CHAPITRE PREMIER
Le développement du sentiment de la nature est lié à certaines conditions sociales, qui dépendent dans une faible mesure du milieu physique et de la race, mais surtout de la civilisation et des mœurs.
Le climat est le plus important des facteurs physiques : il agit avant tout parla loi des contrastes. On apprécie mieux le réveil du printemps et la beauté, la douceur de l'été, au sortir de longs hivers rigoureux ou humides : ainsi s'explique en partie cet enthousiasme pour la nature si répandu chez les Allemands, les Suisses, les Russes, et dont leurs écrivains ont été seulementles interprèles. De même on est plus sensible au charme des pays ensoleillés, propices à la joie de vivre et à la contemplation du paysage, quand on vit soi-même sous un ciel maussade et hostile ; l'affreux climat des Iles Britanniques n'a pas peu contribué à faire des Anglais les grands voyageurs que nous connaissons, et à leur faire comprendre les séductions de la France, des Alpes, de l'Italie et de l'Orient.
aSa LE SENTIMENT DE LA. NATURE
En revanche, dans les pays privilégiés, dans ceux surtout où le climat est relativement égal et les hivers insignifiants, on prêtera souvent peu d'attention à la nature, parce qu'on vit au milieu d'elle sans en être jamais privé. C'est le cas des peuples méditerranéens. « Pour nous méridionaux, me disait un jour un écrivain italien, la nature est une habitude. Si nous nous en occupons, cela a l'air voulu, artificiel, comme l'Arcadie des pastorales ». Encore ne faudrait-il pas trop généraliser, en oubliant que l'Italie du Nord et de la montagne est un pays de contrastes et de longs hivers. — Il est permis de rappeler aussi les variations violentes et les grands drames atmosphériques du climat hindou, mais il ne faudrait pas attacher une importance exagérée à ces critères.
C'est qu'en effet la race peut être un facteur plus important que le climat ou le décor. Un exemple frappant nous a été fourni par l'opposition fondamentale entre les littératures hindoue et grecque : là un peuple enthousiaste pour les spectacles naturels qu'il a sous les yeux : montagnes, forêts, orages, vie des arbres, etc. ; ici une nation aux préoccupations essentiellement utilitaires, qui ramène et subordonne tout à l'homme et à la vie sociale, dans le long cycle qui commence à l'agriculture et au commerce, pour se terminer à la morale et à la philosophie.
Les peuples occidentaux nous présentent deux types contradictoires aussi caractéristiques. D'un côté les Germains, depuis les bardes des anciennes épopées jusqu'aux touristes actuels coiffés du chapeau tyrolien qui ahannent sur les raidillons alpestres
OU rayonnent de joie sous les tonnelles italiennes, ont toujours manifesté un amour instinctif, passionné et naïf, de la nature : il éclate dans leurs chants populaires — si différents des nôtres — , comme sous la plume de leurs écrivains K
A l'opposé, voici les Espagnols qui ont une littérature de premier ordre, mais — comme chez les Grecs — consacrée exclusivement à l'homme : ils ont produit des réalistes et des observateurs profonds, des dramaturges vigoureux, de puissants mystiques ; en revanche on chercherait en vain — et ici, c'est la pénurie totale — le moindre regard jeté sur les paysages avant les imitations hugo tiques et lamartiniennes de Zorrilla ^. Même lorsque les écrivains contemporains veulentparlerde la nature pour suivre la mode européenne, ils s'évadent aussitôt dans des considérations morales : le phénomène est frappant, par exemple, dans une pièce bien connue de Eugenio de Ochoa consacrée à la mer ^. Et si l'on doutait de rinfluence de la race, il suffirait de rappeler que la Gascogne, également ibérique, n'a produit jusqu'à nos jours aucun écrivain qui ait accordé une place dans ses ouvrages au sentiment de la nature*. Pareille constatation s'impose pour les peintres : il n'y a pas, même à l'heure actuelle, de paysagistes dignes de ce nom en Espagne.
1. Pour les Anglais, V. de Laprade a remarqué que le sentiment de la nature n'avait jamais cessé d'exister chez eux, au moment où il disparaissait ou devenait artificiel chez nous sous Louis XIV et LouisXV ( Le sentiment de la nature chez les modernes, p. 458).
2. Encore cette imitation porte-t-elle surtout sur les sentiments ; la part du décor est extrêmement rélrécie.