CHAPITRE II
Le sentiment de la nature ne reste pas exclusivement confiné dans le domaine de la spéculation : il a des répercussions pratiques, auxquelles n'auraient guère songé nos aïeux, mais qui s'affirment plus nettement de jour en jour, soit sur le terrain économique, soit au point de vue de la défense des paysages.
Développé par le goût des villégiatures et des / voyages, le sentiment de la nature réagit à son tour */ sur les usages qui ont favorisé son éclosion. Dorénavant, pour une grande partie des citadins, la considération esthétique entre en jeu quand il s'agit de fixer le lieu du séjour estival ou l'itinéraire du « circulaire » : de plus en plus, à côté des soucis d'ordre matériel et hygiénique, se fait jour la préoccupation du beau site. Voilà pourquoi la Côte d'Azur est plus achalandée que la Provence occidentale, les Alpes suisses et la Savoie que le Jura et le Bas Dauphiné. La réclame contribue sans doute à diriger les courants dans tel ou tel sens : mais elle ne s'organise que là où les sites sont susceptibles de retenir, de faire revenir la clientèle; et il est
digne de remarque qu'elle fait appel de plus en plus aux beautés pittoresques. Et n'est-ce pas uniquement le charme agreste de son littoral qui a fait la vogue de la Bretagne où, en maint endroit, loin de chercher à attirer l'étranger, l'indigène n'a songé qu'à l'écarter ?
En favorisant les contrées privilégiés sous le rapport des paysages, en aidant au grand mouvement qui fera peu à peu prendre des vacances rurales à tous les citadins, le sentiment de la nature entre comme facteur important, sinon prépondérant, dans un des phénomènes les plus considérables de notre époque, quoique fort négligé des économistes. C'est pourtant toute une révolution qui se prépare dans le peuplement de notre sol, tout un nouveau classement des contrées qui se produit sous nos yeux : tandis que les régions jadis riches par les cultures sont ruinées par les crises agricoles et se vident lentement — Bourgogne, Provence, plaines de la Loire et de la Garonne — , les pays pauvres et deshérités — côtes maritimes incultes, landes bretonnes, vallées des Alpes, d'Auvergne, des Pyrénées, vont demander leur fortune, comme la Suisse, à l'industrie des étrangers (souvent de compte à demi avec la « houille blanche » et l'élevage du bétail). De nouvelles agglomérations surgissent peu à peu autour des hôtels et des villas, tandis que se ferment les maisons dans les villages de cultivateurs.
Par là, et par là seulement, la terre retiendra ses habitants; par là s'opérera le retour à la campagne, mais sous une forme imprévue, temporaire, peutêtre bisannuelle : car la saison d'hiver tend à
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s'ajouter partout à la saison d'été*. Il nous suffira d'indiquer cette philosophie sociale du tourisme, qui est lié au sentiment de la nature.
L'amour du paysage, en se généralisant, devait conduire au désir de protéger les sites naturels, de les défendre contre toute dégradation spontanée, mais surtout contre tout vandalisme de la part des hommes.
Une question préliminaire se pose, qu'il n'est pas toujours aisé de résoudre : dans quelle mesure, dans quelles conditions les ouvrages humains peuvent-ils s'harmoniser avec le paysage, voire le compléter, ou au contraire jurer par une dissonance choquante et le gâcher irrémédiablement à nos yeux?
Problème délicat, car il renferme une variable, un facteur subjectif. Il n'avait pas pour nos prédécesseurs les mêmes données que pour nous, et aujourd'hui encore le gros du public l'ignore : il faut un sens esthétique un peu affiné pour souffrir à la vue d'unpalace dans un cadre alpestre, d'un chalet suisse ou d'une villa modem-style dans un village auvergnat.
L'accoutumance intervient aussi : les hommes de ma génération ont été habitués dès l'enfance à une vision des côtes normandes ou océaniques dans laquelle les maisons de plaisance ont leur place marquée autour des criques, sur les falaises ou le
1. Ainsi les montagnes ont aujourd'hui leur saison de sports d'hivei, la Côte d'Azur la saison balnéaire estivale, etc.
long du rivage ; les éléments de cet ensemble ne nous blessent pas, tandis qu'ils ont pu sembler discordants à nos aïeuls. La fumée de l'usine nous choque ; celle de la chaumière nous plaît.
