‹ Le sentier des larmesChapitre 32 sur 37 · CIGALE ET FOURMI · texte numérisé non relu

CIGALE ET FOURMI

J'en veux aussi iMTcmeiit au chantre de .loconde pour son : danse-: maintenant. Il est à peine imaginable qu'un noble et grand poète ait pu décocher une insulte pareille à l'un des emblèmes de l'Idéal. II faut croire, (le nouveau, qu'il n'exprimait pas ses sentiments individuels, mais la moyenne opinion de l'humanité poncive, depuis deux cents .ms invariable en sa philosophie à courte \ ue, en son égoi'sme incurable qui, pour s'appeler aujourd'hui égotisme, n'est pas plus digne de bravos et d'encens. Pauvre pe'ite cigale: elle a chanté tout l'été? Mais, \ rai Dieu! sous le soleil, sous la verdure, nux éblouissements des longues aurores, aux tristesses des crépuscules infinis, qu'af-elle à faire, sinon à chanter? Et quand vient la bise, quand viennent les brouillards de novembre, peut-L'lle être autre chose que dépourvue, elle qui ne remue pas les débris et les putrescences pour déterrer les mou-

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ches et les vermisseaux. Et où irait-elle crier famine, sinon chez l'abjecte fourmi, naturelle artisane des afîouillements et des exhumations, dont les pattes vulgaires et viles, impropres à gravir, excellent à plonger aux terreaux et aux fanges, ne peuvent s'élever qu'à un concept de pâture et de corrosion. Il faut bien que la cigale subsiste pour l'honneur des prairies et des bois que les fourmilières salissent, et la dure loi des nécessités terrestres lui impose la nourriture comme à sa voisine de honte et de malheur. Est-ce que, par hasard, les fourmis ont une autre raison d'existence que la récolte providentielle destinée aux cigales, pour que les jolies chanteuses ne succombent pas à la détresse des hivers. Sans cela, je me munis de sabots énormes, justicier de la poésie sainte, je marche aux flocons de terre bouleversée où pullulent ces sœurs des termites, et j'écrase tout sous mon pied terrible, et je mets à néant cette multitude insolente qui a pu avoir l'audace de s'estimer quelque chose, et qui n'est qu'abomination et opprobre si elle refuse sa servilité.

N'y a-t-il pas, d'ailleurs, un parallélisme entre ces deux séries de labeurs, comme

r.rcAu: ft foiumi i 7-,

ont 1*0 toutes les splendeurs et toutes les dilîornHtés. IV'udant rélé, la fourmi charrie t\ ses cavernes les (|rains et les détritus universels, matières fatales de la vie onjanique ; pendant l'hiver, si on ne la condamne pas à mourir de faim, la cigale, dans le silence de la saison froide, amasse une réserve de mélodies qui charmeront les aubes d'avril. Par une sublimation ma(jique, Torge ou le mil que vous lui avez donnés s'alchimisera en modulations, et vous n'aurez livré qu'une basse substance qui vous sera, au centuple, restituée dans Tenchantement des accords divins. Fourmis ! fourmis stupides, fourmis immondes, ineptes avortons, dérision des forces créatrices, je vous le répèle, en vérité, vous n'avez pas le droit dans le néant de vos basses œuvres, de vous efforcer pour vousmême. C'est pour les cigales que Dieu vous permet d'être ; c'est pour les cigales que vous devez vivre, que vous devez travailler et mourir. Et peut-être, si votre esclavage est docile, vous sera-t-il concédé quelque frisson vague lorsque la voix des nobles engourdies s'éveillera au printemps nouveau.

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