Id., ibid
3o LE SENTIMENT DE LA NATURE
Le sens de la couleur, et surtout de la nuance, varie en raison des tempéraments. Ses différences n'apparaissent pas moins chez les écrivains que chez les peintres. Nombreux sont les prosateurs ou poètes descriptifs qui, à l'instar de Delille, ne savent pas exprimer lesnuances, évoquer les couleurs, et rendent des tons sensiblement variés par la même métaphore, vite cristallisée en cliché :
D'argent, une chute d'eau, un nuage, les flots d'une rivière^ la mer, le ciel, l'horizon à l'aurore, le globe de la lune, une plaine d'arbres fruitiers en Heurs, un cygne, une marguerite, la gelée. Dorés, le pommier, mie plaine, les moissons, une montagne au soleil, le crocus, le jasmin ou le millet. Et la pourpre, le rubis, V ambre et Vazur sont distribués avec une même aventureuse générosité * .
Indigence verbale? impuissance d'expression? Sans doute, mais aussi et surtout manque de sensibilité. On pourrait répéter ici l'adage de Boileau : « Ce qui se conçoit bien... » L'impression vivement ressentie trouve toujours des termes, sinon pour la traduire exactement, du moins pour l'évoquer. Comparez à l'uniforme « argent » ou « azur » de Delille le « vert argenté » de la nuit tropicale dans Bernardin de Saint-Pierre -, les « rayons d'argent rose » chez M. Pierre Loti% ou le feucht verklarte blau — à peu
1. D. Mornet, Le sentiment de la nature de Jean-Jacques Rousseau à Bernardin de Saint-Pierre, p. 397.
2. u Sa lumière (de la lune] se répandait insensiblement sur les montagnes de l'île et sur leurs pitons, qui brillaient d'un vert argenté » [Paul et Virginie, p. 90.)
3. « Dans ce ciel très couvert, très épais, il y avait çà et là des déchirures, comme des percées dans un dôme, par où arrivaient de grands rayons couleur d'artj^ent rose. » [Pêcheur d'Islande, p. 14).
ÉLÉMENTS MIXTES 3l
près intraduisible — de Gœthe^ Il est inutile d'être un grand styliste, pour voir les couleurs : il suffit d'être observateur. Bernardin de Saint-Pierre, qu'on considère en général aujourd'hui comme un écrivain de second ordre, les a notées avec autant de précision que de finesse, comme l'a fort bien fait ressortir M. Lanson; relisons ainsi, après l'éminent critique, cette analyse du blanc dans les Études de la Nature :
La nature en emploie de plusieurs espèces sans en corrompre la pureté, en les pointillant, les chagrinant, les rayant ou les vernissant. Ainsi les blancs du lis, de la marguerite, du narcisse, de VAnemona nemorosa, de l'hyacinthe, sont différents les uns des autres. Le blanc de la marguerite a quelque chose de celui de la cornette d'une bergère ; celui de l'hyacinthe tient de l'ivoire ; et celui du lis, demi-transparent et cristallin, ressemble à de la pâte de porcelaine.
Le blanc, qui semble au vulgaire une des couleurs les plus pauvres, offre au contraire une richesse infinie de nuances. Après les fleurs, il suffit de penser aux colorations de la neige et de la glace 2. Faut-il rappeler les belles expressions de Milchhach (ruisseau de lait) ^ et Marmorbruch (cascade de marbre) que, dans la Suisse centrale, le langage populaire a trouvées pour désigner les glaciers ?
Et quelles variétés dans les reflets allumés sur la neige par les soleil couchants, ces reflets que les Allemands synthétisent par le mot expressif à'Alpeiigluhen! Je les ai détaillés et notés un jour, de Servoz, sur le Dôme du Goûter. La masse blanche com-
1. Littéralement « bleu humideinent brillant. » (Il s'agit du « ciel profond «reflété dans l'eau) [Der Fischer.)