mt7e, livre II
ÉLÉMENTS SUBJECTIFS 4l
éclipses de soleil et il conclut que ce sentiment est naturel et nullement provoqué, comme on le prétend parfois, par les contes de nourrice. « Quelle est cette cause ? La même qui rend les sourds défiants et les peuples superstitieux, l'ignorance des choses qui nous environnent et de ce qui se passe autour de nous. » L'obscurité estompe et noie les objets. Et les sensations qu'elle produit sont simplement diminuées, mais non supprimées chez l'homme moderne. Si elles s'atténuent, elles ne s'effacent même pas complètement avec l'obscurité incomplète : un temps sombre, la brume, la pluie engendrent toujours une impression physique de tristesse.
Par contre, la lumière est gaie. C'est elle qui donne la joie naturelle aux peuples comme aux pays méditerranéens. Toutefois cette réaction change au delà d'une certaine limite, variable suivant les sujets et les milieux. Trop vive, la lumière excite comme l'extrême chaleur déprime. Les indigènes des tropiques fuient la lumière et sont abattus par des températures trop élevées. Par opposition à la clarté excessive, l'ombre — c'est-à-dire le noir atténué — aura un effet reposant et calmant; le soir, la nuit même paraîtra délicieuse après une journée torride. Les oppositions ne sont donc pas absolues, mais relatives.
Les remarques qui précèdent nous permettront de mieux saisir les effets physiologiques des diverses couleurs : telles teintes égaient, d'autres irritent, celles-là calment.
Dans la première catégorie rentrent les couleurs claires, le bleu du ciel en tète. Les fleurs en sont l'expression la plus parfaite. Il est remarquable que
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les fleurs les plus anciennement réputées, célébrées par les poètes primitifs et les chansons populaires, sont blanches, roses ou bleuâtres ; songez au lis, à la marguerite, à la rose (jadis exclusivement rose), à la violette, au myosotis. Au moyen âge, les poètes français ne parlent guère que de fleurs blanches, et le mot « fleuri » (flori) est devenu synonyme do blanc ^
Le jaune et le rouge sont en revanche des couleurs trop vives qui irritent l'œil : il est possible qu'il faille expliquer ainsi la défaveur qui s'attache généralement à la première et qui atteint souvent la seconde ^ C'est seulement à notre époque, où les sens plus blasés recherchent les excitations violentes et les tons éclatants, qu'on a cultivé et apprécié les roses rouges, les œillets rouges, que les poètes ont chanté les ('oquelicots et autres fleurs de pourpre. La répulsion du taureau pour le rouge est bien connue.
La couleur reposante par excellence est le vert ; les biologistes ont constaté cette réaction, opposée à celle de sa complémentaire, le rouge. Par là s'explique, autant et plus que par la vertu du grand air, l'efl'et calmant de la campagne verte — prairie, jardin, forêt, etc., — et qui n'est pas le même, à beaucoup près, dans une contrée aride, désert ou plateau dénudé des Gausses, de la Gastille. La comparaison peut être faite dans le même pays, par exemple en pleine Beauce, au mois de mai quand les blés ver-
1. André G. OU, Etude sur les couleurs en vieux français, p. 3-6.
2, Dans plusieurs régions de la France (par exemple dans le sud-ouest du Puy-de-Dôme) le coquelicot est appelé « cocu w^ « fleur de cocu».
doient, et en septembre, sous un ciel aussi gai, mais quand les éteules s'allongent à l'infini, mornes et grises. Le vert est encore la tonalité dominante de l'eau, qui la marie plus ou moins au bleu ; la note reposante ou gaie s'accentue suivant que l'une ou l'autre couleur domine : là les mers bretonnes ou normandes, les lacs suisses, d'un vert cru si paradoxal, le Rhin, les crevasses des glaciers; ici la Méditerrannée, les lacs italiens, qui reflètent leur ciel.
Les états psychiques qui résultent des lignes et des formes ne sont pas, en général, aussi apparents. Il en est pourtant de très nets, comme l'impression d'étouffement chez les gens de la plaine qui viennent, pour la première fois, dans les vallées montagneuses. La perspective les trompant sur les distances, comme nous le verrons plus loin, il leur semble que les pics vont s'écrouler; il leur paraît surtout que l'air et l'espace manquent, au fond des ravins dont ils s'exagèrent l'étroitesse. Le phénomène atteint son maximum dans les gorges, qui causent ^presque toujours aux novices une angoisse répulsive. Contrairement aux précédentes, cette sensation, en général, s'atténue très vite jusqu'à disparaître complètement.
