L'Esthéi'A'^^ du paysage^ p. 85, n. 1 (Paris, F. Aloan
ganisation l'emportent sur les forces créatrices. Mais si la mort est universellement présente, on ne la sent point partout. Un paysage luxuriant abrite des scènes de carnage perpétuelles, des plantes par les bêtes et des animaux entre eux. A l'inverse l'automne éveille à tort des pensées de déclin et de trépas : la chute des feuilles n'est point pour les arbres une cause de dépérissement. En revanche on ne perçoit pas toujours la vie là où elle existe : l'océanographie a révélé l'extraordinaire richesse vitale de la « mer stérile » (suivant Tépithète homérique), — cette Cl sourde furie de vivre qui s'agite dans les eaux » pressentie par de rares écrivains comme Michelet ou des vulgarisateurs comme Jules Verne. Les « larmes des choses », selon la belle expression de Virgile, sont donc avant tout des impressions subjectives.
Ce sont encore des faits de transposition qui rendent les paysages avenants ou farouches : pour prendre un de leurs éléments, les nuages, par exemple, nous semblent tantôt souriants, tantôt sinistres, tragiques, hostiles. Mais ces interprétations ne sont pas le produit de la fantaisie individuelle : elles se répètent, analogues sinon tout à fait identiques, chez les individus à travers le temps et l'es pace ; elles sont dues à des facteurs psychologiques communs à tous les hommes.
Le phénomène le plus simple est celui qui tend à objectiver les sensations. Nous transportons dans la nature, et plus précisément dans l'objet, les effets produits sur nous par les couleurs, l'odeur, le son, etc. : la couleur blanche du nuage nous égaie, donc le nuage est gai; le temps est triste parce qu'il nous
rend tels; le pré fleuri est riant d'après la sensation que provoquent les fleurs, etc.
Voici maintenant l'association des idées qui entre en jeu. Le caractère agréable, désagréable, hostile, d'un paysage se dégagera d'après le résultat prévu ou craint : les nuages précurseurs de l'orage paraissent sinistres; la mer, le torrent nous inspirent un sentiment de crainte parce que nous connaissons leur force destructive virtuelle.
D'une façon plus générale, surtout chez les peuples primitifs ou les individus peu affinés, la beauté ou la laideur d'un paysage est appréciée en raison des satisfactions matérielles que Thomme peut tirer de la contrée ou des difficultés naturelles qui contrarient ses travaux et rendent plus difficile, plus pénible son existence. On n'a prisé d'abord, même dans la littérature, que les paysages fertiles ^ Il faut voir avec quelles précautions oratoires, au XVIII® siècle, les premiers écrivains qui ont décrit la Suisse et les Alpes ont défendu timidement ce qui était alors un paradoxe : la beauté des sites farouches et rebelles à toute culture. C'est par des débuts utilitaires que rhomme a appris à aimer la nature.
La transposition s'opère encore et surtout par des comparaisons, locales ou générales. L'association des idées agit dans le domaine de toutes les sensations. Le bruit de la mer ou du vent nous donne l'im-
1. Les paysages de Télémaque , comme ceux des anciens Grecs, sont particulièrement caractéristiques. Aujourd'hui que 1 élément pittoresque entre surtout en jeu, bien des jugements demandent à être révisés : combien de voyageurs ont été déçus, sans oser l'avouer, en face des campagnes et des vergers si vantés de la hueria de Valence, ou de la Toscane I
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5o LE SENTIMENT DE LA NATURE
pression de la plainte par analogie avecla plainte humaine; le chant de l'homme étant l'expression de la joie, celui de l'oiseau est interprété de même comme signe d'allégresse. « Un paysage pourra paraitre orgueilleux ou majestueux si de hautes montagnes y dominent la plaine, si des arbres élevés y étalent leurs splendeurs* », — toujours par comparaison avec le maintien de l'homme.
La comparaison aboutit rapidement au symbolisme. Symbolisme des plantes : le lis est orgueilleux, la violette timide, etc. ; — symbolisme des animaux, sur lequel repose toute la fable : le lion est majestueux, le renard fourbe, le lièvre craintif, etc. Le symbole peut être plus affiné et ne pas correspondre seulement au caractère supposé des êtres; c'est ici un procédé tout littéraire, — par exemple lorsque Gœthe décrit la libellule comme l'emblème de nos joies vites dissipées*.
Le symbolisme du temps s'est toujours imposé à l'homme. Il est curieux de rapprocher de la célèbre pièce de Verlaine :
Il pleure dans mon cœur Comme il pleut sur la ville...
les vers suivants du troubadour Peire Rotgier :
Il ne pleut ni ne vente pas assez pour que je ne soupire pas après le chant; le vent froid et dolent ne m'enlève pas le chanter et le rire 3.
De tout temps l'opposition entre le jour et la nuit a évoqué la vie et la mort. Le symbolisme tradition-