Mais des facteurs objectifs très nets entrent encore et surtout en ligne de compte. L'incorporation des ouvrages humains à leur ambiance est soumise aux conditions naturelles de l'harmonie. Lesvillages, les vieux bourgs, par leur architecture indigène, se sont assimilés au milieu, en vertu de nécessités physiques et sociales; c'est pour cette raison, en dehors des apports de chaque race, qu'un village anglais, normand, bernois, provençal, est si nettement caractérisé et si différent des autres types. Et ce n'est point là une métaphore. La nature agit par sa force invincible, pour harmoniser — si on lui en laisse le temps — l'agglomération humaine avec le paysage environnant : elle dispose le terrain, plat ou montueux — suivant le relief; elle fournit les matériaux des murs et du toit qui seront pris forcément dans le voisinage et incorporeront ainsi la maison au sol. Ne verdit-elle point, par ses mousses, la chaumière comme la prairie sous le climat humide de la verte Normandie ? A l'opposé lestuiles rouges de Provence, conservées et avivées par le soleil, apportent une nouvelle note éclatante aux couleurs vives et heurtées du paysage méridional.
La patine du temps est le plus puissant agent d'adaptation : voyez les ruines des vieux châteaux. Mais la construction neuve, elle-même, est plus ou moins dépaysée suivant les milieux : c'est à peine si elle détonne dans les agglomérations de l'Oberland bernois et des Quatre-Gantons, où la demeure indi-
gène, même ancienne, semble toujours éternellement jeune, tant elle est pimpante et coquette; la discordance atteindra au contraire son maximum dans les villages de la montagne italienne ou auvergnate, qui paraissent plus vieux que leur âge et dont l'archaïsme primitif est si caractérisé.
On peut en dire autant des travaux d'art, tels que routes, voies ferrées, viaducs, etc. Il y a de fort belles routes en corniche dans les Alpes ou aux bords de la Méditerranée, qui ajoutent à la majesté du paysage loin d'y porter atteinte : faut-il rappeler la célèbre Axenstrasse du golfe d'Uri et la route du Ponale au flanc du lac de Garde*? Cette harmonisation, qui résultait jadis du hasard et des conditions naturelles, peut être réfléchie : les entreprises de chemins de fer s'y efforcent aujourd'hui, dans un louable souci d'esthétique qui était inconnu des ingénieurs voici seulement un quart de siècle, et qui malheureusement n'est pas encore général à l'heure actuelle. 11 est certain que des viaducs comme ceux des Houches (près de Ghamonix) ou de Wiesen (Grisons) s'adaptent par leur élégance et leur légèreté aux lignes de la vallée qu'ils traversent; les magnifiques travaux d'art du Gothard et de l'Albula ont apporté un nouvel élément de. pittoresque.
Les chemins de fer de montagne ont été très critiqués au point de vue esthétique. Il est certain que leur multiplication risquerait de gâter les paysages. Mais, là encore, c'est surtout une questiond'espèces. Dans l'immensité des étendues glaciaires alpestres,
1. Signalons aussi les belles corniches qui dominent Suse (A. Dauzat, Mers et montagnes d'Italie, ^t. 15 et 65).
la voie ferrée disparaît, fétu entre les colosses : la ligne de la Jungfrau, en majeure partie souterraine, n'a pas pu gâter les sites grandioses qui l'environnent, tandis qu'il en eût été autrement pour le Gervin : aussi a-t-on renoncé au projet d'y amener le rail. Ce sont les montagnes de faibles dimensions qui sont le plus facilement mutilées : l'affreuse écorchure dont la voie ferrée a balafré la tête du Puy-de- Dôme peut se comparer à la rayure qui coupe le Monte Brè, près de Lugano, en rompant l'harmonie d'un paysage italien aux belles lignes flexueuses.
