‹ Le sentier des larmesChapitre 31 sur 37 · CHÊNE ET ROSEAU · texte numérisé non relu

CHÊNE ET ROSEAU

J'en veux, j'en ai toujours voulu à la Fontaine de plusieurs fables^ où le troisième animal de Mme de la Sablière semble prendre à tâche — peut-être pour se moquer de nous — de nous étaler les opinions les plus vilement bourgeoises, les sentiments que doit receler en son cœur épicé un marchand de mélasse et d'oignons confits. Le fabuliste, inconsciemment, écrit toutefois le Chêne et le Roseau^ tandis que, pour être conséquent avec sa petite histoire, il eut dû mettre : le Roseau et le Chérie^ puisqu'il ose bien hiérarchiser le brin d'herbe au-dessus de l'Empereur des bois. Mais, en dépit de ses instincts philistins, le bonhomme était grand artiste, et il sentait que le titre logique de son apologue eut manqué d'harmonie, ce qui est la péremptoire condamnation de l'apologue susnommé, car le défaut d'harmonie phonétique doit, nécessairement, correspondre à une violation des normes, à un blasphème contre l'Ordre éternel.

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Le roseau n'csf pas arraché par I»' vent ! la belle alVaiic, la belle malice! Il courbe la t()te, il est bus, il est infirme ; son dos, perpéluellement inlléclii, ne connaît que les alVres du prosternemenf. Je le piétine, je le bafoue, je l'écrase ; il vit toujours sous les soufflets de ma canne et la conculcation de mes pieds, l'ne belle existence, ma foi! di(jne d'applaudissement et d'envie. Servir de plastron à foutes les cravaches nerveuses, de décrottoir au peuple entier des boites. Après avoir été battu et foulé, très lentement il relève ses vertèbres plojées, ses lignes tordues, merveille ! merveille ! il n'est pas mort ! Tenace est la sève qui coule en ses organes, il pourra encore absorber sa part d'atmosphère et de clarté. Si on veut à toute force l'exterminer, il faut le saisir à plein poing ou daigner ouvrir son couteau et, en vérité, l'immonde esclave qui ne doit pas salir une main libre, ne vaut pas l'honneur du tranchement par le fer. Qu'il crève pourri des exhalaisons marécageuses, des pluies et des brumes, il n'aura pas à changer de stase, aussi couché toute sa vie qu'il pourra l'être dans la mort. Au cœur de la nuit sans aube le Chêne l'a dès longtemps, pré-

7'i PLEIRS DES CHOSES

cédé, mais il a combattu, il s'est raidi contre l'orage et a fait face à l'ouragan. A l'impétuosité des fureurs du ciel il a opposé la résistance de toutes les énergies de la terre. Il a racheté l'honneur du sol nourricier compromis par la populace des gazons.

Dépositaire, par ses racines, du suc mystérieux des forces obscures, il les a superbement transformées en robuste courage, en épiphanie d'orgueil. Que de fois il a vaincu ; mais les aquilons s'acharnent, sachant derrière eux toutes les réserves de la tempête et, un jour, après une suprême crispation de toutes ses nervures brisées, l'arbre roi se renverse et, plus haut que la foudre, ses craquements ont retenti. Il rompt et ne plie pas. Sa chute ébranle l'entour comme un tremblement de l'écorce terrestre et, comme le duc ligueur transpercé d'indignes épées, il semble, étendu, plus grand que s'il et lit debout. Que son ame fière se console; une pareille fin est le triomphe, et les soupirs de la forêt fraternelle qui, tour à tour, gémit et mugit, éteindront, sous leur vaste houle l'ironie des joncs aquatiques et le sifflemjn! des roseaux.

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