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L'Esthétique du paysage (Paris, F. Alcan

INTRODUCTION ô

Nous aurons à rechercher et à grouper les éléments qui le composent. D'une façon générale, le sentiment de la nature existe plus ou moins chez l'homme à l'état de prédisposition héréditaire : certains peuples sont plus sensibles que d'autres aux beautés du monde extérieur, et l'on est mieux préparé, en général, à goûter les aspects du paysage familial — plaine, littoral, montagne — auquel, suivant la forte expression de Mistral, notre ascendance s'est appareillée. Mais il est surtout acquis avec l'âge, les voyages, le développement de l'esprit et du sens artistique. Il n'existe pas chez l'enfant ni, le plus souvent, chez le paysan, qui envisagent, l'un et l'autre, la nature en utilitaires. Il éclot au plus tôt avec l'amour, dans la griserie des premiers enthousiasmes juvéniles et des sentiments désintéressés. Il apparaît surtout comme une réaction contre la vie urbaine, et dénote un certain état de civilisation. Il suppose, suivant les tempéraments, soit des sens très affinés pour les jouissances esthétiques (spécialement la vue et l'ouïe), soit une profonde sympathie pour la vie sous toutes ses formes (sans en excepter la vie de la terre, de l'atmosphère et des eaux), soit une vive faculté d'émotion qui associe le monde extérieur à nos joies, à nos douleurs, à nos souvenirs.

La beauté des paysages réside avant tout dans notre interprétation : c'est dire que le sentiment de la nature est essentiellement relatif aux époques, aux milieux, aux individus. Les classiques abominaient les pics hérissés et glacés des Alpes qui ont fait l'enchantement des romantiques; les Méridio-

naux haïssent les horizons brumeux qui ravissent les hommes du Nord par leurs nuances délicates. Tous les paysages sont beaux et expressifs ; il s'agit seulement de percevoir leur âme, c'est-à-dire la réaction ordinaire qu'ils exercent sur un homme cultivé de notre temps : il en est de grandioses et de riants, d'hostiles et de sympathiques.

Sentir la nature, c'est arriver à la goûter sous tous ses aspects. Pour l'aimer, il faut la comprendre, c'est-à-dire l'observer, la pénétrer dans des régions diverses. Voilà pourquoi, par suite de la vulgarisation des voyages, le sentiment de la nature s'est développé dans des proportions considérables à l'époque contemporaine, non seulement par le nombre de ses recrues, mais surtout par la richesse, la variété, la complexité de ses manifestations. On apprécie aujourd'hui les formes les plus sauvages et les plus arides du paysage; on découvre, on met en lumière des affinités, des réactions, des associations d'idées, des symboles qui étaient tout à fait ignorés ou à peine soupçonnés de nos aïeux. L'historique du sentiment de la nature pourrait se scinder en deux grandes périodes, dont l'une serait la préface de l'autre : avant Jean-Jacques Rousseau ; depuis Jean- Jacques; — ou, ce qui serait plus rationnel : avant et depuis le romantisme. Car ce sera sans doute le principal titre de gloire du romantisme, critiquable à d'autres égards, de nous avoir révélé la nature, seulement entrevue avant lui.

INTRODUCTION

Nous n'avons envisagé l'expression du sentiment de la nature que dans deux arts, la littérature et la peinture, les seuls qui puissent prétendre à une figuration du paysage. Les relations que ce sentiment peut avoir avec la musique, Farchitecture, la sculpture sont trop imprécises et trop sujettes à controverser pour trouver place dans un ouvrage d'ensemble.

Notre plan, qui nous a paru le plus logique, n'a pu cependant nous faire éviter tout point de contact entre l'étude psychologique du sentiment et l'examen de son expression artistique : il était bien difficile, en effet, de procéder à l'analyse sans donner des exemples empruntés aux grands écrivains. Mais nous avons tâché de réduire cet inconvénient au minimum en choisissant autant que possible, dans les deux premières parties, les descriptions ou les croquis les plus impersonnels quant à la forme.

Dans le résumé très rapide que nous avons consacré à la représentation littéraire et picturale, nous nous sommes efforcé avant tout de mettre en relief les faits et les tendances les plus caractéristiques. La part la plus importante a été réservée aux écrivains, chez qui le sentiment apparaît plus conscient et plus varié que chez les peintres. La littérature française devait tenir le premier rang, mais nous avons accordé aussi aux littératures antiques et étrangères une place en rapport avec le rôle qu'y joue

b LE SENTIMENT DE LA NATURE

la nature : ainsi s'explique — pour prendre les deux extrêmes — la disproportion qu'on pourra constater entre les littératures allemande et espagnole.

Certaines écoles, certains écrivains ou peintres seront plus particulièrement cités, parce qu'ils m'ont paru offrir les visions les plus caractéristiques, tant au point de vue de l'expression plastique que du sentiment. J'ajouterai enfin que j'ai donné le plus souvent possible des traductions personnelles, dans lesquelles je me suis efforcé de serrer les originaux de très près pour conserver le relief et la couleur, fût-ce au prix de quelque rudesse d'expression et d'alliances de mots inhabituelles au français. Jamais je n'avais autant remarqué combien les traductions rabotent et banalisent les textes K

1. Un exemple : les traducteurs de Lucrèce rendent rota solis par « le char du soleil. » Pourquoi, au lieu de ce cliché usé, ne pas conserver la métaphore expressive : la roue du soleil?

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