‹ Le sentier des larmesChapitre 7 sur 37 · LE LONG D'UN REVE · texte numérisé non relu

LE LONG D'UN REVE

« C'est un rcve, se dit la douce vierge aux blondes tresses, de tous les rêves de mon adolescence le plus chatoyant, le plus mélodieux, le plus embaumé. » Et cependant elle est bien éveillée et le cadre des plus mesquines réalités étriqué dans ses lignes rectangulaires les coups d'aile impétueux qui veulent emporter le cœur de l'enfant. Elle est cU dernier étage d'une de ces bâtisses serviles, dignes de figurer en un cercle infernal, où le possesseur rapace d'un sol exigu et d'un tas de moellons informes, empile une centaine d'êtres vivants pour la plus grande gloire de son gousset pléthorique, sourd à l'appel des œuvres et aux supplications de la charité. Les murs ont l'aspect d'une face njal lavée, avec des traînées jaunâtres produites par les suintements ; la cour froide est envahie de moisissures ; un portier squalide garde l'entrée, au seuil d'un corridor ténébreux.

Mais vis-à-vis la leinMie où la jeune lillc songe, s'encadre le visage d'un prince charniant, riche d'or, de beauté et d'amour. Et tout cet abominable entour a disparu aux yeuK de Tamante, parmi la traînée de subtile lumière qu'exhale l'échange d'un mystique baiser.

Ici s'ouvre la deuxième phase de la réelle vision. Jusqu'à ce moment les bonnes fées ont comblé l'abondance des vœux et les mauvais génies réclament leur part de ces destinées. Dans l'étourdissement du premier bonheur, avant môme d'avoir joui de l'opulence, ils veulent en accroître le monceau, jusqu'à en faire une montagne. Hélas ! quel éther, quelle essence liquide égalera la finesse et la fluidité de l'or à travers les doigts insoucieux et inhabiles. Quel séculaire atavisme et quelle crispation individuelle sont nécessaires pour donner aux mains brasseuses de métal les qualités crochues qui retiennent et étreignent, les facultés prolifiques qui multiplient et font pulluler. Le Pèlerin passionné n'a point l'humeur israélite, ses poings ne se ferment jamais et ses poches, invariablement percées, sèment derrière lui, dans une naïve inconscience, la manne grossière mais sou-

4u AltILLES JONCHÉES

ver aine qui doit alimenter sa vie. Avec une rapidité foudroyante vient une heure de désolation où le couple, un moment désorl)itc, se retrouve en face de la misère spectrale ricanant à la chair fraîche qu'elle va meurtrir et dévorer.

Mais ils sont braves les joHs tourtereaux et ils envisagent sans pâlir la troisième période du songe, la lutte quotidienne contre la hrutale adversité. Ils partent en guerre presque joyeux et leurs chevaux piaffent sur la terre ébranlée. N'ont-ils pas la jeunesse, l'orgueil des défis, l'exubérance du cœur. Cependant, malgré sa vaillance, la jeune femme ne peut guérir une légère meurtrissure qu'elle garde au fond de son âme, à l'instar du vase brisé : la déception. Les courses, les tumultes, les musiques, tous les efforts bruyants et allègres ne peuvent dissocier l'intime chagrin de sa vie. Et voici qu'au triple galop des chevauchées de fantômes s'approche d'elle la Fin du Pfve, sous la forme d'un lit blanc où elle doit s'étendre. Elle s'y couche sans tristesse, comme en vue d'un sommeil passager. Auprès de ses rideaux silencieux une autre forme s'ébauche dans l'ombre, la silhouette allon<jée des quatre planches où se

M. I.n\(i h I \ lU.N 1. 'l I

|)r«''[)ar(; le (jiand li^pos. l/avidc linceul ouvre ses bras et elle s'abandonne, avec un sourire fie lassitufle, eoinine à uih' naeelle d'oubli qui la bereeia pjiirui l.'s l«*uèbres des iuNiucibles consolations.

sous L'AFFUBLEMENT

Rire du pauvre est d'an mauvais cœur et d'un esprit imbécile. Et pourtant, sans être le moins du monde disqualifié d'intellect ou de sensibilité, j'ai ri, avec indécence, à la vue de ce mendiant.

