‹ Le sentiment de la nature et son expression artistiqueChapitre 109 sur 157 · Canso VIII, v · texte numérisé non relu

Canso VIII, v

aoo LE SENTIMENT DE L\ NATURE

La Renaissance, en Italie, est en avance de deux siècles sur la France. Dans la poésie elle débute avec un génie, Dante, qu'on a peine à croire le contemporain des trouvères gauches aux vers dilués. Et ce génie n'est pas isolé, car il est suivi à courte distance par une pléiade d'écrivains talentueux.

Les descriptions de Dante sont courtes et ramassées, résumées parfois en un trait rapide. Mais quelle puissance de vision, quel relief, quel sens de la vie et de la réalité allié à l'imagination la plus fougueuse! La métaphore est neuve et expressive : c'est « le doux air que réjouit le soleil » [Enfer^ chant Vil), ce sont « les épaules de la montagne déjà vêtues des rayons de l'astre qui mène l'homme droit par les chemins » (Id., ch. I, début); c'est « le bruit de l'eau qui tombe, semblable au bourdonnement des ruches » (/^., ch. xvi, début). Voyez encore ce lézard «fouetté par le soleil de la canicule, qui change de buisson en traversant le chemin comme l'éclair » (ch. xxv). Il sait rendre aussi bien la douceur des paysages riants où les collines s'inclinent vers l'Arno, que l'âpreté des aspects les plus farouches : le trait est aussi précis que large la description d'ensemble, comme celle du lac de Garde et du Mincio (ch. xx). En voici quelques types :

La ville où je suis née est assise au bord de la mer, où le Pô vient se reposer avec les fleuves qui lui font cortège (ch. \.).

Dans cette partie de la jeune année où le soleil trempe sa chevelure dans l'urne du Verseau, et où les nuits n'empiètent

déjà plus sur les jours, quand la gelée reproduit sur la terre, mais pour peu de temps, l'image de sablanche sœur, le paysan, à qui le fourrage manque, se lève et regarde, et voit partout blanchir la campagne (ch. XXIV, début.)

Voilà un effet de printemps qui ne saurait être moins conventionnel. Ce soir d'été est aussi personnel :

Comme le paysan qui se repose sur la colline — dans la saison où celui qui éclaire le monde nous cache le moins sa figure, à l'heure où la mouche fait place au moucheron — , voit par luilliers des vers luisants par la vallée dans laquelle il vendange ou il laboure... (ch. XXVI).

Et cette vision de rochers et de gouffres :

Comme pour la garde des murs plusieurs fossés entourent les citadelles pour en protéger les abords, tel était l'aspect de ces gouffres; et comme des ponts sont jetés du seuil de ces forteresses à la campagne, ainsi du pied de la muraille s'élançaient des rochers, et coupant les bords et les fossés, ils allaient se réunir autour du puits (ch. XVIII, début).

Tout ce chant XVIII serait à citer, entre autres, par la série de paysages effroyables, sauvages, tailladés de parois à pic, de précipices et de fondrières, que Dante a évoqués le premier d'après les souvenirs de ses voyages à travers les Alpes et les autres régions accidentées de l'Italie *. Gomme la montagne, la « forêt âpre » lui a inspiré des sentiments de crainte*... C'est toute la nature qui se reflète dans son œuvre, avec ses sourires, ses colères, ses dangers.

Après Dante, Pétrarque occupe une place impor-

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