Cf. A. D&nzài, Pour qu'on voyage^ p
goût du paysage. Les pionniers des Alpes furent des naturalistes, botanistes et surtout géologues, désireux d'explorer la montagne, de découvrir les secrets de ses grands phénomènes. Saussure monta le premier au Mont Blanc : il revint enthousiasmé des spectacles qu'il avait eus sous les yeux, comme Agassiz au retour de Zermatt. — De même les explorateurs, malgré la pauvreté littéraire d'un style qui a toutefois en général le mérite de la précision, propagent l'amour de la nature avec l'attirance des contrées exotiques, surtout quand leurs récits sont avivés par des illustrations.
D'autres causes, souvent indirectes, sont plus spéciales à notre temps. Le réveil du régionalisme a été un facteur très favorable, en permettant de mieux apprécier et mettre en relief les beautés de la petite patrie, dont le paysage est un élément capital.
Le mouvement sportif, qui ne date guère que d'un quart de siècle en France, a eu également son contrecoup. Si la natation et le canotage procurent une clientèle aux rivages marins et lacustres comme aux localités baignées par un cours d'eau, la montagne attire surtout les touristes désireux d'exercer leurs jarrets sur les pentes, de gravir les cimes et de franchir les cols. Les alpinistes ont achevé l'œuvre des naturalistes pour l'exploration de la montagne, et j'ai montré que l'effort ajoute au plaisir de la simple contemplation en donnant une toute autre valeur au paysage. On pourrait en dire autant de toute recherche : le chasseur aussi bien que le pêcheur, l'entomologiste comme le botaniste, par cela même qu'il a un but, n'est iamais lassé de parcourir les vallons
et les rivages; il pénètre la nature et y découvre des sources nouvelles de jouissance.
Au fur et à mesure que les voyages deviennent plus aisés et plus confortables, il semble que rhomme éprouve le besoin de réagir. Autrefois, on avait bien soin de choisir les époques les plus favorables à tous égards, comme les gîtes les meilleurs, et on ne recourait à la marche qu'à défaut de tout moyen de transport. Aujourd'hui on voit des millionnaires, par goût plus encore que par hygiène, escalader des pics, Talpenstock au poing, et coucher sur la dure dans des refuges primitifs, — seule méthode pour comprendre et sentir pleinement la montagne. Désormais on va voir les Alpes et la Russie en plein hiver, la Provence, voire l'Orient, au cœur de l'été, car c'est à de telles époques que ces paysages sont le plus caractéristiques et ont le plus de couleur locale. L'amour de la nature est poussé aujourd'hui jusqu'au mépris de la fatigue et des incommodités matérielles.
A côté du sentiment sincère s'est développé parallèlement sa parodie. Lorsqu'un goût se répand, il est de bon ton de l'afficher, même si on ne le partage pas. La mode a produit ce résultat à toutes les époques : il y a maintenant un snobisme de l'alpinisme et de la montagne, comme naguère des bains de mer; et c'est aussi par snobisme — la chose existait avant le mot — qu'à la veille de la Révolution les marquises jouaient à la bergère à Trianon ou dans les châteaux deTIle-de-France.