‹ Le sentiment de la nature et son expression artistiqueChapitre 27 sur 157 · Conférences sur Chateaubriand · texte numérisé non relu

Conférences sur Chateaubriand

M. Maurice Barrés. Non seulement nous connaissons mieux l'histoire de notre pays que celle des autres, mais surtout nous nous sentons solidaires des générations qui nous ont précédés sur notre sol et qui ont lutté pour l'idéal, plus ou moins conscient, de la même patrie : les témoins de leur vie, de leurs victoires, de leurs revers, sont donc susceptibles de nous émouvoir davantage. Gomment un tel sentiment peut-il changer du tout au tout le caractère d'un paysage, Victor Hugo l'a mis en relief dans une antithèse saisissante :

Je m'étais endormi dans le wagon... J'ouvris les yeux. Le train venait de s'arrêter au milieu d'un paysage charmant...

Le ciel bleu était comme posé sur un aimable cercle de collines; il y avait au loin des voix d'oiseaux et tout près de moi des voix d'enfants, comme deux chansons d'anges mêlées ; la limpidité universelle m'enveloppait; toute cette grâce et toute cette grandeur me mettaient dans l'âme une aurore...

Tout à coup un voyageur demanda :

— Quel est cet endroit-ci?

Un autre répondit :

— Sedan.

Je tressaillis.

Ce paradis était un sépulcre.

Je regardai. La vallée était ronde et creuse comme le fond d'un cratère; la rivière, toute tortueuse, avait une ressemblance de serpent; les hautes collines, étagées les unes derrière les autres, entouraient ce lieu mystérieux comme un triple rang de murailles inexorables ; une fois-là il fallait y rester... On ne sait quelle inquiétante verdure, qui avait l'air d'un prolongement de la Forêt Noire, envahissait toutes les hauteurs et se perdait à l'horizon comme un immense piège impénétrable; le soleil l)rillait, les oiseaux chantaient, les charretiers passaient en sifllant; il y avait des brebis, des agneaux et des colombes, çà et là; les feuillages frissonnaient et chut'.hotaient; l'herbe, cette herbe si épaisse, était pleine de fleurs. C'était épouvantable*.

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