Sa laideur n'était même pas descriptible : une tête de loup ou un balai de crin d'où émergeaient, sans cohérence, quelques promontoires de cha!r basanée. La peau était sordide, mais ce fut la véture qui me stupéfia. Le chapeau, jadis haut de forme, était réduit à la coiiîe en papier que supportaient des bords jaunis; point de col, mais une cravate en soie verte ; point de gilet, mais une capote traînant- jusqu'aux pieds, énergiquement boutonnée, noirâtre en haut, brunâtre en bas, verdâtre à micorps, au caprice des intempéries diverses qui, longuement, l'avaient décolorée. Naturellement point de chaussures. Sans pren-

SMi s i/ai ri mm;mi;\ I ^\'A

drc (jardo à mon liilarih'^, le (|iieiix m'aborda :

— Mcmsu'iir, nii potil sou, (j(''mil-il d'une voix d'accordéon dishjqiié, je (jut^te auprès des bonnes jîmes j)our me procurer un objet de preinière nécessilé, je dirai même iufbspensabk'.

— Une chemise, demandai-je?

— Oli, nenni, Monsieur, on se passe fort bien de chemise, mais de pantalon c'est plus hasardeu;^:.

— Comment, m'écriai-je, vous n'avez pas de culotte. Oh! c'est pour cela que vous boutonnez avec une si farouche intransi- (jeance votre lévite interminable.

— Que voulez-vous, Monsieur, je dissimule ma pauvreté.

— Ah! vous la dissimulez! Que sera-ce quand vous la montrerez. Aurez-vous bientôt le nombre de sous nécessaire à votre emplette si éminemment utile?

— Oh! Monsieur, jamais... Les sous qu'on me donne, vous comprenez, je les bois. C'est plus immédiatement pratique.

— Alors, mon ami, vous vouliez me tromper, tout-à-l'heure?

— Dieu m'en garde! bon monsieur, je

Vl NiKJi.i.Ks .ir>\(.iii':i:s

\oulais exciler \olie iniséiicoidc au puinl de... je n'ose pas finir ma phrase.

— Osez, mon ami.

— Au point d'obtenir... d'obtenir,..

— Tne paire de culotles, apparemment?

— Oui, mais... pas les premières venues... les vôtres.

— Les miennes! quel charme spécial p<Mivent-elles exercer sur l'orifjinab'té de vos dés'rs?

— Bon monsieur, ce n'est pas pour moi. (l'est pour vous mettre à même d'accomplir un acte évanrjélique. Si j'étais le Christ...

— Oui, mais... j'en dou!e.

— Pardon, bon Monsieur, si vous é'es chrétien, vous devez me considérer comme le divin Maître. Relisez saint Jean.

Ma gaieté avait cessé. L'opiniâtre insistance du margoulin finissait par me rendre complètement rêveur.

— Eh bien, fis-je après une pause, vaincu par les raisonnements du pétitio:;nr.ire, voici, mon ami, je m'exécute.

— Arrè:ez, cria-t-il, épouvanté de voir qu'il m'avait convaincu. Je voulais vous éprouver. Merci et prenez votre récompense.

SOI s L AITI niJ'.MKN I '| ',

D'un hr.isfj.n: iiiouviinientlc siiHjulier causeur se (raiisliçjura. Une arlorahle femme émi^rfjea des loqurs abattues et des masf[ues d(k*hirés, elle me tendait les hras et les lèvres. Je ne lus, néanmoins, ni endaîiH', ni hésilant. — .l'ai eu du mérile, répliquaije, je le fjarde. C'est plus rare qu'un baiser d'amour.

Page 1