‹ Le sentier des larmesChapitre 35 sur 37 · SOCIAL EMBLÈME · texte numérisé non relu

SOCIAL EMBLÈME

Les pronienîules d'un intellectuel livré à des considérations pliilosopliiques ne sont pas les moins dangereuses à la nature ambiante qui doit redouter, à un degré bien inférieur, les inoffensives gambades d'un ivrogne ou d'un calicot, et même les clievauchées misérables d'un commerçant i-n peaux de lapins. Le philosophe montre parfois la cruauté du buveur d'eau, sa canne et son talon ne sont point des ennem.'s négligeables pour la flore et la faune des alentours.

Au milieu d'une vaste prairie, j'ai rencontré une fourmilière à un moment où j'étais indigné contre la fable de La Fontaine, qui justifie et préconise la dureté de l'animal « avaricieux. » Je vis une occasion de réparer l'iniquité de l'écrivain, non, hélas! en venant en aide à quelque cigale, mais en infligeant une catastrophe à cette égion du peuple noir dont la parcimonie

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est toute la vertu. J'avais un gourdin puissant et de véritables bateaux pour chaussures. Utilisant de mon mieux ces deux engins destructeurs, je me ruai sur la cité infinitésiijiale qui dut songer à la fin des temps. Je battis, je fouettai, j'écrasai, j'enfonçai, j'infligeai des bouleversements et des cataclysmes, j'avisai même une fillette qui portait une cruche d'eau et je lui payai très cher son liquide que je me donnai le plaisir de répandre avec une méthode impitoyable sur la multitude affolée, cherchant dans la fuite un illusoire salut.

Et en une parodie subhme des impertinences du fabuliste, je m'écriais plein de risées ; « Eh bien, dansez maintenant ! » Bien peu d'individus survécurent à l'engloutissement de leur phalanstère ; les seuls qui sont demeurés pour témoigner aux agglomérations congénères qu'une fourmilière avait en ce lieu réellement existé, furent quelques rares Jérémies perchés sur de hautes herbes pendant que la populace se vautrait. Je pardonnai à ces exceptionnels qui me parurent, en l'espèce, les poètes et les penseurs de la nation exterminée. Et, afin de compléter le symbolisme de mon œuvre, — seule excuse de son caractère

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vandale, — j'adressai à ces fourmis d'élite un sermon rétrospectif qu'elles semblèrent goûter à la cîme propice de leurs frondaisons :

« Or ça ! vous que j'épargnai, oyez en ce discours les raisons majeures de ma clémence ! Je ne vous ai gratifiées ni de dédain, ni d'oubli, mais d'équitable rémunération. Vous étiez là quelques-unes à planer, isolées, perdues, sans doute misérables, privées peut-être de pâture par la collectivité monstrueuse qui grouillait si bassement à vos pieds. Votre élévation est certainement bien mesquine, négligeable si je la compare seulement à la hauteur d'un ormeau, mais la justice distributive doit posséder le sentiment des relativités. Il est méritoire pour vous d'avoir escaladé ces brins d'herbe, de vous être séparées de la tourbe, d'avoir entendu vous singulariser. Honte aux coureurs d'ornières, aux emboiteurs de pas, honneur et gloire aux singuliers ! Quand l'accord, si unanime qu'il soit, n'est pas un générateur d'harmonie, la discordance est la voie du salut et la condition naturelle de la vie. Dissonner avec la tonalité d'en bas, c'est correspondre au diapason d'en haut. »

UNE OL'ETErSE

— Mon cher monsieur le curé, comme la presque unanimité de vos confrères parisiens, vous ne savez pas être charitable, vous ignorez Tart divin de Paumônc. Vous croyez que quelques sous par-ci, parlà, quelques fagots, quelques bons de pain ou de basse viande constituent l'accomplissement du précepte miséricordieux. C'est ridicule, c'est enfantin. Vous n'avez pas l'air de vous douter que l'aumône est une mission intellectuelle exigeant largeur d'âme et subtilité, qu'il vaut mieux, souvent, prodiguer l'or à une gène isolée, que le billon à une cohorte d'indigences. L'argent est une semaille, les talents de la charité doivent prospérer et non être voués à l'inutile enfouissement. Si vous distribuez mille livres à mille galvaudeux ou à miile dévotes en galetas, je vous dirai en parodiant le vers d'Athalie :

Quel fruit vous revient-il de tous vos sacrifices ?

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l.cs (j;il\ jmkIcux inaïKliiniii sniic |)arciinonic : et hlas[)licin(;ronl lo (ilirist votre maître, irresponsable, poiirlaiil, de vos iiieplies et d(î vos roiilities. I^es dévotes en (jaletas aiiymcntcroiit leur ordinaire d'une tasse de café, pendant une semaine. Voilà vos résultats; voilà vos conquêtes. Si vous aviez une ombre de sens, ces mille livres que vous allez perdre comme si vous les jetiez par dessus le pont, vous me les donneriez à moi, et j'en ferais faire une robe de bal. Oui, monsieur le curé. Vous ouvrez dos grands yeux ébahis comme le pasteur de Cucugnian ou de Fouilly-les-Oies, vous qui officiez dans une église majeure de la capitale. Le bien que je réaliserais à ce bal où je ne puis me rendre faute d'un corsage assez élégant, dépasserait celui de tous vos troncs et de toutes vos sébiles au cours de toute une révolution du soleil. Vous pouvez vous en rendre compte ; je suis encore jeune et belle, je me trouve sexuellement libre et capable d'exercer, s'il y a lieu, d'importantes et invincibles séductio.zs. Xe vous scandalisez pas, mon bon abbé, rappelezvous seulement votre écriture sainte, aux livres d'Esther et de Judith qui furent d'éminentes séductrices, l'une en ton câlin,

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l'autre en note rouge, toutes les deux en formule d'alcôve. Si, grâce à vos libéralités, il m'est permis d'aborder cette fête, j'enchaînerai au modelé de ma gorge, à la matité de mes épaules et de mes bras, les yeux salaces de trente Nimrouds subjugués. A ces âmes d'ombre j'inspirerai des œuvres de lumière. Parla seule convoitise qu'exciteront mes appas agrémentés de la magie des sourires, je briserai des chaînes, je renverserai des murailles, je terrasserai des iniquités. J'apprivoiserai quelques fauves dans la ménagerie des brutes nationales. Je sauverai la chiourmeet la géhenne à quelques êtres d'exception. J'emploierai l'envie lubrique d'un galonné à la libération d'un verbe qu'il opprime. Dalila au service de l'idée je cisaillerai à droite et à gauche dans la maudite chevelure des lois, parmi le réseau des entraves et des commandements de la Bête. Je me donnerai la folle joie des consignes déchirées et des mots d'ordre foulés aux pieds. Pleinement consciente de mon œuvre salvatrice, je détournerai la Faculté, je corromprai le Jurv, j'embaucherai l'armée, ad majorem

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