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CHAPITRE II

Lorsqu'on envisage le paysage au point de vue purement objectif, il est difficile, presque impossible — on a pu s'en rendre compte dans les pages qui précèdent — de faire complètement abstraction de l'impression produite sur les êtres humains. Il y a toutefois certains éléments qui sont essentiellement mixtes, en ce sens que, — à Topposé de la mer, du ciel, de la terre, des variations atmosphériques, — on ne peut pas les concevoir en dehors des sujets qui les perçoivent, et qu'il faut un effort d'abstraction pour les isoler des objets ou des êtres dont ils font partie intégrante. Ce sont les éléments sensoriels, dont l'importance est très inégale : ceux qui relèvent de la vue — ligne, forme, couleur — occupent une place si prépondérante qu'ils font souvent oublier les autres. Cependant les données de l'ouïe et de l'odorat ne sont nullement négligeables; il faut même y joindre quelques autres catégories de sensations, assez difficiles à classer, mais qui ne sauraient être passées sous silence.

Toutes ces perceptions ont leur source directe — et par conséquent identique pour tous les sujets — dans

le monde extérieur; mais elles impressionnent diversement les hommes. D'abord pour des causes physiologiques : sans parler des aberrations assez rares, comme le daltonisme, ou plus fréquentes, comme la perte de l'odorat, il est certain que peu de personnes voient sous un aspect identique toute la gamme des couleurs. Mais les différences sont surtout d'ordre psychologique, en raison de la sensibilité nerveuse plus ou moins grande, d'une mentalité plus affinée ou plus éduquée, de sympathies et d'antipathies naturelles ou acquises. Tels sont épris de couleur qui prêtent peu d'attention aux harmonies de la nature ; un bruit, un chant choque celui-ci et charme celui-là; cet autre, très attentif aux sonorités ou aux parfums, est incapable d'apprécier les nuances. La diversité des tempéraments et des goûts, qui atteint sa suprême expression avec les formes du sentiment de la nature, commence ici à se manifester très nettement.

Le premier élément visuel est la ligne, ou, à un degré moindre d'abstraction, la forme. Certains ne voient dans le paysage que le dessin, parfois même le dessin sommaire, le trait, le croquis : esprits tournés vers la synthèse, chez qui le détail disparaît devant Tensemble. Les Japonais, qui ont fait ressortir la ligne avec une exagération si caractéristique, sont les mathématiciens du paysage, qu'ils ramènent à des lignes géométriques. Un tempérament analogue se révèle en général chez les touristes anglais : sur leurs albums on verra toujours des croquis étonnam-

ment simplifiés, réduits à quelques lignes, — souvent gauches, parfois exécrables, mais qui dénotent un sens très curieux des ensembles, tandis que les débutants français ont trop souventla tendance à se perdre dans les détails et à s'attacher au « rendu ».

La valeur de la ligne dans la nature est bien mise en relief dans ces deux vers de Victor Hugo, frappés à l'emporte-pièce :

Posée au bord du ciel comme une longue scie, La ville aux mille toits découpe l'horizon *.

La Fontaine a des croquis saisissants en leur simplicité synthétique, généralement pour les animaux dont il a fixé à merveille la silhouette et l'attitude :

Un jour sur ses longs pieds allait je ne sais où Le héron au long bec emmanché d'un long cou.

Simple ou tourmentée, la ligne caractérise d'emblée le site : songeons à la montagne, à la plaine, aux surfaces d'eau, à l'ossature des arbres; songeons aussi aux paysages de maisons : n'est-ce point le caprice de la ligne qui donne à Venise, à ses rio^ à ses ruelles, à ses ponts et à ses façades leur originalité et leur fantaisie?

Les impressionnistes ont volontiers nié la ligne : plus exactement ils ne la voient pas, ils ne savent pas la dégager; le nom, bien choisi, qu'ils se sont donné, montre qu'ils se tiennent à l'antipode des abstracteurs. Le paysage — couleur mise à part — leur apparaît comme un ensemble de contours flottants et confus. Cette vision correspond assez bien à celle de Lamartine : comme l'a judicieusement remarqué M. Lanson\ sa description est floue, les objets

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