‹ Le sentiment de la nature et son expression artistiqueChapitre 152 sur 157 · Raison et folie · texte numérisé non relu

Raison et folie

de Touvrier qui a passé sa vie à faire des dix-huitièmes d'épingle. Par là s'explique et se justifie amplement ce besoin profond, raillé si à tort par des ironistes superficiels, de déplacement, de villégiatures et de vacances au cours desquelles on vit une seconde vie, tandis que l'esprit se renouvelle et se retrempe dans la nature.

Le commerce prolongé avec Ta nature montre sans doute les côtés artificiels de la vie urbaine et réduit à leurs justes proportions des préoccupations dont on s'exagère volontiers l'importance. Ce n'est pas un mal, — loin de là. 11 est bon, au contraire, que de temps à autre l'âme soit élevée au-dessus des intrigues et des mesquineries de la vie sociale et mondaine; l'homme doit sentir qu'il y a autour de lui et hors de lui des phénomènes et des êtres tout aussi intéressants, sinon plus, que lui-même, et se rendre compte combien ses désirs, ses passions, ses agitations tiennent peu de place dans l'univers. C'est une des grandes leçons que donne la nature. Ce n'est pas la seule.

La rêverie, quelque nom qu'on lui donne, n'est pas moins salutaire. Philosophes et moralistes, depuis Socrate et Gicéron jusqu'à M. Faguet\ en passant par les orateurs de la chaire, ont démontré la nécessité morale de la retraite, de la méditation, du retour périodique sur soi-même : nulle part les conditions ne sont plus favorables que dans la solitude de la

1. Voir son curieux article La rentrée ( Touche à tout, 15 oct. 1910).

a;8 LE SENTIMENT DE LA NATURE

nature. L'homme moderne surtout a besoin de recueillement et de silence :

Le silence est nécessaire, écrivait récemment M. Ossip- Loiirié K Nous sommes malades, moralement et socialement, parce que nous parlons trop. La supériorité de l'homme se mesure à sa faculté de supporter la solitude et de savourer la sérénité féconde du silence.

Le sentiment de la nature développe aussi nos facultés d'enthousiasme, ce « lyrisme intérieur » que M. J. de Gaultier a si magistralement décrite Quel magnifique cadre la nature offre-t-elle à l'amour! L'amour objective ses sensations, irradie son bonheur ou sa souffrance, transfigure le milieu environnant : nul milieu ne se prête mieux à sa magie que le paysage.

Mais en même temps, comme toute émotion artistique, ce sentiment désintéressé purifie et ennoblit les passions, élève l'âme en la haussant vers l'idéal. Ruskin, après Rousseau ^, a exprimé cette vérité en termes saisissants :

Quoique aucun sentiment expressément religieux ne lût mélangé avec celui-là, il y avait une perception continuelle de sainteté dans l'ensemble de la nature, — depuis la plus petite chose jusque à la plus vaste, — une terreur sacrée, instinctive, mêlée de plaisir, — un indéfinissable tressaillement tel que nous l'imaginons parfois pour indiquer la présence d'un esprit dépouillé de sa chair. Je ne pouvais éprouver cela parfaitement cpie lorsque j'étais seul, et alors cela me faisait souvent frissonner des pieds à la tête avec la joie et la crainte de ce sentiment, lorsqu' après avoir été un certain temps loin des montagnes, je venais à la berge d'un torrent où l'eau brune tour-

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