Ci-dessus, p
2. Fr. Paulhan, L'Esthétique du paysage, p. 153 (Paris, F. Alcan).
robscurité, le gris, la demi-teinte, suivant la méthode chère à Carrière.
On ne saurait méconnaître qu'ici et là de puissants effets ont été obtenus. Mais de tels moyens sont et resteront à l'état d'exception, entre les mains de peintres très personnels. L'émotion, qu'on perçoit souvent intense chez de nombreux artistes, est moins l'effet d'un procédé que la résultante du tableau entier : sujet, composition, dessin, couleur, lumière. Il est certain que les Claude Lorrain, les Corot, comme de nos jours les Chintreuil et les Cottet, sont des émotifs qui ont transposé, avec un art consommé — puisqu'il est invisible — les paysages qu'ils aimaient, dans la note rêveuse, tendre, intime ou mélancolique qui était celle de leur âme.
3"* Les spécialités.
Il est bien rare qu'un écrivain ou un peintre ne témoigne pas une prédilection plus ou moins consciente pour telle ou telle forme de paysage. L'opposition principale se manifeste entre la mer et la montagne qui ont l'une et l'autre leurs artistes propres comme leurs simples admirateurs.
Sans doute bien des poètes, par exemple, ont chanté également la montagne et la mer : mais à regarder de près, on s'aperçoit presque toujours qu'ils ont mieux senti et exprimé l'un que l'autre. Seul Byron paraît faire exception : âme enthousiaste et des plus compréhensives, il vibre à tous les beaux spectacles de la nature. Encore n'est-ce guère l'Océan
qu'il célèbre, mais la Méditerranée, c'est-à-dire la mer entourée de montagnes. Il en est de même pour Lamartine, dont la prédilection est plus accentuée. On peut faire en effet une remarque curieuse : lorsqu'il évoque un paysage maritime, c'est presque toujours une côte montagneuse \ et c'est d'abord la montagne qu'il voit. Ainsi, dans Ischia^ « les monts » arrivent au cinquième vers, le « sein brillant des eaux » est nommé — incidemment — au huitième, et la mer — « l'Océan » — n'apparaît qu'au treizième. Dans Milly :
J'ai vu des monts voilés de citrons et d'olives Réfléchir dans les Jlots leurs ombres fugitives.
Chez Ruskin les impressions des Alpes, du Jura, sont très supérieures aux visions marines-; fait non moins probant: quand il parle de l'amour de la nature ou d'un beau paysage, c'est à la montagne qu'il pense, c'est elle qu'il cite.
A l'inverse, la Mer de Michelet est mieux venue, moins incomplète que sa Montagne. La différence s'accentue chez Hugo, pour atteindre son maximum avec Chateaubriand. Y a-t-il rien de moins alpestre, de plus « à côté », que la pièce « Dicté au bord du glacier du Rhône w'^? Le poète est si peu inspiré par ce spectacle qu'au bout de quelques vers il s'évade dans des considérations philosophiques. Il est inutile de rappeler, en face, les nombreuses marines qu'il a brossées avec autant de couleur que de relief. Quant
1. Voir aussi Le dernier regret (Ces monls doul les sommets tremblent au fond des cieux...) et Novissima verha (Harmonies).