Dans de nombreux cas, aucune hésitation n'est possible. Que penser des horribles tuyaux qui, en asséchant les lits des torrents et des cascades, si fâcheusement remplacés, ont défiguré sur plus d'un point notre belle et sauvage Maurienne? des usines que l'on voulait installer au désert de la Grande- Chartreuse? des affiches-réclames qui barrent un paysage ou des inscriptions de publicité qui peinturlurent les rochers ? de l'ignoble guignol de pantins qu'on a dressé, à Gourmayeur, près du glacier de la Brenva ?
La défense des paysages est donc particulièrement complexe. Sa légitimité sociale n'est pas douteuse ; elle repose sur les mêmes principes que la protection des monuments historiques. Au même titre que les édifices de valeur, les sites pittoresques d'un pays constituent un patrimoine artistique collectif qu'il importe de sauvegarder, et que les particuliers ne
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sauraient avoir le droit de détériorer impunément. Ainsi s'explique et se justifie pleinement la restriction au droit de propriété apportée par la législation *.
L'idée maîtresse consiste à classer les paysages les plus remarquables — comme les monuments historiques — et à placer sous la sauvegarde de l'Etat, à certaines conditions, ceux qui appartiennent à des particuliers. Tel est le but de loi française du 21 avril 1906 sur la protection des sites (récemment renforcée), qui a été précédée et suivie de mesures analogues à l'étranger.
La préservation des paysages est facilitée lorsqu'elle concorde avec d'autres intérêts sociaux d'une nécessité pratique plus impérieuse. Tel est le cas de la lutte contre le défrichement et de la propagande en faveur du reboisement, qui s'appuient sur des considérations d'hygiène, de climatologie (contre la sécheresse et le vent), et surtout de garantie sociale et agricole (contre les avalanches, les inondations, les ravinements, etc.) : qu'on jette un coup d'œil sur les résultats déplorables du déboisement intensif sur le plateau de Gastille et dans la Provence occidentale ^,
Mais souvent la défense des sites entre en conflit avec d'autres intérêts collectifs importants : agricoles, industriels ou touristiques.
Le premier cas est le plus rare, depuis que les cultivateurs commencent à être persuadés de la
1. Ce droit a été décomposé depuis longtemps par les juristes romains en jus utendi, fruendi et ahutendi : c'est sur le dernier point que porte la limitation.
2. Voir l'ouvrage de M. A. Jacquot, La forêt (préface de M. Marcel Prévost), qui est une véritable philosophie du reboisement.
LES REPERCUSSIONS PRATIQUES 271
nécessité du reboisement et des dangers du défrichement intempestif. L'exemple classique est celui du Mont-Saint-Michel : la coupure de la digue est nécessaire pour éviter l'ensablement progressif de la baie et pour conserver le caractère unique de r« abbaye au péril de la mer »; mais elle aura pour résultat d'entraver le développement du colmatage et des cultures maraîchères. Ici la solution s'impose : ceci doit être sacrifié à cela, avec indemnités s'il y a lieu; il n'y a qu'un Mont-Saint-Michel en France et au monde, tandis qu'il ne manque pas d'endroits où planter des carottes et des choux. Il est invraisemblable qu'un intérêt national artistique de cette importance ait pu être tenu en échec au mépris de la volonté générale.
Les conflits avec l'industrie se sont surtout élevés dans les montagnes à propos de la houille blanche. Les ingénieurs cherchent à utiliser, pour la richesse de ces régions, la force motrice des chutes et des torrents. Quand l'eau est en quantité suffisante, — ainsi dans les Alpes suisses et savoyardes, — l'installation d'usines électromotrices peut se combiner avec la sauvegarde des paysages, à condition que les constructeurs ne fassent pas preuve de mauvaise volonté en réalisant la dégradation systématique des sites comme dans la Maurienne. Ailleurs, lorsque l'installation industrielle doit abîmer la nature, l'opinion publique exige désormais l'abandon du projet pour tous les paysages caractéristiques : la question s'est posée récemment pour le Désert de la Grande Chartreuse, les sources de la Loue (Doubs), les cascades de Gimel (Gorrèze).
