Feuilles d'automne (Soleils couchants
manquent d'arêtes, ses Alpes ne « sortent » pas : mais comme il sait bien camper les éléments essentiels d'un paysage! Voici par exemple le Lac. La tonalité générale : le soir sur un lac; un premier plan en relief: les lames qui se brisent sur les flancs déchirés de roches profondes; puis au loin, à demiestompée, une barque qui vogue en silence, le geste des rameurs, un couple, une voix qui s'élève : rien n'est dessiné, objets et personnages sont simplement indiqués^ mais si vigoureusement massés^ mis en place avec un tel art que ce tableau laisse une impression ineffaçable.
I Par les « masses » du paysage nous arrivons aux oppositions entre l'ombre et la lumière. Cette vision en clair-obscur est celle de Rembrandt, de Victor Hugo, et elle s'accentue chez ce dernier au fur et à mesure qu'on avance dans son œuvre. « Je vois, disait-il parfois, la nature en blanc et noir^. » Cet aspect est surtout apparent dans les spectacles nocturnes éclairés par la lune, mais il peut aussi se dégager — pour certains tempéraments qui font facilement abstraction du coloris — de paysages vivement illuminés par le soleil. C'est lui que nous rendent certains arts : le dessin et ses variantes, le fusain, la sépia, la photographie.
La couleur parachève l'aspect visuel du paysage, en faisant ressortir ses divers éléments, en les parant
1. Histoire de la littérature française, p. 939. Cf. aussi un curieux article de M. H. Balavoine dans VEcho des Alpes, 1908, pp. 297-
2, Mémoires de Judith.
de tout leur charme. Chaque site a ses dominantes qui lui confèrent son individualité. Qu'on me permette de citer quelques lignes dans lesquelles j'ai essayé naguère de caractériser le coloris de Venise ;
La ville offre deux séries de tons, — symphonie extrêmement complète et d'une variété inouïe : les bleus de ses eaux et de son ciel et les ocres de ses maisons, — deux gammes de couleurs complémentaires qui s'harmonisent, évoluent, s'amalgament, — dans des nuages orageux ou des remous violets, — gagnent et perdent du terrain tour à tour lorsqu'au soleil couchant les vermillons et les chromes envahissent peu à peu le ciel et les reiïets de la lagune, jusqu'à l'heure où toutes les nuances s'éteignent et disparaissent dans le sombre manteau bleuâtre du crépuscule. Les bleus sont doux, souvent atténués et éteints; les ocres sont vifs, mais les tons, même violents, sont fondus et jamais heurtés. Rouges et jaunes se mélangent dans des proportions infinies, où généralement le premier élément domine, s' avivant jusqu'au ponceau sur quelques palais du Grand Canal, terni sur les briques de l'hôpital ou des vieilles églises, apâli en carnations saumonées sur les murailles du palais des doges, assombri sur les tuiles rousses des toits. Les peintres vénitiens devaient être des coloristes, et il était fatal que le rouge prédominât sur leur palette : mais leur rouge est le pourpre, c'est-â-dire encore teinté d'un peu de jaune : ce n'est ni l'écarlate ni le carmin *.
La couleur se dégrade et s'altère avec la distance, plus ou moins et dans des conditions différentes suivant les climats. Le phénomène est surtout sensible dans les pays de montagnes, où les lointains apparaissent mieux et occupent une place considérable dans le paysage : ses causes, qui ont été étudiées et analysées par les physiciens, méritent d'être rappelées ici :
La couche d'air très épaisse, qui sépare l'observateur des montagnes les plus éloignées, enverra à l'œil une quantité con-