Il n'est pas moins certain que la disposition des lignes dominantes d'un paysage a une répercussion directe sur notre système nerveux. Les lignes horizontales — la plaine, la mer — produisent une impression de calme qui confine volontiers à la mélancolie : sur ce point, tout le monde est d'accord. Mais faut-il croire, comme on l'a prétendu, que les lignes ascendantes inspirent la joie, descendantes, la tristesse? Pareille interprétation nous semble arbitraire, car la même ligne peut être ascendante ou
descendante suivant le point de vue. Tout ce que l'on peut dire, c'est que les lignes obliques et verticales donnent le mouvement, l'animation, qu'elles suscitent en nous une réaction plus vive. C'est peu, sans doute, mais tout le reste est transposition, interprétation et non plus impression directe.
Les sons nous permettront de mettre en relief la relativité des sensations. Si les effets physiologiques des couleurs semblent varier assez peu selon les individus, au contraire pour les vibrations auditives la nature du réflexe nerveux jpeut changer du tout au tout. Les primitifs, comme les enfants, se complaisent aux sonorités criardes ou assourdissantes qui nous exaspèrent; pour eux le bruit s'oppose au silence, comme la lumière à la nuit; il représente la vie. L'absence totale et prolongée de tout bruit ne serait pas moins impressionnante que l'obscurité complète. On connaît la célèbre phrase de Pascal : « Le silence de ces espaces infinis m'effraie. » Mais les modernes, à l'ouïe trop ébranlée par le tapage des villes, ont l'oreille plus irritable que l'œil et ne goûtent guère dans la nature que les murmures doux, les sons lointains ou fondus — bruissement du vent dans la forêt, mugissement de la mer — ou les sonorités musicales (chant des oiseaux, etc.) qui, par leur caractère même, ont toujours charmé les hommes.
Un petit exemple nous montrera combien, à cet égard, les impressions ont changé. Les anciens Grecs se délectaient au chant des cigales ' ; ils l'estimaient si harmonieux qu'ils enfermaient cet insecte dans des pots ou de petites cages pour avoir le plaisir de
1. Voir le début de Phèdre de Platon (ci-dessous, p. 181) ei l'ode « A la cigald » attribuée jadis à Anacréon.
Tentendre; ils le considéraient comme l'emblème de la musique. De nos jours les Chinois ont le môme goût et entretiennent aussi des cigales captives dans leurs maisons. Mais en Europe, déjà les contemporains d'Auguste tenaient ce crissement en piètre estime : « Les cigales criardes rompront les oreilles des artistes par leur chant », déclare Virgile dans les Bucoliques. Nous nous demandons aujourd'hui quel charme on a pu trouver à ce bruit strident et monotone, sans aucune mélodie.
L'effet des odeurs sur le système nerveux est des ( plus frappants. Dans la nature, voici le parfum des fleurs, dont l'agrément a été de tout temps reconnu. S'il est fort, il peut enivrer, exciter, et porter à la rêverie, à l'extase : la senteur du pollen d'oranger et de citronnier suscite chez les nouveaux arrivés sur les côtes de la Riviera ou de Sorrente une véritable griserie de poésie et d'enchantement. Un curieux exemple de paysage évoqué par une odeur nous est donné par Baudelaire dans son sonnet « Parfum exotique ».
La relativité de ces sensations est encore remarquable. Faut-il citer le relent de la marée qui nous répugne quand nous traversons les Halles et que nous trouvons agréable au bord de la mer, par suite de l'habitude et de l'association des idées? car il est peu probable qu'à notre premier voyage il ne nous ait pas déplu sur la plage comme à l'éventaire des marchands de poissons. S'il est des odeurs foncièrement attrayantes, il est bien rare que l'excès n'écœure pas ; à l'inverse on peut arriver à goûter des senteurs qui étaient répulsives peu ou prou.
Certaines émanations, qui ne sont point percep-
tibles à nos sens, peuvent avoir une répercussion sur notre organisme. Ainsi Tacide carbonique, que dégagent les feuilles vertes spécialement à l'ombre, est le principal facteur de l'oppression que nous ressentons dans les forêts épaisses et obscures.
Les sensations physiologiques — on a pu le voir par quelques exemples — sont susceptibles de se transformer par l'accoutumance des lieux, par l'éducation, sous l'action de l'association des idées. Elles varient donc plus ou moins suivant les âges, les personnes, les époques. On s'habitue aux paysages sauvages, hostiles de prime abord, et qui finissent par conquérir les admirateurs les plus passionnés. L'eiïroi lui-même, une fois atténué, devient un élément d'attrait : phénomène tout à ûut remarquable dans l'histoire de la montagne ^
Le plaisir que nous éprouvons à goûter un paysage est provoqué sans doute par les éléments qui composent le tableau, mais il suppose aussi un travail subjectif, une transposition de sensations, tout comme lorsque nous contemplons une œuvre d'art : les impressions physiques de formes, de couleurs, de sons, se combinent, se transforment pour créer en nous une émotion d'ordre intellectuel. La transposition s'opère par un travail psychologique généralement inconscient, dont le mécanisme est simple et facile à décomposer.
Au premier degré voici les impressions d'ordre