‹ Le sentiment de la nature et son expression artistiqueChapitre 123 sur 157 · Pour qu'on voyage, pp · texte numérisé non relu

Pour qu'on voyage, pp

Le grand mérite des naturalistes à été de remettre l'observation en honneur dans tous les domaines et de rendre l'artiste plus consciencieux. Avant de décrire la nature, il faut apprendre à la connaître. Le public contemporain n'admettra plus désormais des confusions aussi grossières que celle du grillon et de la cigale ^ : ce sont là des négligences de travail. Plaçons en regard la consciencieuse probité d'un Maeterlinck qui étudie patiemment les abeilles et les plantes avant d'en parler, ou d'un Zola qui va vivre quelques semaines dans l'ambiance des lieux où doit se passer son futur roman. Les romantiques nous avaient donné le terme technique; après le mot, il faut la chose.

Mais les descriptions des naturalistes restent fort inférieures à celles des romantiques. D'abord elles ne sont pas senties, ou plutôt elles ne devraient pas l'être : par principe, l'artiste ne doit voir dans la réalité que des signes visuels, auditifs, etc., et doit bien se garder de prêter son âme aux objets : d'où une sécheresse qui peut devenir pénible.

Ensuite la qualité de l'exécution est inférieure. Les naturalistes poussent jusqu'à l'extrême l'amour du détail insignifiant, mais surtout ils cherchent à rabaisser leur sujet, à vulgariser et dépoétiser leurs métaphores, à prendre leurs points de comparaison dans les objets terre àterre, à juxtaposerdes phrases décousues. Par réaction contre la pompe d'un Chateaubriand et le « style en manchettes », ils ont fait

1. Commise encore par M. Paul Fort : « Par les nuits d'été bleues où chantent les cigales. » Virgile et les Grecs savaient au moins que la cigale ne chante pas la nuit. La malheureuse cigale n'a pas de chance avec nos poètes.

la description en débraillé, qui est, somme toute, de la pose à rebours. Voici un exemple typique, pris à dessein parmi les meilleurs :

Au-dessus de ma tête, lesv orangers en fleurs brûlaient leurs parfums d'essence. De temps en temps, une orange mûre, détachée tout à coup, tombait près de moi comme alourdie de chaleur, avec un bruit mat, sans écho, sur la terre pleine... Ils me paraissaient exquis, et puis l'horizon était si beau I

Entre les feuilles, la mer mettait des espaces bleus éblouissants comme des morceaux de verre brisé qui miroitaient dans la brume de l'air. Avec cela le mouvement du flot agitant l'atmosphère à de grandes distances, ce murmure cadencé qui vous berce comme dans une barque invisible, la chaleur, l'odeur des oranges... Ah! qu'on était bien pour dormir dans le jardin de Barbicaglia * !

Heureusement, il n'y a pas de naturaliste parfait. Zola a la fougue, l'imagination, l'enthousiasme romantique, comme le Russe Gogol. Alphonse Daudet est trop émotif pour rester longtemps impassible, et son tempérament de Provençal le ramène vers le classicisme de l'exécution. Flaubert lui-même n'est pas pour rien un contemporain de Victor Hugo et des Parnassiens: il est curieux de voir comment chez lui la métaphore romantique reprend ses droits dès qu'il s'échauffe. Ouvrons par exemple Madame Bovary (car la démonstration serait trop facile dans les romans historiques et légendaires) :

La lune, toute ronde et couleur de pourpre, se levait à ras de terre, au fond de la prairie. Elle montait vite entre les branches des peupliers, qui la cachaient de place en place.

Page 1