Le songe d'un habitant du Mogol
soi ? Mais cette solitude est relative : bien peu songent comme Alceste à
Fuir dans un désert l'approche des humains.
Nous ne sommes point attirés en général par une nature aride, mais vij;,^!^!;^ ; on a toujours quitté la ville en quête de la verdure, et le fabuliste amoureux de la solitude s'intéressait aux hôtes des bois, de Jeannot Lapin à la fourmi. L'homme lui-même, nous le retrouvons volontiers sous un autre aspect : nous ne fuyons pas notre semblable, à proprement parler, quand nous satisfaisons à notre goût de la campagne ; nous voulons seulement rompre pour quelque temps avec les exigences tyranniques, à la longue, de la vie urbaine, et — comme nous disons aujourd'hui — avec nos relations d'affaires et nos obligations mondaines. Nous quittons le citadin pour retrouver l'homme des champs, dont nous restons plus distants en général, tout en nous intéressant volontiers à ses travaux, à son genre de vie, à son costume.
L'une ou l'autre de ces tendancesTemporte selon les caractères ou les temps. Il a été de mode, à certaines époques, de se complaire à la vie champêtre, surtout quand le souverain en donnait l'exemple; que ce fût Auguste commandant les Géorgiques ou Marie-Antoinette faisant installer Trianon, l'un comme l'autre répondait aux préoccupations générales de son entourage. Les « bergeries » sont d'ailleurs rapidement devenues artificielles*. Le « retour à la terre», prêché
1. Virgile est déjà moins réaliste que Théocrite; les bergères du xvii* et du xvin" siècle dénotent encore moins d'observation de la campagne; les bergers de Wattëau et de Lancret sont des seigneurs déguisés dans des parcs.
avec plus ou moins de sincérité, est caractéristique de l'époque actuelle. Les romantiques, au contraire, ont prôné volontiers l'isolement. Encore le paysan les a-t-il souvent attirés. Quoi de mieux observé que ce tableau de labour dessiné par George Sand :
Le paysage était vaste et encadrait de grandes lignes de verdure, un peu rougie aux approches de l'automne, ce large terrain d'un brun vigoureux, où des pluies récentes avaient laissé dans quelques sillons des lignes d'eau que le soleil faisait briller comme de minces filets d'argent, La journée était claire et tiède, et la terre, fraîchement ouverte par le tranchant des charrues, exhalait une vapeur légère. Dans le haut du champ, un vieillard, dont le dos large et la figure sévère rappelaient celui d'Holbein, mais dont les vêtements n'annonçaient pas la misère, poussait gravement son areau de forme antique, traîné par deux bœufs tranquilles, à la robe d'un jaune pâle, véritables patriarches de la prairie, hauts de taille, un peu maigres, les cornes longues et rabattues. . .
On peut placer en regard la description des semailles d'André Theuriet {Madame Heurteloup)^ plus détaillée, plus réaliste, avec moins de relief et de symbole, autrement mais non moins profondément sentie.
Si l'on veut voir à quel point l'homme ajoute au paysage de la campagne, qu'on relise ce large et sonore crépuscule de Mistral' :
Au pays des oranges, à l'heure où le jour de Dieu s'évapore, lorsque les pêcheurs qui ont tendu leurs nasses tirent leurs barques à la crique, et que, laissant aller la branche, sur la tête ou sur la hanche les filles en s' aidant chargent leurs corbeilles pleines ;
Des rives où l'Argens serpente, des plaines, des coteaux,