CHAPITRE PREMIER
Le sentiment de la nature s'est longtemps confondu — jusque vers le milieu du xviii® siècle — avec Tamour de la campagne. Les anciens et les classiques n'ont pas dépassé cette étape.
On peut démêler dans Tamour de la campagne plusieurs éléments, dont l'un ou Tautre domine en général suivant les individus et les époques.
D'abord un désir de jéaction contre la vie urbaine dont on perçoit à la longue le caractère plus ou moins artificiel et factice : désir qui devient plus impérieux à mesure que la civilisation moderne rend l'existence plus trépidante et plus éloignée de la nature. Ce besoin de se retremper aux sources premières de la vie — propre au citadin ou au rural longtemps exilé de son pays — est avant tout physique; il se manifeste par l'appétit de grand air qu'éprouvent ouvriers et employés épris du déjeuner
sur l'herbe, par l'impression de bien-être, de détente qui est ressentie quand on trouve la fraîcheur de l'ombre et de la rivière par les chaleurs estivales % lorsqu'on passe de la rue bruyante, du bureau renfermé, de l'usine empestée à la prairie ou au bois odorant, largement aéré, sous la vaste lumière vivifiante du ciel.
Chez les esprits cultivés, ce sentiment se manifestera aussi par la recherche de la nature fruste, vierge, spontanée, livrée à elle-même, et non plus domptée, tyrannisée comme dans les villes et dans les jardins : rien de plus caractéristique, à ce sujet, que la description fameuse du « bosquet de Julie ».
Deux autres facteurs entrent en jeu, qui paraissent s'exclure et qui peuvent pourtant se combiner : l'attrait de la solitude et la sympathie pour la vie, pour les êtres animés. Celui-là a été depuis longtemps chanté par les poètes à l'instar de La Fontaine :
Solitude où je trouve une douceur secrète...*
N'est-ce point en effet la condition nécessaire du calme que Ton recherche, de la rêverie, du retour à
1. Rappelons les vers célèbres de Virgile, si peu « intellectuels n et qui respirent ingénuement le désir ou le bien-être physique :
O qui me gelidis convallibus Hœmi Sistat, et ingenti ramorum protegat umbra !
Et:
Tityre, tu patulœ recubans sub tegmine lagi.