classe de femelles qui ne peuvent se passer d'amanis de cœur et qui s'eHbrcent au drainaqe des passants nocturnes, pour éNiter une qrèle de coups à l'heure des rentrées aux soupentes.
Munis de mes cartes qu'ils avaient volées, ils visitèrent tous les prêtres compatissants et tous les fournisseurs crédules. Ils envoyèrent des missives de détresse signées de noms imaginaires, lamentablement présentées par des messagers complices. 11 ne m'eut pas fallu grands efforts pour débarrasser le pavé de ces mauvais apôtres, on les recherchait de tous cotés et j'eusse guidé, facilement, les maladroils perquisiteurs. Mais je ne pouvais me résigner à contempler en eux des malandrins immondes ; je voyais obstinément, à travers la vieille horreur du passée la mourante qui me suppliait, toute secouée d'affres et, dans la pénombre glaciale, les deux enfants qui jileuraient.