L'Opinion, 11 janrier
DAUZAT I
qu'elles croient en lui, à preuve les impressions toutes différentes que d'autres — et, je crois, la plupart de nos contemporains, — éprouvent devant les mêmes spectacles. Les croyants eux-mêmes, de nos jours, ne voient plus en général, à l'instar de Lamartine et de Victor de Laprade, Dieu sensible aux yeux et se manifestant partout : pour eux. Dieu est plus haut et plus loin dans l'ordre physique, derrière et au-dessus des forces de la nature. C'est l'ignorance de ces forces, de leur mécanisme, de la géologie du globe, qui conduisit les premiers voyageurs alpestres à l'interprétation naïve de spectacles nouveaux pour eux.
La citation suivante montrera bien quel phénomène de transposition s'opère ici dans les esprits très religieux :
Bienheureux homme qui a fui la ville ! Chaque murmure de l'ombre, chaque bruit du ruisseau, chaque caillou brillant lui prêche la vertu et la sagesse.
Chaque bocage lui est un temple sacré où son Dieu palpite plus proche, chaque gazon un autel où il s'agenouille devant le Très-Haut.
... 11 t'admire, Dieu, dans la campagne matinale, dans l'éclat ascendant de ton annonciateur, ton splendide soleil; il t'admire dans le ver et dans la branche bourgeonnante *.
On peut en dire de même de l'atmosphère mystique qui se dégage de certains sites :
11 est des lieux — écrit M. Maurice Barrés au début de la Colline inspirée — qui tirent l'âme de sa léthargie, des lieux enveloppés, baignés de mystère, élus de toute éternité pour être le siège de l'émotion religieuse. Ce sont des temples de plein air... Une émotion nous soulève, notre énergie se déploie toute, et sur deux ailes de prière et de poésie s'élance à de grandes affirmations.