Enfin le danger peut venir de l'industrie touris-
tique elle-même. Par un cercle vicieux — dont on ne pourra sortir qu'en affinant l'éducation du public — , en multipliant les facilités d'accès et les commodités de séjour pour attirer les étrangers dans des sites pittoresques, on risque par là-même de dénaturer ces paysages, d'altérer leur cachet agreste et sauvage, par exemple en illuminant les cascades aux feux de bengale, en ornant les pics de projecteurs, en transformant tel sommet, comme celui du Rigi, en spectacle forain pour la badauderie internationale. A cet égard encore, c'est la montagne qui est le plus menacée à l'heure actuelle. La Suisse songe aujourd'hui à prévenir un développement excessif des funiculaires et des voies ferrées à crémaillères : le président Forrer déclarait dernièrement que le moment approchait où il ne serait plus délivré de nouvelles concessions.
Les campagnes de presse, la propagande de diverses sociétés, ont eu d'heureux résultats en éduquant l'opinion publique, en évitant des dégradations fâcheuses ou en y mettant fin. Une entreprise helvétique a démoli au Gornergrat son hôtel, — accusé de gâter le paysage — et l'a reconstruit en contre-bas. Il est très remarquable que l'esthétique des sites est énergiquement défendue, non seulement par des sociétés artistiques, mais par des associations fondées dans un but sportif, comme les Clubs alpins et les Touring-clubs de France et de l'étranger, et par des associations de savants : ce sont les botanistes qui ont réclamé la protection delà flore alpestre^ — cette
1. Elle a été réalisée dans le Tyrol, dans la plupart des cantons suisses (par des lois), et dans quelques départements français par des arrêtés préfectoraux malheureusement peu appliqués.
parure incomparable de la haute montagne ; ce sont des naturalistes (le nom n'était-il pas un symbole?) qui ont fondé en Suisse la Société pour la protection de la nature.
Mais les initiatives privées ne suffisent pas. De nouvelles mesures législatives se préparent, pour arrêter, par exemple, le flot montant des hideuses affiches qui obsèdent le voyageur le long des voies ferrées% ou pour prévenir les mascarades par lesquelles des industriels sans goût défigurent les cascades, grottes, gorges, etc., qu'ils exploitent dans un but trop étroitement commercial. Même une entente entre les États civilisés serait souhaitable. C'est dans ce but que s'est tenu à Berne, en novembre 1913, le premier congrès international pour la protection des sites naturels, qui a créé une organisation permanente.
Enfin, devant l'emprise irrésistible de la civilisation sur la nature vierge, on a songé à mettre à l'abri de toute transformation humaine certaines régions particulièrement pittoresques et sauvages, où serait conservé le cachet fruste des lieux, où les forces des éléments et de la vie pourraient se donner libre jeu sans être contrariées. La première création de ce genre fut, aux États-Unis, en 1872, celle du Parc National de Yellowstone, célèbre par ses geysers, bientôt doublé d'un second dans les forêts géantes du Yosemiti. La Société pour la protection de la nature a réalisé en Suisse, en 1911, un Parc National analogue dans la Basse Engadine, avec protection
1. Le Parlement français a voté récemment une loi, qui aura son plein effet en 1915, pour imposer fortement les panneauxréclames.
DAUZAT 18
absolue des plantes et des bêtes sauvages, et interdiction de bâtir, de construire des travaux d*art; des « réserves » de faune et de flore de montagne, de marais, ont été aménagées dans divers cantons helvétiques et dans d'autres États, pour préserver de la disparition les végétaux et les animaux, qui font partie intégrante du paysages. Grâce à l'initiative du Touring-Club, la France va posséder à son tour un Parc National dans le Dauphiné (massif de l'Oisans) \ et peut-être plus tard dans les Pyrénées. L'Angleterre a organisé la protection des fauves africains dans la Rhodesia.
On voit quels aspects divers peut présenter la protection des paysages et à quelles conséquences aboutit, sur le terrain pratique, le sentiment de la nature, qui n'entend plus, à l'heure actuelle, se borner à la contemplation spéculative, mais veut procéder, pour défendre ses droits, à une politique de réalisations.