M. Fausto Torrefranca, dans le Marzocco du 14 septembre
ÉLÉMENTS SUBJECTIFS 6l
du drame de l'univers qui domine obscurément l'àme de l'homme primitif...
L'homme, dirait-on, a voulu restituer à la nature cette force de domination que la civilisation scientifique lui avait peu à peu enlevée en la maîtrisant, l'apprivoisant, la flattant de mille manières... Il a voulu se refaire, par une autre voie, à la lutte rude, élémentaire, quotidienne avec son obscure puissance; et il est allé la tenter là où elle était encore libre, vierge, et rétive à la servitude.
De tels sentiments nous éloignent singulièrement de l'époque où le sentiment de la nature paraissait être chez nous l'apanage des rêveurs indolents. Aussi virile fut presque toujours la conception anglaise, dont beaucoup d'écrivains nous donnent l'écho K
Si le tempérament s'affirme aussi nettement dans le mode de voyager, il se manifeste à chaque pas, avec ses divergences plus ou moins irréductibles, dans la manière de percevoir et de comprendre les paysages. Nous l'avons vu déjà à propos des couleurs et] des sons. Il nous reste à rappeler comment le caractère individuelaccommode différemment l'amour de la nature. Voici, d'une part, les mélancoliques, « les rêveurs^à nacelle », que critiquait Musset avant les Nuits : ils aiment et recherchent les spectacles attristants, qui cadrent avec leur état d'âme, — le soir, la nuit, la brume, l'automne, l'hiver. Des noms? Millevoye, Leopardi, Matthisson, Lenau; une partie de l'œuvre des lakistes anglais et de Lamartine, voire de Musset. D'autres, à l'inverse, exaltent l'action et la joie de vivre; ils se plaisent au matin et au plein
1. Milton, qui voit surtout dans la nature la loi du travail ; Daniel de Foô, qui met l'homme aux prises avec la nature. Byron luf-mêrae excellait dans la nage, l'équitation, la marche en montagne, etc. ,
jour, au printemps et à Tété, à la vue des fleurs et de tout ce qui vit : c'est Hugo, c'est le Gabriel d'Annunzio spontané d'il piacere, c'est Kipling, c'est la poésie russe contemporaine. Ce sentiment paraît bien la dominante de l'époque actuelle, comme le précédent fut plutôt celui de la période romantique ; il correspond sans aucun doute au réveil des énergies physiques, quoique sa généralisation soit due, pour une bonne part, à un phénomène de contagion mentale. — Dans la première conception, on aime surtout la nature pour les sensations qu'elle nous donne ; dans la seconde, par sympathie pour la vie universelle. L'accoutumance, l'éducation, les voyages arrivent peu à peu à transformer plus pu moins profondément nos impressions premières : les paysages sauvages qui nous rebutaient de prime abord arrivent souvent à nous charmer ; en revanche, au retour de pays rocheux et déserts, on apprécie mieux la douceur fine et tempérée des horizons de la Touraine et de l'Ile de France. La lecture d'un écrivain de talent ou la vue des tableaux expressifs peut révéler à plus d'un des beautés qui lui étaient restées cachées.
Après l'analyse, la synthèse. Groupés, les éléments donnent au paysage son individualité, ou, pour employer une expression plus imagée, son âme. C'est là une idée du xviii° siècle. « Un paysage est un état de l'âme », a dit Amiel dans une formule célèbre. L'âme que nous attribuons au paysage, n'est en effet que l'extériorisation de nos sentiments, la dominante des impressions éprouvées.
Nous verrons bientôt quels sont les aspects, les formes les plus caractéristiques de la nature : montagne, mer, forêt, etc. Ces divers types n'offrent pas seulement des différences objectives : ils comportent aussi d'autres facteurs, telle la joie de vivre généralement éprouvée dans le Midi, ou la douceur des climats tempérés :
J'ai contemplé — écrivait naguère M. Anatole France * — le ciel d'azur qui répand sur la baie de Naples sa sérénité lumineuse; mais notre ciel de Paris est plus animé, plus bienveillant et plus spirituel. Il sourit, menace, caresse, s'attriste et s'égaie comme un regard humain.
L'âme d'un paysage est essentiellement relative : tout au plus peut-on établir quelques principes généraux et d'après les réactions ordinaires des couleurs, des formes, etc. « Un paysage est doux, dit M. Paulhan *, si ses parties se relient sans heurts brusques les unes aux autres, si les couleurs, point trop éclatantes, y varient assez peu et par des transitions peu sensibles... Il sera terrible si ces forces [les forces naturelles] s'y heurtent violemment, si la tempête y tord les arbres et y crispe les flots ». Et précisant ailleurs ^ par des exemples : « On m'entendra si je dis que la Bretagne est douce et triste, rêveuse et résignée; que les collines du bord du Rhône en Provence sont nerveuses et d'une grâce un peu sèche et précise ;... que la chaîne des Alpes, vue de la terrasse qui s'étend devant la cathédrale de Berne, est majestueuse ; que la Normandie est grasse et la Camargue maigre. » Mais l'auteur ajoute pru-