‹ Le sentiment de la nature et son expression artistiqueChapitre 38 sur 157 · Génie du christianisme, 2« partie, livre IV, chapitre i · texte numérisé non relu

Génie du christianisme, 2« partie, livre IV, chapitre i

serions fort enclin, pour notre part, à lui donner raison, et à trouver dans cette conception l'une des causes pour lesquelles le sentiment de la nature est resté, somme toute, à peu près embryonnaire dans les littératures anciennes comme dans notre littérature classique * :

... La mythologie peuplant l'univers d'élégants fantômes, ôtait à la création sa gravité, sa grandeur et sa solitude. Il a fallu que le christianisme vînt chasser ce peuple de faunes, de satyres et de nymphes, pour rendre aux grottes leur silence et aux bois leur rêverie... Leurs fleuves ont brisé leurs petites urnes, pour ne plus verser que les eaux de l'abîme du sommet des montagnes : le vrai Dieu, en rentrant dans ses œuvres, a donné son immensité à la nature.

Tout le chapitre est à relire ; l'auteur a frappé fort et juste. Il faut détacher surtout la franchise des lignes suivantes :

« Oui, quand l'homme renierait la divinité, l'être pensant, sans cortège et sans spectateur, serait encore plus auguste au milieu des mondes solitaires que s'il paraissait entouré des déités de la Fable. »

La conception de Dieu présent dans la nature domine toute la poésie allemande (à part Gœthe et Schiller) ; il faut y joindre les Suisses, avec TœpfFer, Rod, etc., une partie de la littérature anglaise, et un filon romantique français, de Bernardin de Saint- Pierre à Victor de Laprade, en passant par les deux grands maîtres. Chateaubriand et Lamartine ". Chez

1. Cependant Ronsard tout au moins en a tiré un heureux parti :

Ce ne sont point des bois que tu jettes à bas : Ne sens-tu pas le sang, lequel dégoutte à force, Des Nymphes qui vivaient dessous la dure écorce?

2. Cette conception se fait plus rare chez les contemporains. Elle se combine avec la personnification des êtres chez le félibre

ces derniers écrivains, cette conception a inspiré des tableaux grandioses, empreints d'une profonde poésie, — si elle a donné lieu, en revanche, entre des mains maladroites, à des notations un peu puériles. Elle a rendu l'essor au rêve, elle a fait sentir la majesté et l'immensité de la nature en face de notre petitesse ; elle a orienté vers la contemplation et l'idéal.

La négation de la divinité amène le penseur en face de l'idée du néant, qui s'accorde mal avec l'amour de la nature, quoi qu'ait pu penser Chateaubriand. Négateurs, pessimistes n'éprouvent pas plus de plaisir devant les paysages que devant les autres manifestations de la vie. Rappelons-nous les hommes du XVIII* siècle « première manière », Voltaire en tête, et Schopenhauer, voire Pascal. 11 y a pourtant des exceptions, et au moins une illustre : Leopardi. Encore chez Leopardi, dont l'âme enthousiaste transparaît entre des accès de désespoir*, le pessimisme n'était pas une doctrine, mais résultait principalement d'une difformité physique. Byron, Shelley sont des tempéraments révoltés, mais généreux et non pessimistes.

Le panthéisme primitif a reparu sous une forme assez différente : la conscience des forces de la nature jointe aune sympathie ardente pour la vie. Elle

auvergnat Vermenouze qui verra d'une part le sapin frappé au cœur [parla foudre] d'un coup de glaive, et écrira, entre autres vers imprégnés d'esprit chrétien [Flour de brousso, Le rêve de l'aïeul) :

« Il n'aura pas peur du cimetière, tout plein de fleurs et de soleil... 11 s'endormira sous le tertre vert, dans la bonne terre de France, avec la foi vive et Tespérance du chrétien qui a fait son devoir. »

1. Cf. p. ex. Il risorgimento : a Tuito un dolor mi spira, tutto un placer mi «?«, »

est commune à quelques très grands poètes, Shelley, Gœthe *, Victor Hugo, Giovanni Pascoli; elle donne l'orientation générale, sur ce point, de la littérature contemporaine, de la Russie à la France; elle peut d'ailleurs s'allier, comme nous l'avons dit plus haut, à des croyances théistes, voire chrétiennes.

Philosophie à part, la nature peut être considérée comme sympathique ou hostile, mère ou marâtre. Opposition classique entre Lamartine (voire Rousseau) et Vigny :

Mais la nature est là, qui t'invite et t'enivre ; Plonge-toi dans son sein 2...

On me dit une mère et je suis une tombe ;

Mon hiver prend vos morts comme son hécatombe,

Mon printemps ne sent pas vos adorations ^.

Il en est de même chez les peintres, pour qui sait interpréter leurs payages. Gomme l'a profondément observé M. Rodin* :

Corot voyait de la bonté éparse sur la cime des arbres, sur l'herbe des prairies et sur le miroir des lacs; Millet y voyait de la soulTrance et de la résignation.

L'impassibilité de la nature devant nos joies et nos souffrances^ — conception plus objective — tend aujourd'hui à prévaloir.

Il faut enfin rappeler l'importance toujours plus grande que joue l'évocation, le passé, dans le paysage considéré comme la terre des morts (M. Barrés).

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